CHAPITRE XXIV
Mœurs et Eglises. — Religieux boxeurs.
Je dois l'observer en bon moine^dont la reconnaissance vaut celle d'un monarque ou d'un ré-
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publicaiiî , encore que les babitans de Mexico aient été ^ de tout temps ^ irop adonnés à leurs plaisirs ^ ils n^ont jamais cesse de faire du bien à Féglise^ au clergé^ à tons les couvens. Les uns faisaient édifier dans les cbapelles des saints qu'ils affectionnaient , de superbes autels ; les autres présentaient une couronne d'or à cbaque imai^e depa Vierge ; ceux-là donnaient des cbapelets cle perles, ou des lampes d'argent, ceux-ci bâtissaient un couvent ou le faisaient rétablir à leurs frais ; d'autres , enfin ^ édifiaient une église paroissiale et la dotaient d'un revenu. Ils voulaient tous ^ dit-on ^ par leur conduite , devenue si édifiante, réparer leur vie scandaleuse ^ et éviter par ces bienfaits le cbâtiment que méritaient leurs crimes.
Entre ces bienfaiteurs d'égbses, je citerai Alonzo Quiliar , fameux négociant. Il avait, m'a-t-on dit ^ pour me donner saiiS doute une idée de son opulence ^ un cabinet tapissé de lames d^argent €t carrelé de lingots d'or : il fit bâtir un monastère pour des religieuses, qui lui coûta sept mille portugaises , et qu'il renta d\ine somme considéralDle, à la seule condition qu'elles y feraient dire après sa mort une messe quotidienne pour la paix de son âme.
Cet homme libéral était tellement libertin , que, sept fois par semaine il changeait de maîtresse, qu'il allait fêter chaque nuit sa conquête du jour , et que , portant son chapelet dans ces sorties libidineuses , il en laissait tomber un grain à certaines minutes, pour savoir , en se retirant, le nombre exact de ces péchés nocturnes. Les œuvres de ténèbres finissent tôt ou tard par être mises en lumière : l'amour ou l'intérêt^ la jalousie et la vens:eance guettèrent totn^-à-tour le seducteïir doré^ les dernières Fayant suivi u-ûns la
( io5 ) maison d'an geuliilioniine , où il était entré vers minuit^ à Flieure du crime, le nobJe époux, au lieu de poignarder , coineic en Espagne , Ja dame et le galant, de se mesurer, comme en France , avec le suborneLU\, aima mieux, comme en Angleterre, l'obliger, l'épée àlamain, de lui souscrire un billet de six mille piastres j mais voulant de plus , à la fois , assurer le repos des dames et Tbonneur d es maris, ii le fît... annuUer (je ne parle point du billet) (4i). Cependant il n'en mourut pas, puisqu'il fonda bientôt, en faisant démolir son cabinet , un beau couvent de Carmes , où il entra lui-même, et où il fut, je crois, un peu dépaysé»
Toute plaisanterie à part, l'anecdote au fond, est réelle, et en substituantaux Carmes les Jacobins, tout sera vrai.
Rien n'était, d'ailleurs , plus commun , non-seulement à Mexico , mais tout dans le nouveau , comme dans tout l'ancien monde , que de voir faire de grandes libérabtés aux églises et aux couvens par des personnes qui avaient une conduite dépravée, qui croyaient, par ces dons leurs péchés bien couverts pour cette vie comme pour Pautre^ et qui voulaient, si un moine peut se servir crime comparaison mythologique , fermer le Phlégéton et s'ouvrir le Léihé, en ouvrant le Pactole aux prêtres
Plus d'un bon ecclésîasîique n'entendait pas mahceàceUe générosité, et prenait pour argent comptant l'or donné par la crainte- mais les malins fermaient les yeux ou avaient Fair de re^^arder comme oeuvres pies les tribiils de la peiirfjene prétends pas cependant qu'une piété véritable ait toujours été étrangère à ces bienfaits en faveur des églises^ ce serait, oubliant l'histoire, mé-
( loG ) connaître la vérllé: si, dans la Colomhlne ^ on croitainsi effacer jusqu'à desforfaits^ si ^ en Europe^ aiijooidliui même encore, on vent réparer des désordres et des ciimes, peut-être , par des fondations d'hôpitaux onde messes, je n'ensuis pas moins convaincu que Ja plupart de ces actes, toujours pieux, sont inspirés, dans les deux héaiisplières, par un sincère amour pour la religion, h^ouhaitons seulement, au reste, poar le bien des familles, que les prêtres , dans ces deux cas, soient désintéressés, et n'abusent pas plus d'un zèle charitable ou d'une terreur égoïste au bareaudela pénitence^ qu'au chevet de la fièvre.
^ le n'écris pas une histoire com])lète delà nouvelle Espagne^ gouvernée par le glaive et j)ar le goupillon ; mais commue tous les descripteurs de ce pays n'ont parlé qu'avec réticence de son gouverneoient sons les rapports civil , militaire , ecclésiastique , judiciaire , je traiterai un pen plus loin, et avec toute liberté, ces sujets importans , qui yont^ d'ailleurs^ bientôt changer de forme.
