‹ Mémoires de Billaud-Varennes, ex-conventionnelChapitre 27 sur 74 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Accapareurs. — Une Excommunication,

Un brave jacobin ^Irlandais denaissance, écrivit^ il y a deux siècles , la narration détaillée de ce soulèvement, dont il avait été témoin.

(( Parce que cette histoire , disait-il dans son préambule , est mémorable et peut servir d'exemple en ce monde où nous sommes aux autres nations , afin qu'on n'envoie plus de gouverneurs avares ni de prélats emportés et remplis d'orpueil dans l'autre monde , j'ai cru qu'il était nécessaire d'en faire le récit , que « je commence de la sorte. »

En l'abrégeant, je vais aussi narrer ce fait épisodique, qui fournira d'ailleurs une nouvelle preuve de la tyrannie exercée dans tous temps j, contre les Indiens et les créoles.

L'impartial historien doit pourtant reconnaître que le comte de Geives^ l'un des descendans de Cortez , possédait quelques-unes des qualités de l'administrateur : les Espagnols honnêtes l'appelaient le juge sévère , le chien qui dévorait tous les brigands, le feu qui poursuivait tous les pêcheurs dont le damnabîe goût prenait Mexico pour Gomorrhe. En effet ^ ses prévôts et sa maréchaussée, qu'il avait toujours en campagne , nétoyaient tous les crands chemins des bandits qui les infestaient^ et ils étaient expédiés plus vite encore qu'à Domfront, tandis que ses alguazils faisaient la chasse aux vils partisans d'un amour honteux et cri-

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( iiG )■ miiiel^ à ces Gomorrliéens antîpopulateiirs j dont la race n'est pas éteinte.

Mais si ce magistrat austère et inflexible aimait la justice et les mœurs ;, la passion extrême qui ressentait aussi pour For lui fit commettre tant de fautes y qu elles ont terni sans retour ce qu'on appellait ses vertus ; je dirai même que son prétendu zèle pour la justice , masquait adroitement son ardeur pour l'iniquité. Monopoleur par avarice, ce qu'il n'osait et ne pouvait faire lui-même dans ce coupr^ble et odieux métier, il le faisait exécuter par ses a^ens, tel qu'un don Pierre de Mexie, riche négociant , qui accaparait tous les grains, comme on le fit plus d'une fois en France , où ce crime excita souvent de si justes révoltes , qu'elles pouvaient être appellées des insurrections.

L'a<^ent en clief,Mexie, achetait le maïs aux Indiens ^lu taux qu'il lui plaisait d'y mettre j quant au froment, ille payaitauxEspagnoIsselonla taxe delaloi,pour les temps de disette, quinze réaies le boisseau , prix bien modique , en raison des es- ■Dèces si communes alors dans ces contrées ; mais les fermiers étaient contens de se défaire du produit excédent de leur récolte , en voyant l'apparence d'une fertile année, n'osant , d'ailleurs , le refuser

-^-^vori du vice-roi, et ne sachant pas les motifs de tous ces grands achats.

Par ce moyen facde, Mexie ayant rempii de l^rainstoutes ies granges (ju'il avait louées en cam- %^i'né, lui el le comte en devinrent les maîtres. L-ïsqu'iln'y avaii au marché que fort peu de fi'Olîient et de maïs qu'ils n'avaient pu avoir, et que^ p. r conséquent, le prix en était augmenté, les ac^^ns subah crues de ces nobles voleurs y apportaient les grains mis en réserve, et les vendaient le blede ce qu'ils coûtaient à leurs chefs.

