CHAPITRE XVI
Rëfecloire des Jacobins. — La Propagande.
A peine une décade venait de s'écouler depuis notre arrivée dans ce délicieux séjour, lorsqu'on nous anonça que douze d'entre nous devaient Lientôt se rendre au port d'Acapuico ^ à environ quatre- vingt lien es de notre métropole , s'embarquer sur la mer du sud , et aller à Manille , capitale des Philippines , planter la vigne sainte» rétais du nombre des élus pour cette mission imprévue et désagréable, dont notre capitaine escobardeur s'était gardé de nous rien dire en partant de Porto-RÏco ; mais je sus trouver le moyen d'esquiver ce que j'appellais une autre déportation, et le lecteur connaîtra bientôt mes raisons personnelles , prudentes ^ politiques et libérales.
Ce fut aussi par beaucoup de prudence que les religieux des Philippines acquirent des maisons et des jardins auprès de Mexico, pour y recevoir leurs confrères qui passent tous les ans d'Espagne en Amérique et ensuite à Manille j car , s^ils ne rencontraient, au milieu du voyage, un endroit agréable où ils pussent se reposer de leurs fatigues , et qu'on les renfermât d^abord dans un couvent de Mexico pour observer la régie, il est certain qu'ils se repentiraient bientôt d'avoir témoigné tant d'ardeur , qu'on aurait de la peine à leur faire entreprendre un second voyage sur mer , et qu'ils aimeraient mieux retourner en Espagne ou demeurer en Amérique, comme nous eûmes
le bonheur de le faire secrétemeiij cinq de mes compagnons et moi , bien que ce fut agir contre la volonté du procureur Antonio j mais^ en petit conspirateur ou prétendu chef de complot , je sus prouver que le modeste Pohcarpe était au moins aussï rusé qu'un procureur.
Amsi , pour ne pas refroidir le zèle des missionïres, qui savent bien, d'ailleurs, qu'on fait
naires
puitot torlune, avec moins de danger, au nouveau monde qu'à Manille , on leur cache, en Europe , la chance où ils s'exposent. De plus , afm que ces
apôtres puissent d'abord recevoir le soulagement le rafraîchissement et Je dorlotement si nécessaire
aux gens de leur profession , pendant leur séjour au Mexique, et de peur que les moines , tant soit peu resserrés à Mexico, et envieux, sans trop savoH^ pourquoi , de ceux qui passent à Manille^ ne leur fassent iperàre courage , les religieux ont acquis en cette capitale lesdites maisons de piaisance pour leurs missionnaires , qui n'y dépendent point des supérieurs de la ville , mais des provinciaux qui sont aux Philippines et qui délèguent leurs vicaires dans le premier pays^ pour gouverner les moines et entretenir ces maisons.
Le couvent de Saint-Hyacinthe appartenant à Bos jacobins de Manille, nous passâmes six mois dans ce séjour, qui vaut au moins une grasse abbaye de gros bénédictins , et cependant, d'après une raison , que je dirai plus bas, noire embonpomt n'é(ait guère plus respectable que celui des trapistes. Quinze arpens de jardins entourent la maison , et ils offrent sans cesse ( soit en fruits, ) soit en fleurs, oranges^ ananas ;, citrons, figues , chïcosapotes, grenades, pommes et raisins. Outre ces fruits, les herbes, les légumes, les siilades et les cardons que l^on fait vendre, rapportent un
( 73 ) bon revenu^ car, cliaque jonr, on en enA^oie une cbarrelte pleine à la iialîe de Mexico , non pas en certaines saisons , comme en Europe , mais en tout temps , une même température régnant sous ce beau ciel presque toute l'armée , et Tbiver n'étant différent d avec l'été que par l'abondance des pluies.
Si nous savourions largement , dans les jardins ^
des fruits délicieux , on nous traitait^ au réfectoire
avec vingt sortes de poissons^ de viandes et de
confitures. Ces dernières^ surtout, nous étaient
prodiguées , avec du vin et des biscuits , pour
mieux réconforter nos estooiacs sacrés , quî\,
sans cela, eussent été assez débiles. J'en attribue
îa cause, non-seulemeni à unefréqueiJtation trop
libre du beau sexe, mais à la qualité des vivres.
INous observâmes que, deux beures après un long
repas où nous avions fait grand bonneur à une
douzaine de plats , en bœuf^ mouton^ veau et
gibier de toute espèce , notre estomac tombait
en défaillance , de sorte qu'il fallait , pour le
fortifier, prendre une tasse ou deux d'excellent
cbocolat, des morceaux de conserves, des tartines
de confitures, des biscuits et du vin de Malaga ^
qui , Dieu merci ^ abondait dans notre cellier.
