‹ Mémoires de Billaud-Varennes, ex-conventionnelChapitre 21 sur 74 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Bazarî. — Police Mexicaine.

La situation de Mexico sur les rives d'un lac, dût sug^^-érer aux premiers citoyens de cette ville Fidée d'y réserver une place étendue pour le marché , où les habilans de ces bords pussent venir vendre ou troquer leurs marchandises ^ parle moyen de leurs bateaux. On croit qu'avant Fiiîvasion, le lac était souvent chargé de plus de deux cent mille de ces petites barques, que les Indiens nomment accaleio et les Espagnols canoa. Ces canots, d'une seule pièce, sont plus ou moins grands, selon Farbre d'où on les a tirés , et ressemblent aux huches ou pétrins de campagne.

AnquitzlU était le nom de ce marché , halle ou bazar; chaque ville ou bourgade avaitle sien ; m^'is

ceux fîe Mexico et de Tlatelusco étaient les plus coDsiclérabîes.

La place où se tenait, de quatre en quatre jours, cekii (lu chef lieu de FEmpire, avait des port^^s, et elle était si grande, qu'on y voyait alors jusqu'à cent mille individus. Chaque sorte de marchandises était placée à part et avec beaucoup d'ordre : ici, la pierre, la chaux, la brique, le bois et le charbon; là, descouleurs pour peindre et teindre, composéesavecdes racines, des ëcorces, des fleurs, des fruits ; plus loin , des vases ou des vaisseaux de terre peints et vernis j ailleurs des cuirs de boeufs apprêtés sans ou avec poil, propres à faire des chaussures, des rondaches ou bouchers, et à doubler des corselets de bois; d'un côté, des pelleteries, des plumes de divers oiseaux, des nattes fines ou communes, des mantes de coton pour lits, vêtelîîens ou tentures; de Fautre plusieurs sortes de cotonades blanches , qui tenaient lieu de linge.

L'on y trouvait aussi des mantes , faites avec les feoiFes deFarbuste nommé metli, avecFécorce du palmier, avec du poil de zepotna espèce de lapin ; mais les plus eshmées étaient celles de plumes tirées du coq d'inde sauvage : pour Fempereur et pour les graisds, on y entremêlait le plumage du sensoutléy ncm qui signifie cinq cents voix et celui du mema ou cardinal. Ce queFon reche/chait avidement, étaient les siî^guliers et étonnans ouvrages, tissus d'or et de phimes, où se trouvaient représentés des arbustes, des roses, des papillons ^ et des oiseaux. Les Mexicains, patiens et industrieux, réussissaient surtout dansées petits chefsd'œuvre par ia giande application qu'ils y mettaient : un ouvrier passait souvent toutun jour sans manger, pour placer une plume en son vrai point de vucp la tournant et la retournant plus de cent

( 8? ) fois au soleil ou àTombre, afin de mieux choisir Tenclroit où elle devait faire IVfFet le plus brillant. Aussi ne voit-on pas de nations qui aient, sous ce rapport et sous bien d'autres, autant de patience que ces bons Indiens.

L'orfèvrerie chez eux abondait en ouvrages d'abord jelés en moule et ensuite graves avec des poinçons de caillou : ils faisaient des plats à huit faces*, alternativement d'or et d'argent, sans la moindre soudnrcj ils fondaient des chaudrons et des marsnites de ce dernier métal ^ avec leurs anses, d'un seul jet; ils mo niaient cl es poissons qui avaient des écailles entremêlées d'argent et d'or^ des perroquets qui remuaient la tête, les ailes et la langue, dessinges, qui faisaient des gestes fort adroitement imités. Ces artistes sauvages dont le talent mettait aussi en œuvre des pierres précieuses , avaient d'autant plus de mérite, qu'ils opéraient dans Tabsence du fer et de notre géométrie, sans lesquels nos artistes civilisés ne pouvaient rien produire (J5).

A ce marché, le premier du Mexique^ on exposait en vente , outre des pierreries de toute espèce, de For, de l'argent, de l'airain , du laiton ^ de rétain , du plomb^ mais assez peu de ces quatre derniers articles. On y trouvait également des coquilles dorées servant de tasses, des éponges venant du lac , des aiguilles d'argent ^ du fil d'écorce ou de coton , et aufes merceries.

La halle aux grains, située dans la même enceinte, était toujours abondamment pourvue de riz , de mais , de zita ou pois d'angole ,• une autre abondait en légumes, heirbes, racines, salades, fruits et fleurs.

Connaissant par instinct, autant que par tradition et par expérience , la vertu des plantes d'un

( 8S ) solsmche en toiilt^ les Indiens se guérissaient enxmêoies oii se soiilagaient clanslenrs maux: ils avaient néanmoins, à ce bazar universel, des her-

jjcristes et même des apothicaires qui y débitaient des remèdes,- mais n'ayant pas de médecins dans ce pays barbare, on avait peu de maladies. Depuis^, les docteurs espagnolsy pullulèrent, etne purent, sans doute, s'y conlenter des simples.

Une partie considérable de^ce vaste marché , était la halle où se vendait la viande : on y étalait avec ordre,- bœufs, porcs, chevreuils, lièvres^ lapins, coqs, pintades, perdrix (36), et autres animaux pris à la chasse, jiisqu^à des singes, sans com.|)ter lesserpens (àcpiiFon avait toutefois retranché tête et queue), les chiens, les chats sauvages , les rats et les souris , et même une sorte de terre: Dans certaine saison, les Mexicains enlevaient avec des réseaux, une écume poudreuse qui s^amasse sur feau du lacj ils en composaient aes gâteaux, et on les trouvait aussi bons, cjuenous trouvons appétissants les meilleurs fromages d'Europe. On croit que celte écorne est Fappât qui attire encore tant d^oiseaux sar ce lac, où ils y planent par milliers.

Presque tout le commerce se faisait par échange ; cependant les petits achats s'opéraient aussi parles grains de cacao, qui étaient le seul numéraire. Aujourd'liuy même y trois cents de ces amandes représentent une réale (aS centimes), et avec douze cacaos, on peut avoir une douzaine de citrons ou d^oranges. Pour le loyer de leurs boutiques dans les divers marchés , les traiiquans payaient un certain droit à l'empereur, qui les devaient aussi garantn-- des larrons. Il y en a par tout, même à Paris : ceux du Mexique étaient surveillés par les stacs , observateurs qu'on appelle mou-

(89) chards en France. Au centre du bazar était une majsoo tl'ou i on voyait toute la place : L\ se tenaient treize vieillards pour juger tous les difFérens et maintenir une police exacte^ à l'aide de leurs inspecteurs.

J'ajouterai^ par parentlièse, que ce hureait central^ comme ceux des provinces^ était, hors les jours de marclié , un tribunal qui jugeait au civil et même au criminel, saui' l'appel au conseil impérial, et le recours en grâce à sa majesté Mexicaine.

On avait des mesures, tant de longueur €|ue de capacité, soit en bois, soit en terre, ])ourles grains, iliuile y le lait , l'arak, le miel et le vin âe palmier : on troquait presque tout le reste j Fun donnait une poule pour une gerbe d.e maïs , l'autre une mante pour du sel , celui-ci un singe d'argent pour un clievreuil, ceiui-ià un papillon d' canard.

or pour un

Que si quelqu'un altérait les denrées, les marcbandises, ou vendait à fausse mesure, il était châtié par la prison et une amende. Ce peu pie respectait l'équité naturelle , qu<,iqu'il ne connût pas

notre justice, ou plnlôt parceque la sienne avait les yeux ouverts et des balances de niveau.

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