L'instruction publique , en général ^ avec son université, ses collèges et ses écoles ^ ne prospère pas plus dans ces riches contrées que la vertu , le génie Ja pudeur^ l'esprit^ la tolérance , l'urbanité, la m.odération , l'ordre^ la grâce, le talent^ la modestie, iliurnanité ^ la justice , le goiit et la philosophie^ trésors célestes^ dont un seul vaut tous ceux du Potose. Eh ! comment les vertus, les sciences^ k-saris fleuriraient-ils sous l'ombre mortifère du vieux niancenilier qu'on appelle Inquisition (/p) ? Laissant donc de côté ce qui sommeille encore, continuons, en attendant l'immanquable réveil ^ d'exercer une plume indépendante sur les moeurs , les usages , la staûstique et la religion d\m paradjs terrestre^ dont quelques esprits té-
nébrcux ^ en tourmentant les âmes^ ont fait une es]>èee d'enfer.
Mexico est orné de quatre-vingts églises : l'areUiteetui e n'en est pas admirable ^ mais la richesse n'en peut-êlre focilenient évaluée^ chaque phrase^ poiu' la décrire, ramènerait sans cesse le monosyllabe or, ce petit mot si grande si libéral^ si oppresseur^ qui y surtout, depuis la propice et malheureuse invention de la boussole ^ agite, calme, trouble, appaise, édranle, raffermit, bouleverse , relève , ensanglante , console ^ enchaîne , délivre ;, ravage, et gouverne le monde (45). «Fai visité ces temples tour à tour: les boiseries , les balustrades, les grilles, les piliers, les niches, les bancs , les chaises , les tribunes , les stalles^ les lutrins , les orgues, les autels, les voûtes, les toits même, tout est doré. Quelques autels ont des colonnes en jaspe ou en porphire , et leorsdcgrés ou marches sont en bois d'acajou , de cèdre ou d'oranger.
L'étoffe dont on fait les ornenienS;, tels que chasubles, tuniques^ chapes, dais , bannières, tapisseries , robes de saints, disparaît soiisi'or et les perles : les croix, les chandeliers, les lampes, les burettes , les encensoirs^ les châsses, sont en vermeil j les
f)atènes , les plats , les couronnes , les tabernacles ^ es ciboires et les soleils sont d'or^ garni dediamans. Cette magnificence des églises paroissiales est au moins égalée par les conventuelles.
(( Je ne dirai pas grand chose ^ écrivait un do- (( minicain en 1625, des religieux et des reli- (( gieuses de Mexico ; mais seulement qu'ils sont <( trop riches , qu'ils ont beaucoup plus de liberté K que dans les couvens de l'Europe, et queles scan- (( dales qu'ils commettent tout les jours ^ méritent « bien que le ciel les châtie. )> Pu en n'est changé ici , à cet égard ^ depuis deux
( io8 ) siècles, si ce n'est que le vice y marche en crescendo , tandis que la vertu avance dans l'ordre
rétrograde
Na^i^oère, des religieux de Saint-François ayant assemblé leur cbapitre pour élire un provincial, il y eut tant de factions à ce sujet , parmi les Gordeliers, que tout le voisinage fut bientôt en rumeur. L'assemblée canonique devint une esoèce de club y ou plutôt une arène , où tous les moines, transformés en gladiateurs , s'exercèrent si lestenient au pugilat, puis au couteau, que les deux tiers des combattans furent grièvement blessés. Il fallut que le vice-roi vint en personne séparer ces lîéros tondir's , et établir au monastère^ jusqu'à la fin de l'assemblée, un corps-de- garde.
On trouve ici fort ordinaire que les religieux aillent assez souvent visiter les religieuses qui ont embrassé le même ordre , passent une partie du jour à goûter leur musique^ et à manger leurs conOtures. Pour cet eifet^ car je n'aime point à broder, il y a des parloirs ad hoc, avec une grille de bois entre les frères et les sœurs. On couvre de mets une table ou dînent les religieux, qui , pendant le repas ^ sont divertis par le chant des rehgieuses. Que le ciel me préserve de fronder cet usage ! il rapproche du moins un peu quelques infortunés, dont les vœux ne furent pas bbres, et dont le cœur, ouvert aux senlimens de la nature, aspire au jour heureux qui verra tomber cette grille.
Les bourgeois et les nobles fontélever leurs filles dans ces couvens , où on leur enseigne d'abord à faire toutes sortes déconfitures, quelques ouvrages à l'aiguille , puis à chanter et à toucher le tympanon ou i'épinette. On aime si fort la musique à Mexico, que l'on va plutôt dans les temples pour
( ^^D ) écouler dessous mélotlieux que pour entendre le service divin. Ces nonnes apprennent aussi à leurs pensionnaires Fart de représenter des pastorales, ([u'on exécute aux principales fêtes : cimcun de ces couvens , pour attirer à son église le plus grand nombre d'auditeurs , fait vêtir ses jeunes élèves en pastoureaux et pastourelles^ avec le plus galant costume; les acteurs sont ensuite introduits dans le chœur, métamorphosé en théâtre^, et jouent la sainte comédie ou plutôt le saint opéra, car ils chantent ces scènes accompagnés par unorchesire. Leur jeu , leur cha.it , sont tellement passionnas , qu'ils excitent tout- à-la-fois, parmi les spectateurs, des applaudisseraens et des murmures , d'où naissent souvent des querelles j, chaque amateur voulant faire valoir, par esprit de parti , tel couvent théâtral aux dépens de tel autre ^ pour la musique et le costume , pour Féducadon, sur-tout^ qu'y reçoivent les demoiselles.