‹ Mémoires de Billaud-Varennes, ex-conventionnelChapitre 26 sur 74 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

XiCS Cooriture5. — Yicc-Roi concussionnaire

La place la plus spacieuse de cette capitale est celle du marché : quoiqu'elle n'ait pas Fétendue de celle qui servait au même usage du temps de Montezume^ elle est néanmoins assez vaste, bordée intérieurement d'arcades où sont des boutiques , et au-devant desquelles un grand nombre de femmes , comme à la halle de Paris , vendent des fleurs, des n^uitsetdes légumes.

Sur celte ])lace , est le palais du vice-roi , édî-

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fice peu régulier^ environné^ excepté la façade ;, d'une muraille^ qui renferme aussi des jardins et la principale prison. Une des issues du palais donne sur la rue des orfèvres ^ dite de la Plateiia^ où l'on peut voir ^ en moins de dix minutes , la valeur de vingt millions en or^ argent, perles et pierreries.

La rue Saint-Augustin , occupée en partie par des marchands de soies , n'est pas moins riclie et grande; mais Fonc des plus longues et des plus larges, est celle appeliée Tabuca, qui mène à iaqueduc et à un bourg dont elle a pris le nom : là , sont presque tous les marchands qui vendent des ouvrages Ae fer, d'acier, i!e cuivre , etsurtoutdes aiguilles^ qu'on y fabrique avec une perfection égaie à celle de IT. La rue de VJigle est renommée par sa grandeur , par la magnificence de ses maisons : elle tire son nom d'une ancienne idole, énorme oiseau de pierre, laissé à l'un des coins de cette rue , où il avaitété placé par TempereurMontezoma le^'. C'est en cette rue que demeurent les officiers delà chancellerie et la plupart des courtisans; on y voit l'élégant liôtel du marquis del Vallès, Fun des descendans do Gortez.

Les aimables Aq Q^Q-llQ ville vont tous les soirs, vers les quatre heures , à cheval , en cnrosse ou en calèche, se promener à la Alameda , Champs-Elysées de Mexico , m.ais dont les allées se composent' de citronniers et d'orangei's. On y voitordinairement , à cette promeiiade qui aie même nom que celle de Lima, de quinze cents à deux mille voitures : les unes ne sont occupées que par les dames et les autres par les messieurs , qui se rendent là chaque jour avec l'exactitude des courtiers qui vont à la bourse : ces mgssieilrs ou ces gentilshommes, car personne dans ce pays ne veut être

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\iiain y viennent courtiser ces clames, tous en grande tenue et Véyée au côté, avec nœud de faveur. Deux files d'équipages, comme à Lonochamp mais en lignes plus rapprocliécs , vont paralleienient, avec lenleur , ji^squau bout de la promenade, et reviennent ensuite, pourrecommencerde nouveau. Les hommes sont suivis, selon leur degré de fortune, de plus ou moins de valets en riche Lvrée; les dames font marcher à leurs portières quelques-unes deîeursnègresses les plus ]Oiies^ les mieux parées^ ehacune d'elles presque toujours vêtue de blanc, ressemble, comme on dit, a une mouche dans du lait.

Tai vu le vice-roi à cette promenade , où il dais^ïi e paraître une fois par semaine : si le roi meine a une suite aussi brillante, aussi pompeuse , il remporte de ce côté sur beaucouj> iFautres sou veranis • au resle chaque vice-roi, dans ces coiilrées , étale un iaste asiatique.

Les confitures ... (il faut bien que i'en parle aussi

souvent, puisque les non veaux Mexicains n'en sont pas momsfnands que nos chanoines de leur dindes auxtrulïes) (^/j), les confitures donc, les dra-ées^ es biscuits , les oranges, les ananas , passent ici de la mam a la main , avec les biileîs-doux. On cau.e cependant, les œillades ont cours ; les cavaliers voitigentpour se fixer ; les rendez-vous sedonre-^ par un mot, par un signe; et, le soir même, ce dieu enflint que Vulcain n'aimait suère , fait enl core des siennes (45).

11 arrive souvent aussi que les douceurs ( je nveux plus nommer les confitures), ont des suites ameres^sur le beu même où on les distribue- les maris, les amans jaloux mettent à Fimproviste la tlamberge a la mam , et se jeitentsur leiWs rivn-îx a.ors on voit en l'air mille épées nues, ceuv-d

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-voulant veiiger le Ijlessé ou le mort;, ceux-là dépendre Tassassin : si ces derniers sont les plus forts, ils le conduisent ^ Fépée haute, à la première église,

mi il est tellement en siireie, que toute la puissance du vice-roi ne saurait le tirer de cet asjle pour le livrer à la justice.

Hélas! je vis pins d'une preuve de ces sanglantes rixes ^ lorsque j'allais à Mexico, où un grand nombre de galans portent sur leur figure Jes marques de la jalousie et de la fureur d'un rivaL Quand vous voyez un borgne, un balafré, soyez certain qu'il n'a pas attrapé cet œil de verre ou cette estafilade à la conquête du Mexique.

