AVRIL 1567, A MIDI ET DEMI
Je note que le jour susdit, moi Benvenuto, ait fait dans la sacristie de l'église de Santo-Iacopo-tra'-Fossi, par la main de ser Giovanni, fils de ser Matteo de Falgano, un nouveau testament qui annule et détruit en tout et pour tout tous les autres testaments que j'ai faits jusqu'alors. Je veux que celui-là seul soit bon et valable, jusqu'à ce qu'il me plaise d'en faire un autre, chose qui sera toujours en mon pouvoir tant que Dieu daignera me permettre de vivre. Le susdit testament a été fait avec toutes les solennités d'usage pour l'honneur, la gloire et le profit de mon âme et pour le salut de mes deux petites filles Liperata et Maddalena. Plaise à Dieu qu'il me les conserve!
(Biblioteca Riccardiana.)
22 FÉVRIER 1568 (c.-È-d. 1569), A FLORENCE
Je note que le jour susdit, moi Benvenuto, je suis allé en personne chez Domenico Sputasenni, actuellement caissier aux portes de Florence. Là j'ai appris que Fra Lattanzio, fils légitime dudit Domenico, est venu dîner chez son père. Je tiens cela de la Caterina, sœur de Domenico, père dudit Fra Lattanzio, lequel, en prenant l'habit religieux, a changé contre ce dernier nom celui d'Antonio qu'il avait reçu au baptême. Pendant douze ans environ, j'ai gardé cet enfant et je l'ai aimé comme s'il eût été mon propre fils. J'ai eu pour lui un précepteur que j'ai nourri, logé, chaussé et vêtu pendant six ans environ. Bien des jeunes gens ont acquis du talent près de moi, mais ledit Fra Lattanzio est parvenu à grand'peine, durant ce long espace de temps, à apprendre l'A, B, C. L'extrême dureté de son esprit ne m'a point empêché cependant de l'aimer, et même, pour suivre les premières et bonnes intentions que j'avais eues à son
égard, j'ai cherché à lui être utile par tous les moyens possibles, quelque coûteux qu'ils me fussent. Ainsi j imaginai de le mettre avec les jeunes novices de la Nunziata, espérant qu'il se dégourdirait un peu dans la compagnie d'enfants de son âge. Cette mesure réussit à le réveiller un peu. Ce ne fut pas sans peine que j'arrivai à subvenir à cette dépense ; car à cette époque d'exécrables envieux m'avaient fait perdre mes pensions, et j'avais éprouvé en France et ailleurs des malheurs bien plus grands encore, qui exciteraient une vive compassion si je les racontais, mais il vaut mieux les passer sous silence.
Revenons au jeune novice. Pour le mettre au couvent et lui donner tout ce dont il avait besoin, il m'en coûta plus de cinquante écus d'or. Je ne fis rien sans en instruire préalablement son père et sa mère, Domenico et Dorotea, qui étaient alors employés aux portes de Pise. Je leur écrivis tout ce que je viens de relater, et de plus qu'il avait été convenu entre les religieux et moi que, lorsque l'enfant aurait atteint un âge plus raisonnable, je serais libre de le reprendre, avec leur consentement, s'il refusait de se faire moine, ou si bon me semblait. Le général de l'ordre, qui à cette époque se trouvait à Florence, m'avait dit que, quand je voudrais retirer l'enfant du couvent, il faudrait que je laissasse à la communauté tout ce qu'il avait apporté ; cela m'ayant paru juste, j'y avais adhéré de grand cœur.
Sur ces entrefaites, Domenico et Dorotea arrivèrent à Florence. Ils vinrent chez moi, et dirent à ma famille et à moi-même, avec forces injures, qu'ils ne m'avaient jamais donné leur fils pour en faire un moine. Bien que ces propos fussent intolérables, je m'armai de patience : j'exposai scrupuleusement à ces gens tous les motifs qui m'avaient déterminé à agir ainsi et les conventions que j'avais faites avec les religieux. La douceur de mes paroles ne porta aucun fruit. Le père et la mère persistèrent à dire qu'ils voulaient leur fils, et tant qu'ils restèrent à Florence ils revinrent, d'un commun accord, incessamment à la charge. Quant à moi, je songeai à l'innocence du pauvre enfant,
et je ne me laissai décourager ni par leur infâme conduite ni par les vilenies qu'ils me débitèrent. Loin de penser à m'en venger, je redoublai de caresses avec leur fils, car, après l'avoir traité pendant nombre d'années comme mon propre enfant, j'avais à cœur de ne rien négliger pour vaincre sa mauvaise fortune. Je n'hésitai même pas à me livrer à de nouvelles dépenses très-profitables pour lui, mais très-onéreuses pour moi. Ainsi, j'avais offert un écu par mois à Fra Maurizio, l'organiste du couvent, pour qu'il lui enseignât à toucher de l'orgue. J'avais parlé à quelques religieux de cette affaire, qui, j'en suis sûr, aurait réussi.
