CHAPITRE XXIIJ
Le Paprgai. — Mo;]cs américaines.
Des 1G0.0 , la riche vanirë des Espagnols de Mexico entretenait quinze mille éqiiipap'es : ceux des nobles sont tastueux ; on y prodigne iessoierses de la Chine, le drap d'or et les pierreries. J'ai vu des chevaux dont les brides étaient ornées de perles, et dont les fers étaient d'argent. Quelle pauvre ijs^ure feraient ici nos jeunes ïncrojahles! Toutefois ils en font uneaiitre, lorsqu'ils sont appelés au champ-d'honneur, 011 ils se couronnent anssi des palmes de la gloire.
Les plus belles rues de l'Europe ne rivalisent point, pour la richesse, avec celles de Mexico oùla magnificence des nombrensesboiitiques d'orlèvrerie et debijouterie est sanségale. Des Chinois venus de Kangli , ont si bien perlectionné le talent des Américains dans cesdeux arts, qu'ils exécutent: aujourd'hui des ouvrages très-remarquables ; cependant ils sont loin encore du génie qI du août qu'y montrent les Français , toujours supérieurs aux nations par l'indostrie , comme par la httéra-. tare, la stratégie et la valeur.
Un vice-roi de Mexico , que menaçait la destin tution, fit nniter, pour la reine d'Espa^^ne un papegai, bel oiseau tricolor , de la couleur d'un paon : Il était d'argent , mais couvert d'opales, de rubis etd^émeraudes, qui représentaient son pUimage avec un art voisin du naturel. Ce joH cadeau estime deux millions , fut embarqué , et parvint à
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la reine, mais un peu tard, la destitution Tavait croisé en route.
Notre couvent des Jacobins , situé dans la ville, a un lustre en argent , où Fon peut placer trois cents cierges; plus, cent dix lampes de vermeil, et un ostensoir d'or, tellement recouvert de pierres précieuses, qu'on ne saurait voir le métal : tous ces objets sont artistement travaillés.
Il y a quatre belles choses à Mexico , dit un proverbe du pays, les femmes, les habits, les chevaux et les rues: j'y ajouterai les éghses, pour l'ornement.
A ce qu'on dit de la beauté du sexe, j'ajouterai aussi qu'il jouit, pour le jeu, de la plus grande liberté: quand une prime est commencée ,1e jour, la nuit, ne sont pas assez longs pour la finir. Ces dames aiment tantla carte, qu'elles invitent certains hommes , publiquement, d'entrer chez elles pour jouer; mais, quelquefois elles finissent par la perdre, surtout quand elles jouent à Fow^re.
Passant un jour avec don Glirisostôme dans la rue San-Iago , nous fûmes aperçus par deux aimables demoiselles qui étaient au balcon d'une maison où demeurait un alcade-major : reconnaissant à notre air curieux que nous étions des chapetos, nom que Ton donne ici aux moines nouveaux débarqués, elles nous appelèrent, et après plusieurs questions , non sur la pluie ou le beau temps , que toutes deux auraient pu faire , mais sur notre voyage, elles nous invitèrent à monter dans leur chambre pour nous y rafi^aicluF et jouer avec elles une partie de prime : c'étaient les nièces de l'alcade. ^ • •
Les hommes et les femmes font , onjaisaicnt , a Mexico les plus folles dépenses pour leur toilette : les pierres fines et les perles y étaient prodiguées
au point qu'on voyait^ sans le remarquer, des cordons et des roses de diamafss aux chapeaux que les nobles n'ôtaient presque jamais pour saluer, et des cordons de perles à ceux des artisans , aussi fiers que les nobles.
Si ce genre de luxe était, avec plus de raison , étalé parles dames , il ne brillait pas moins , proportion gardée, jusque chez les négresses, dont le cou et les bras étaient ornés de perles , et les oreilles debrillans.
L'aj iistemen t des Indi en n es, des mulâtresses etd es noires est si voluptueux , et leurs façons de faire, comme disaitdon Ghrisostôme^ sont si charmantes, que beaucoup d'Espagnols , même de la plus haute classe ^ les préfèrent à leurs épouses.
Des esclaves font voir aux fous de qualité ^ Que la grâce du moins venge l'égalité'.