Pourquoi les mets solides étaient-ils si peunourrissans? Toutes les viandes nous semblaient aussi succulentes que celles de l'Europe 5 mais un docteur m'apprit : qu'elles étaient moins nutritives , à cause que les pâturages sont plus secs au Mexique, ou l'on n'éprouve pas les influences au printemps ^, d'où il advient que l'berbe est courte et se flétrit bientôt ,• secondement , que le cbraat avait cette propriété, de produire beaucoup de bonnes cboses , en apparence , mais , en réaiité , peu de substance capable de nourir ;
qu enfin il en était de même pour tons îes fruits , qui sont fort beaux à Fœil et très-agréables au goût ^ mais peu substantiels ^ ce qui met leur pijlpe au-dessoas de celle que l'on trouve dans les camuesas d'Espagne ou dans les pommes de reinette d'Angleterre et de France.
Gomme l'apparence est trompeuse dans certains productions de l'Amérique y disent les Espagnols , la tromperie existe également parmi les Indiens, qui , sous un bel extérieur ^ sont fourbes et dissimoles. Aussi ai-je entendu souvent citer par ces messieurs la prétendue réponse qvie fit la reine Elisabeth à des personnes qui lui avaient offert des fruits américains : Qu'assurément dans le pays où ils croissaient , toutes les femmes devaient être volages et traitresses^ et tous les hommes inconstant et perfides. Je ne puis croire ^u!nne femme aussi spirituelle ait tiré une conséquence aussi absurde d'un panier d'ananas ou de goyaves j mais je crois bien , pour l'avoir vingt fois entendu , que les Espagnols calomnient une nation généreuse dont ils sont les barbares maîtres. Patience ^ bons indigènes^ et vous tristes créoles: le pouvoir arbitraire se précipite vers sa destruction, et le courage de vos secrets amis fera bientôt luire à vos yeux l'aurore de la liberté î
En attendant, nous menions une douce vie dans l'asile delà molesse, et allions souvent promener a Mexico , distant d'une petite lieue. Cette imposante ville ^ que je pourrai d'écrire avec exactitude , croyant l'avoir encore suboculis(*)y fut fondée ^ il y a des siècles ^ dans une situation prescpie semblable à celle de Venise ; car celleci a élé bâtie sur la mer , et Tautre sur un lac ,
(*) Sous les jeux. ( Note pour les dames. )
(7^) Jont la plus étroite partie offre une eau paisible et dormante, et la plus large a un llux et reflux ^ ^elon le vent qui soulle.
Tel est ma pauvre nation , avec toute sa gloire : une moitié éprouve constamment ce calme plat et dangereux de Fégoisme ou de î^indifférence , et i'aulra, courageuse et inconstante , se rit au milieu Jes orages.
Nos promenades journalières à Mexico étaient fort agréables : nous partions dès l'aube , à la fraîche, et revenions vers le minuit, marchant sous les arcades qui soutiennent un aqueduc , lequel s'étend , pendant trois milles y jusc|a^à Ghapultcpec.
Que faisions-nous , durant le jour, daris la cité des empereurs qu'ignora si long-temps Tliistoire ? Les uns, en petit nombre, visiiaieiit leurs sages confrères, assez rares dans les couveiîs^ les autres couraient les parloirs , même Fintérieur de certains monastères , où ne s'ennuient jamais certaines nonnes ^ ceux-là fréquentaient les maisons où l'on permet tous les jeux défendus ailieors ,• ceuxci faisaient les Gordeiiers dans toute la force du terme -, et moi , toujours bon Jacobin , n'ayant aucun besoin de faire mon noviciat , puisqu'un ancien orateur peut aisément être missionnaire^ j'allais fraterniser , ainsi que l'ami Ghrisostôme , avec des moines philosophes, en comité secret, où je leur enseignais les grands principes détrôneurs des tyrans , que les prêtres ici sont loin d'aimer^ parce qu'ils voudraient rcgoer seuls ; et dans ces conciliabules où se trouvaient aussi certains bourgeois ^ on se disposait par degré à réveiller le peuple , à i'éciairer sur tous ses droits, à lui prêcher m propagande ^ pour le bonheur du genre humain.
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CHAPITKE XVII.
Description d'un Lac. — Une inondation.
Si la partie du lac où règne un calme permanent donne une eau excellente et abonde en petits poissons très-délicats, l'autre partie , qui a flux et retiiix, n oflre qu'une eau extrêmement saumatre, et ne fournit aucun poisson , ni coquillage
L'eau douce étant plus élevée que la dernière , ytom.be sans retour, quoique d'anciens voyagenrs aient imaginés le contraire.
Le lac salé à septlieues et demi de Ions, autant de large et vingt-deux de circuit^ le lac d^eau ciouce est a peu près de la même étendue: ainsi le lac entier, car les deux n'en font qu'un, à environ cinquante lieues de tour.
