SÉRÉNISSIME GRAND-DUC
Au nom des immenses bienfaits dont le Dieu immortel a comblé Votre Altesse, je la supplie à genoux et en versant des torrents de larmes, de daigner m'accueillir avec sa bonté et sa justice accoutumées, car, depuis soixante-dix ans que j'existe, jamais je ne me suis trouvé dans une plus cruelle position, et mon imprudence seule est cause de tous mes tourments.
Votre Altesse se souvient très-bien, je crois, qu'il y a une douzaine d'années, elle m'a permis d'adopter un enfant âgé de trois ans environ, lequel était fils d'un tisseur d'étoffes nommé Domenico et d'une jeune femme appelée Dorotea, qui pendant près de quatre ans m'avait servi de modèle pour la Méduse et diverses petites figures. Cette Dorotea obtint de moi, à titre d'aumône, une dot de cent écus, puis elle s'en alla avec son mari, qui abandonna un excellent métier pour se faire gabeleur des portes de la ville de Votre Altesse. Domenico, ayant eu un procès et n'ayant pu payer la condamnation, fut envoyé aux prisons des Stinche. Alors sa pauvre femme, sans asile, vint chez moi avec deux petits enfants, un garçon et une fille, et elle me supplia en pleurant d'avoir pitié d'elle. Je lui dis que je l'assisterais, mais qu'il fallait qu'elle mît ses enfants à l'hôpital. Lorsque je voulus les y mener, je vis ces pauvres petits innocents verser une telle abondance de larmes que, malgré la gêne extrême que cela devait m'occasionner, je consentis à les recueillir dans ma maison avec leur mère infortunée. De plus, j'envoyai des vivres matin et soir à leur père, dans la prison des Stinche. Je me promettais que, si je me trouvais dans l'affliction, notre divin Rédempteur viendrait de même à mon secours, comme j'espère que, dans cette occasion,
les mains de Votre Altesse me prêteront aide et protection. — Ainsi donc, pendant près de dix-huit mois, je nourris tous ces gens-là, père, mère et enfants.
Domenîco ayant été, par hasard, appelé à Pise en qualité de gabeleur, je le déterminai à me laisser son fils. Comme je n'avais point d'enfants, je voulus l'adopter, pensant que je pourrais lui enseigner mon art et le mettre à même de servir Votre Altesse. Malheureusement, il avait l'esprit si épais, qu'en huit années il était incapable de lire un mot. En désespoir de cause, je le fis entrer, avec son consentement, à la Nunziata, où il apprenait quelque chose avec les autres petits novices, lorsque, sur ces entrefaites, les gabeleurs de Pise ayant été envoyés à Florence, son père arriva, le défroqua sans ma permission, et le prit chez lui. J'étais donc fondé à croire que sa désobéissance me déchargerait de toute espèce d'obligation à son égard; et, comme j'ai trois pauvres petits enfants légitimes, fruit d'une sainte union, je pensais que je ne devais plus rien à celui que j'avais adopté.
Votre Altesse saura que, lorsque je fus empoisonné par un homme qui m'avait vendu l'usufruit d'un domaine, je promis à Dieu, Notre Seigneur, si j'échappais à ce grand danger, d'épouser une mienne servante, qui me soignait avec un rare dévouement. Pour me maintenir dans la trèssainte grâce de Dieu, j'accomplis mon vœu, et je donnai trois cents écus de dota ma servante. De ce mariage naquirent cinq enfants, dont trois sont vivants, c'est-à-dire deux filles et un garçon âgé de quatorze mois.
Alors Domenico m'a intenté un procès devant les magnifiques seigneurs conseillers, qui ont voulu avoir l'avis du tribunal des consuls. Moi, qui étais loin de me douter de ce qui. allait m'arriver, je dédaignai de me défendre, et je fus condamné à payer, pendant deux ans, une pension alimentaire que les magnifiques seigneurs conseillers ont fixée à vingt-cinq écus par année. Il m'est très-difficile d'obéir à cette décision, car, pour ce faire, il faut que je rogne le pain de mes pauvres petits enfants légitimes.
MI-MOIRES DR HF.NVENUTO CELLIN1
Cher et saint seigneur, songez-y, j'ai servi Votre Altesse pendant vingt-six ans, et maintenant que je suis vieux et pauvre, je serais forcé de voir mes chers petits enfants manquer de pain! Oh I quelles larmes amères ! Quand je pense à cela, il me semble que je vais tomber mort sur le coup. Et, après les deux années de pension alimentaire, je suis menacé de pis encore ! Je supplie donc le Dieu immortel, notre véritable Seigneur, d'inspirer à Votre Altesse la volonté, qu'à l'expiration des deux années susdites, je ne sois plus tenu à autre chose, et que je sois libéré en tout et pour toujours envers mon adversaire. Que Votre Altesse se souvienne que déjà elle m'a tiré des mains rapaces de Fiorino le brocanteur. Le père et la mère de l'enfant que j'avais adopté sont jeunes, bien portants, et gagnent beaucoup, tandis que moi, je suis vieux et pauvre, et je ne gagne rien.
Je prie donc Votre Altesse de m'accorder cette juste faveur, et je supplie Dieu de continuer à verser sur elle ses saintes et glorieuses grâces.
Au bas de cette pétition se trouve la réponse, qui est ainsi conçue :
Que les magnifiques lieutenant et conseillers prennent ces choses en considération, et pourvoient à ce que les héritiers de Benvenuto n'aient rien à souffrir de cela.
27 juin 1570.
Signé : Lelio Torelli ; Jacopo Dani.
Au-dessous de ce rescrit, Benvenuto a ajouté :
Cette pièce a été présentée aux magnifiques seigneurs lieutenant et conseillers le 28 juin 1570.
L'adversaire de moi Benvenuto demanda aux seigneurs conseillers la faveur d'adresser une supplique à Leurs Altesses. Contre tout droit, cette grâce lui fut accordée, parce qu'il était protégé par Jacopo Pitti, alors lieutenant. Mais il n'obtint que le rescrit suivant :
« Son Altesse entend que les biens de Benvenuto passent à ses enfants légitimes, et non à celui qu'il a adopté, parce
que Benvenuto ne l'aurait point adopté s'il eût pensé qu'il aurait d'autres enfants, ou que celui-là devait si mal tourner. »
Signé : Lelio Torèlli.
[Biblioteca Riccardiana.)