Ces grisettes du nouveau monde , que bien des gens de l'ancien ne dédaigneraient pas non plus^ portent communément, sous une chemisette à plis sans nombre , un corset de percale teint en bleu, rose ou vert, et attaché, devant comme derrière, avec des lacets d'or; leur jupe, qui n'atteint jamais la cheville du pied, est de soie et de mousseline, brochée d'argent , et brodée d'un large ruban incarnat ou aurore , avec fran dorée.
Les demoiselles de couleur^ qui sont en réputation^ laissent paraître un linge de toile de Hollande ou delà Chine, élégamment brodé: elles ont un pourpoint passementé et un jupon qui permet de voir une jambe quand elle est bien tournée et suivie d'un pied déhcat , dont la chaussure en maroquin est brodée en argent avec rosette en or; la jnpe de perkale fine ou de linon ^ a une
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boriiiire en clentelie et est ceinte par une écliarpe
ornée de perles , tombant sur le côté , comme
celle d'un général. Leurs cheveux noirs sont
relevés en nattes sons un réseau de soie galamment
ouvragé j elles Tattacbent avec un ruban nacarat ;,
rose ou orange ^ qui passe sur le haut du front
en diadème , offrant alors un chiffre en broderie
on une devise amoureuse , et revenant avec
coquetterie se nouer sur ^oreille ^ où pend un
riche anneau ou une girandole. Leur sein est
couvert^ pro forma y iWm fichu de batiste fine ,
qui prend au-dessous du collier en pierreries;,
arrive, en se croisant, à la ceinture, et va se
rattacher derrière à un nœud de ruban , dont les
bouts, frangés d'or , descendent peu , quoiqu'arri-
vant jusqu'au bas delà jupe. Dans riiivernagc elles
ont une mante de soie ou de coton brodée en or ,
quelles rabattent sur la tête , en mantelet , de sorte
qu'on peut voir leur taille, qui est, en général,
fort élégante. Quelques-unesfixentlamantesurune
épaule , et en passent une partie sous le bras
droit ^ d'où elles la rejettent sur l'autre épaule,
pour pouvoir remuer les bras en marchant dans
les rues et monter leurs doits en fuseaux^ chargés
de bagues. D'autres, au lieu de mantes, se servent
d'un jupon richement pailleté , dont elles rejettent
un bout sur leur épaule gauche, et portent l'autre
à la main droite, ayant plutôt la mine d'un joli
garçon dégnisé , que le ton d'une demoiselle.
Presque toutes ces filles sont esclaves où l'ont été. ■ — t( C'est l'amour , s'écriait souvent le père Antonio , qui a brisé leurs chaînes , pour mieux assujettir les âmes au prince des démons! — Révérend père, lui répondit un jour , en lui serrant la main un prieur qui ne l'aimait pas , ce prince eut se vanter d^avoir surtout le sjlobe et sous
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tons les cos! urnes, (riiinombraWes sujets. — Hélas! cjui le sait mieux que nous ?... »
I^epuis long-temps, médisait un alcade, une mCnuié de mulâtres et de noirs des deux sexes sont devenus si insolents et si audacieux, que, plusieurs lois, nous avons en peur qu'ils ne vinssent à lever 1 étendard de la révolte.
Sous le même rapport de mœurs , j'ai ouï-dire à des habitans de Mexico qu'ils avaient toujours cramt que Dieu n'anéantît leur ville ou ne l'assujettit à un peuple étranger^ pour la punir de la vie scandaleuse qu'elle laisse mener à ses esclaves , et des crimes abominables que les principaux Espagnols ( leurs corrupteurs ) commettaient avec eux.
Un vénérable jacobin de notre monastère, s'entretenant avec moi sur ce point : « Je craindrais , disait-d,monfîls, de blesser votre oreille, si je vous racontais quelques détails de leur criminelle conduite: je dirai seulement que Dieu est horriblement offensé dans cet autre Sodôme, et que si la plupart de ses coupables habitans fleurissent encore aujourd'hui, abondent en richesses et en plaisirs mondains , ils n'en seront pas moins fauchés un jour, ainsi que l'herbe verte, comme a dit le rsalmiste, psaume 3';. »