J'ai parlé d'ananas, Feau m'en vient à la bouclie, je suis presque tenté de consacrer une petite page à ce beau fruit , qui rendrait les Normands , s'il croissait sur leurs arbres , aussi fiers que les Bourguignons... Mais quoi, se je voulais décrire tout ce^que produit ce pays en végétaux, minéraux, animaux, je produirais moi-même un lourd recueil d^éternelles descriptions;, qui se trouvent, d'ailleurs, dans vingt autres ouvrages.

Il faut du moins nommer les meilleurs fruits qui croissent naturellement aux environs de Mexico, .d'Oaxaca,de Gbiapa, de Guatimala, dans toute la nouvelle Espagne : cette terre riche est fertile, est abondante en avocats (4-6) , citrons , oranges ^ sapotilles, cocos ^ neuchtlis, bananes, cédrats, itzilos , grenadilles , goyaves , corossols ^ pinas : la culture en obtient des cerises, des prunes, des abricots, des pêches, des poires , des raisins , des pommes , des figues , des coings , des grenades. On sait que le pinas ou ananas ressemble à la pomme de pin j c^est le roi des fruits d'Amérique^ si la natnre fait des rois.

Que d'arbres ambulanS; produits par elle , mais

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que Fart a gâtes , prospèrent pour eux seuls dans

ces cliiïials , ne répandent par tout qu'une ombre malfaisante ^ ne donnent que des fruits indi^^estes ou corrupteurs! Tels sont , quelques-uns exceptés, les êtres qu'on appelle moines, inquisiteurs nobles et gouvernans. Je parlerai , dans un autre volume, de cette administration féodalico-monacale , qui gouverne, sans la justice, im grand pays depuis trois siècles, et qui n'eût pap régné un jour, sans la terreur.

La capitale àzi Mexique est le siège de l'archevêque et du vice monarque , qui est toujours un grand seigneur par sa naissance, ou qui le devient par son or. En générai, les archevêques ont imité ici l'immortel Las-Casas, tandis que la plupart des vice-rois n'imitaient le fameux Gortez que par son despotisme ^

Un vice-roi a pour premières créatures les gouverneurs civils et militaires. Comme il en reçoit des présens pour les continuer dans l'exercice' de leurs charges, il en reçoit aussi de tous les autres officiers /il en reçoit encore de ceux qui ont recours àsa justicedansie jugem.ent desappels j il en reçoit même des juges : c'est on receveur généraL

^ Je ne sais point exactement ce cjue sont aujourd'hui ^ses honoraires. Phihppe II , d'exécrable mémoire, n@ liiidonnaît à prendre, sur les deniers de son épargne^ que cent mille ducats par an j la somme doit être doublée. Son règne est quinquennal; mais, par le m.oyen des' présens qu'il transmet à son tour aux membres du conseifdes indes ,^ aux courtisans , aux princes , il est bien sûr d'être continué lui-même jusqu'à cinq et àiiL ans au- de là du terme ordinaire de sa commission.

Outre les cent mille dicats qu'il touche au moins encore pour traitement, outre les pots de vin et T. I. 8

les épices , outre les brillanles épingles pour madame la vice-reme , on ne saurait imaginer le total de son revenu , s'il est commerçant et avare, s'il s'empare du monopole sur la vente des marchandises, s'il devient exacteur en chef ou concussionnaire. Tel fut , entre autres, le marquis de Serralvo , qui mit plus d'impôts sur le sel , a son profit, qu'aucun de ses prédécesseurs.

Il tirait annuellement de ce pays, en 1627, un million, sans parler des présens, qu'il recevait , ni du commerce qu'il faisait en Espagne et aux Philippines. Cet excellent homme d'état tpt gouverneur pendant l'espace de dix ans, et enyoya deux millions au roi , un million auduc d Olivarez , autant à d'autres courtisans , pour ohtenir cinq autres apnées d^exercice;niaisilavail des ennemis, comme en a tout homme de hien , et il manqua ce nouveau quine.

Il n'y avait jadis à Mexico qu un procureur du roi , deux présidens , six juges , lesquels , avec le Yice-maitre , jugeaient toutes les causes au civil et au criminel : ce nomhre a beaucoup augmente , et les appointemens aussi.

Oioique ces magistrats agissent de concert avec cekii aui représente le souverain , ils ont cependant leDonvoir de s^^pposer à plusieurs de ses actes , et de ne pas soaffnr qu'il exécute ce qui serait contraire aux lois; mais la plupart n oseraient le heurt' r , car ils sont sous sa dépendance , et quand ils l'o-eraient , leur veto serait ton jours nul.

Gel onorme pouvoir, joint à la sordide avarice du marquis ou comte de Gelves , ancien viceroi et rindomptahleorgueild Alphonse deZerna, nrchevêquedeMexico,quijouissaitde]adesoixante miUe ducats de revenu , firent insurger cette vi^e , pour la première fois, en 1624

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