‹ Mémoires de Billaud-Varennes, ex-conventionnelChapitre 19 sur 74 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Palais de Montëziime. — Ménagerie.

A l'arrivée des Espagnols, Mexico était composé de quatre vingt mille maisons. Le palais principal ^ nommé Tepac , situé sur une éminence, avait vingt portes qui donnaient dans les rues de la ville, quatre cours plantées d'arbres, douze salles , chacune ayant sa fontaine d'eau vive , cent chambres de vingt-cinq à trente pieds de long , et cent baiv^s ou étuves. Quoique dans tout cet édifice, dit Herrera, il n^ eut pas un clou, chaque partie ne laissait pas d'être sohde et exactement close. Construites en maçonnerie , les murailles étaient recouvertes de jaspe et d'une pierre noire veinée d'un rouge imitant le rubis.

Les toits ^ en plate- forme et servant de terrasses,, offraient un parquet mélangé ar tisl em ent de c vprès^

d'acajou de cèdre. ïndépeDdamment des peintures . les chambres étaient décorées de tapisseries de coton y de poils divers et de plumages ; mais les lits ne répondaient pas à ce décor ; car ils se coniposaieiît *-!e nattes, même celui de Montézume. Ce prince avait douze cenls femmes^ logeant toutes dans son palais; quelques historiens lui en donnent même trois mille , en comprenant les demoiselles , les servantes et les esclaves: ces demoiselles étaient nobles ; il se reservait les plus belles, et mettait le reste à Fusage des gentilshommes de sa cour. Les Espagnols prétendent qu'il avait à la fois juscju'à cinquante femmes enceintes de ses œuvres ; mais que souvent aussi elles se faisaient avorter^ sachant bien que leur fruit nliériterait pas d'un royaume qui était électif. Toutes avaient pour surveillantes des espèces de duegnas ^ et il n'était permis à aucun homme de les voir , à moins qu'il ne fut incapable , par l'âge ou un défaut de conformation ; mais on n'avait jamais recours à ce moyen de nullité que l'on pratique en Asie et à Rome (Sa).

Outre ce tepac ou palais ^ Montézume en avait deux autres dans la même cité L'un contenait aussi un grand nombre de logemens avec des galeries soutenues de pilliers de jaspe, donnant sur de vastes jardins, où il y avait douze étangs à vanne ou à écluse, dont les uns étaient d'eau salée pour les oiseaux de mer , et les autres d'eau douce pour ceux de rivière ou de lac : leur nombre était si grand , leurs espèces si variées , et leuîs plumages si divers, que les Espagnols ne pouvaient les nommer ni les reconnaître, n^en ayant jamais vu de semblables ailleurs. Plus de trois cents personnes étaient employées au service du tepac des oiseaux, pour les nourrir de grains

m-^fm.'^

{ Si ) 011 (le poisson, netoyer leurs étangs, soigner leur ponte, leur couvage, les plumer, et serrer leurs plumes, dont on iaisait des manteaux , des tapissenés, des bouquets, et d'autres ouvrages entremêîés d^or el d'argent.

Le troisième tepac avait été d'abord seulement desiiné à la ménagerie impériale; mais ^ depuis certain empereur qui é(ait petit et difforme, on y entretenait, dans les salles supérieures, des nains et des boiteux, des bossus et des borgnes. Il y avait, selon les Espagnols, des Mexicains qui estropiaient leurs enfaiis dès leur naissance , pour qu'ils fussent admis dans la ménagerie du prince et y servissent à montrer sa grandeur par leur difformité. Quoiqu'il en soit, roie partie des salles basses étaient remplies de cages pour les oiseaux de proie , tels qu'éperviers , faucons , milans , vautours et autres, d'espèces connues, ou inconnues , excepté cependant de ceux qu'on appelle en Europe huissiers et procureurs.

Ce tepac occupait quatorze cents individus, tant valets que cliasseurs 'ou fauconniers , à qui Ton donnait chaque jour, pour eux et leur famille , une mesure de maïs avec un lapin , mie poule on un coq d'inde. Ceux-ci avaient la garde d'une salle particulière, où, dans d'énormes cages^ étaient renfermés des lions, des tigres, des loups, des panthères , qui recevaient pour nourriture des coqs , des chiens^ des bêtes fauves. Ceux-là, dans un vaste hangar fermé d'une grille de cèdre ^ gardaient, en des cuves de terre , les unes remolies d'eau et les autres de sable, des couleuvres ,\l es caïmans et des serpens de toute espèce. Tous les autres valets étaient préposés au service des malheureux bipèdes marqués au B par la nature ou par la flatterie.

Près de ce bâtiment , dont une salle renfermait îes bêtes féroces^ était un édifice dont le toît , en forme de dôme, conviait nne chapelie : ses muis, sa voûte, son autel resplendissaient d'or et d'argent en feuilles, de perles , d'éméraudes , de rubis et de cornalines. Tel était Foratoire où Montézurae allait piier pendant la nuit, et où le diable, disent encore les bigots, lui rendait ses oracles , bien dignes d'être jirononcés parmi les iîurlemens, les sitllemens et les rLig;ssemens de tant d'animaux eîFrovables, qui formaient près de là un vrai sabat d'enfer. Les bigots disent vrai , sans doute j mais le diable , orguei leux de posséder un tel sujet , aurait du Fempecher de se donner à tous les diables qui arrivaient de FOccident.

''<i=»-«f VWV"W \/SJ% »-'V^V^/^W*»

Page 1