Sur ces entrefaites, les employés changèrent de poste. Ceux qui étaient de service aux portes de Pise furent obligés de se rendre à Florence. Domenico et Dorotea revinrent donc dans cette ville. Ces misérables fous allaient chaque jour trouver leur fils, et lui corner sans cesse qu'ils ne voulaient pas qu'il fût moine. Cela m'a été répété par plusieurs de ces bons religieux. De nouveau je me cuirassai d'une patience extrême, et je dis au jeune novice : — « Bien que je t'aie gardé près de moi pendant tant d'années, Domenico est ton véritable père, de même que Dorotea est ta mère. Mais ils sont pauvres et mendiants, et de plus, ils sont fous et cherchent ta ruine. Je pourvois à grands frais, et néanmoins avec beaucoup de plaisir, à tout ce dont tu as besoin. Tu trouves chez moi tout ce qui t'est nécessaire. On t'y blanchit, on t'y raccommode tes vêtements, on t'y donne à boire et à manger, on y reçoit les amis qu'il te plaît d'amener, toutes choses que tu n'obtiendrais pas chez ton père, car il est chargé d'enfants, et sa place de caissier ne lui produit pas assez pour qu'il puisse t'entretenir, de sorte que, pour gagner ta vie, tu serais forcé de te mettre une hotte sur les épaules, s'il t'amenait à jeter le froc. Ainsi donc, garde-toi bien de lui obéir en ceci; mais, d'un autre côté, comme tu as affaire à ton père et à ta mère, aie soin, quand ils iront te voir au monastère, de leur témoigner tout le respect et tout l'amour imaginables. Va
MEMOIRES DE BENVENUTO CEI.LIM
jusqu'à baiser la trace de leurs pas; fais même davantage encore, si tu le peux et si tu le veux : seulement, tâche de ne pas oublier ce que je vais te dire. Au nom des soins si coûteux que je t'ai prodigués pendant tant d'années, et dont je ne cesse point de t'entourer, je te commande expressément de ne jamais mettre les pieds dans la maison de ton père, parce que là, tu aurais pour spectacle une abominable misère et la conduite dissolue de ta tante Tina. J'exige que tu m'obéisses. Tu sais que, si bon te semble, tu viens chez moi presque chaque jour, et que tu y trouves tout ce qu'il te faut, voire même de l'argent pour tes plaisirs. Eh bien ! si jamais j'apprends que, malgré mes ordres, tu sois allé chez ton père, je te chasserai pour toujours de ma maison, et de ma vie je ne consentirai à te revoir sous aucun prétexte, ni à t'aider en rien. Et même autant je t'ai voulu de bien, autant je te voudrai de mal. » — Chaque fois que je le voyais, je lui répétais les mêmes choses en présence des jeunes novices qu'il amenait avec lui. J'insistai surtout dans les derniers temps, parce que l'on m'avait assuré que souvent il était allé chez son père. Lorsque je sus qu'il se moquait de moi, je fus vivement irrité. Néanmoins, comme dans toutes les circonstances de ma vie je songeai à Dieu, je me contentai d'admonester cet ingrat, bien que je fusse certain qu'il m'avait désobéi. Enfin, le jeudi gras, que nous appelons Berlingancio,]^ lui dis en dînant qu'il eût à revenir chez moi tous les autres jours du carnaval et à bien se garder d'aller ailleurs.
Le dernier jour du carnaval j'envoyai trois fois mon domestique le chercher au couvent. Le maître des novices lui répondit qu'il était sorti. Alors, aussitôt après mon dîner, quoique je fusse malade et boiteux, je me rendis à l'église del Carminé, au coin del Lione : c'est ainsi que se nomme l'endroit où se trouve la maison de son père. Là, je m'assurai de la vérité, et je reconnus que je donnais mon pain à un ennemi. Le Dieu vivant et immortel, qui sait toutes choses, m'excusera donc si je chasse Fra Lattanzio qui, au baptême, prit le nom d'Antonio, et chez moi, celui de Ben-
venuto. Il n'aura rien de ce que je lui avais promis. Je brise
tous les liens qui nous rapprochaient, comme si je ne l'eusse
jamais ni vu ni connu ; et je veux qu'il ne puisse, par aucun
moyen, posséder ni réclamer rien de ce qui m'appartient
au monde. — Ce souvenir a été écrit de ma propre main le
jour susdit.
Benvenuto,
fils de maestro Giovanni Cellini, sculpteur à Florence.
LE 24 MARS, A TREIZE HEURES, VEILLE DE LA FETE DE NOTRE-DAME, QUI POUR NOUS EST LE PREMIER JOUR DE L'AN 1569.
Je note que, le susdit jour et à la susdite heure, il m'est né par la grâce de Dieu un enfant mâle d'une grande beauté. Il a été baptisé le soir même de sa naissance, et je l'ai appelé Andréa Simone, noms que j'ai tirés des Évangiles. Je pris ce livre, et après avoir fait le signe de la Croix et récité l'Oraison Dominicale, je l'ouvris en fermant les yeux, et j'y trouvai ces noms qui me furent très-agréables pour divers motifs, d'abord, parce qu'ils viennent de Dieu; ensuite, parce que mon aïeul, homme bon et vertueux, qui vécut près de cent ans, se nommait Andréa.
La Liperata, la Maddalena et cet Andréa Simone sont tous nés du légitime mariage que j'ai contracté pour vivre dans la grâce de Dieu et pour observer les saints décrets de l'Eglise romaine. Leur mère était pure et sans tache, aussi en ai-je eu soin en homme tel que je suis.
{Biblioteca Riccardiana.)
Aujourd'hui, 15 janvier 1369 selon l'ère de Florence, et 1570 selon l'ère de l'Eglise, commence à courir, pour maestro Alamanno Aiolle, organiste, le traitement d'un demi-écu par mois, dont il recevra le premier payement le 15 février. Ledit Aiolle s'engage à venir chez moi au
moins une fois chaque jour pour donner leçon de clavecin à ma fille Liperata. qui est exactement âgée de six ans.
(Biblioteca Riccardiana.)