Les Espagnols sont partagés d^opinion touchant ces eaux et les sources d'où elles viennent. Quelquesunspensent qu'elles ont une source commune dans une tres-baute montagne située au sud-ouest et a ]a vue du Mexico , et que si Feau d'une moitié du lac est impotable , c'est que le fond de ce grand réservoir est en partie chargé de matières salines.
(^ue cette conjecture soit juste ou hasardée , il est toujours vrai que cette eau fût la boisson des Mexicains, pendant le siège, puisque les Espagnols et leurs auxiliares les empêchaient , à coups d arquebuse et de flèche, d'aller puisser ou boire aans la partie du lac qui contient de l'eau douce.
Quelques autres prétendent que ce lac a deux sources, que l'eau douce provient de la montagne
(77 ) du sud-ouest et Feau amére, d'autres mornes fortéievés qui sont plus au nord-ouest. Mais ils nedonnent aucune raison spécieusedeson extrême saumdtrie (3i) , si ce n'est J'agitation de son flux et reflux ;, qui ne suit pas la régie de la marée et n'obéit qu'à la force des vents, lesquels renclant cette partie du lac orageuse comme la mer lui donnent la même salure. Si une telle cause ' imagmaire, pour ne pas dire absurde , était réelle' pourquoi les vents ne produiraient-ils pas cet efletsurle lac d'eau douce, qu^ils n'agitent pas moins? Je croirais bien plutôt que si l'onde salée sort d'une source différente que la première , sa quabté saline est due à quelques terres minérales et sahnaires dont se composent une partie des monts autravers desquels cette eau passe en descendant, et s y charge du sel, qu'elle fond dans sa course.
Cette liypothèse est basée sur Fexpérience, puisque j'ai observé le même phénomène dans la provmcede Gaalimala , où, près d'Amatîtlan , il y a mi lac d eau dormante et à moitié salée , qui sort d'une montagne, au miheu de laquelle est un volcan alimenté par des mines de soufre. IN on loin delà et au pied de ce mont , sourd ent aussi trois fontaines d'une eau très-chaude, offrant des bai-is fort salutaires. Celte eau passe au travers des mines sulfureuses, et néanmoins, le lac, sortant delà même montagne, rend seulement la terre salée aux environs, de manière que les sauniers vont recuedljr tous les matins l'eflorescence salinaire qu on trouve au bord de ces fontaines, comme une gelée blanche.
^ D'autres pensent encore que Teau saumâtre et alcaline du lac de Mexico vient de la mer du Nord , en passant à travers le sol. Si Ion objecte
a ces derniers que les ruisseaux venant de FOcéan pt rdeiit leur saumâtrie en traversant la terre ^ il répondent que l'eau dont nous parlons en peut garder une partie , s'en charger même d'avantage par son contact avec les minéraux dans le creux des montagnes^ ou traverser leur sein ^ qui est rempli d'immenses cavités^ comme le prouve la fréquence des tremblemens de terre excités par les vents que renferment ces monts, sans perdre la salure quelle avait dans la mer.
Quoiqu'il en soit de ces diverses conjectures, je ne sache pas qu'il y ait dans le monde connu un kc semblable à celui-ci , dont une partie est d'eau douce et produit du poisson ainsi que des tortues, ' taodis que l'autre est d'eau salée, et n'offre pas même une crabe : mais elle procure du sel en abondance , pour la ville , pour la povince , et même pour les Philippines, où Ton en exporte, par an, un millier de quintaux.
Jadis, à Fentour de ce lac, où il y a des îles dont quelques-unes sont flottantes, il y avait, dit la tradition , quatre-vingt villes et bourgades : quelques-unes se composaient de cinq mille familles, et d'autres de plus de dix milie, notamment Tezcuco , mii ne le cédait guère à la cité impériale j mais, dés j635, on n'y comptait plus qu'environ trente bourgs et villages , dont le plus grand n^avait pas quatre cents maisons, tant la barbarie espagï oie s'était fait un jeu d'écraser la foibiesse indienne.
La capitale, à cette époque, était sujette aux inondations : En i63i ^ les eaux du lac s'élevèrent si haut , qu'elles entrèrent jusque dans les églises, bâties exprès sur les points les plus éminens, et que les habitans , dont un grand nombre fut noyé, abordaieitt en canot la terrasse de leurs maisons.
Les Espagnols , après un tel désastre , voulant détourner de la ville une partie des eaux, du lac et leur ouvrir un cours à travers les mornes voisins y employèrent à cet ouvrage hommes et femmes de cinquante lieues à la ronde.
L' n «652 vit commencer, sous le fouet et le bâton , cette grande corvée , qui fut finie de mé ne cinq ans après , tandis que la justice et la douceur l'auraient opéré bien plus vîtcj mais il convenait aux tyrans qu'elle coûtât la vie à un million d'Indiens. Tôt ou tard ils seront vengés , disent encore leurs pauvres descendansj car le lac doit reprendre son ancien passage autour de Mexico , et il Fengioutira.
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