Bientôt les pauvres se plaignirent, les riches murmurèrent^ et, tons ensemble ^ présentèrent une re(|nète à la chanceiierie , devant le vice-roi , ponr obtenir que le blé fut remis au prix (ixé par la police. Mais la cliancellerie, vendue au comte agioteur, interpréta la loi comme il A^oiilut, en disant qu'elle ne réglait les prix que pendant les disettes, que Tannée serait très-féconde, que les marchés étaient tous bien fournis , qu'il y avai suffisamment de grains pour la provision de la ville etde la campagne. Ainsi , malgré les lois contraires à ce monopole et les plaintes de tout un peuple Mexie continua défaire vendre sa substance pour? mieux remplir sa caisse et le trésor du vice-roi , premier monopoleur, premier despote, qui aurait voulu interdire aux citoyens et le droit de pé« tition , et la parole et même la pensée (47)«

Le peuple^ voyant que celui qui , comme un père^ devait le protéger, lui refusait toute justice, s'adressa à l'église^ comm.e à sa mère, c^est-â~dire^ à son archevêque Alphonse de Zenia. En lui représentant la tyrannie abominable de Finfâm^ Mexie, qui abusait de la protection d'un homme puissant et injuste pour affamer les pauvres, il le pria d'en faire un cas de conscience, et de remédier à cette oppression par les censures de réalise.

Zerna, qui, pour gagner îa laveur populaire ^ avait toujours blâmé la conduite du vice-roi et celle de sonTigeliin, excommunia celui-ci , etordonna d'alFicher les copies de cet arrêt sacré à la porte de tous les temples,

Mexie ^ redoutant peu Zerna et se moquant de l'excommunication , se tint tranquillement chez lui , ne cessant pas de faire vendre le maïs , le froment , et d'en hausser le prix de jour en jour j ce

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( n8 ) qui décida le prélat à augmenter le poids de îa cei'Sure, en j ajoutant aussitôt une interdiction du service divin.

Cette mesure était si redoutable, qu'on n'en usait jamais que contre un grand qui s'était rendu contumax , et méprisait le pouvoir de l'église : à peine publiée, on fermait tous les temples^ on n^y célébrait plus de messes, toutes prières y étaient interdites; les fidèles en deuil, privés de consolations, se voyaient to'?s punis , quoique innocents, tant que la personne coupable, aux yeux de la puissance sacerdotale, refusait témérairement d'otîéir aux censures.

Une telle interdiction était d'autant plus onéreuse à Mexico pour les prévenus obstinés , que cette capitale avait alors onze cents prêtres ne vivant quede messes, que chacun d'eux en disait une à raison d'un dollar, et que les interdits étaient forcés de les indemniser du temps perdu, indemnités qui s'élevaient souvent à plus de mille écus par jour.

L'archevêque ne voulait pas seulement obliger Mexie à payer cettesomme, il prétendait le rendre aussi, et, par contre-coup, son patron, tout à fait odieux au peuple, qui se voyait . par lui , privé delà communion et de la messe : l'accapareur , connaissant bien les intentions du prélat et entendant la multitude pousser contre lui , dans les rues, des clameurs menaçantes, se relira secrètement dans le palais du comte, qu^ii pria de le protéger contre l'arclievêqueetle peuple, n'étant persécuté, disait- il ^ qu'à cause de lui.

Alors le vice-roi , après avoir commandé à ses sardes d'aller arracher les sentences qui restaient affichées aux portes des églises , ordonna aux supérieurs des paroisses et des couvents de les ouvrir,

et d'y faireclire lamesseirordinaire.Mn.stomles prêties refusèrent .l'cxécter ses or Jrcs c rov.i .1 , i;ec raison, q,,'as devaient plutôt obe.r au çhe relideux qu'au chef civil; et ce vu e, , sur leui ■erfit commander àl'autre la révocation deses

censures.

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Le prélat répondit qu'il ne pouvaU les révoque que don Mexie ne se fôt soumis à l'eglise pour ère absous pubUquement; qu'il n'eût P^je a tom es ecclésiastiques l'indemnité du préjudice f}^^^^^^' volte leur causait; qu'enfin le comte n eut luim me désapprouvé le' malheureux commerce par lequel Mexie^ opprimait le pubhc et les p^^^- j^-

te fut ainsi qAe ce témérau-e archevêque s op- Bosa par oraueil, à l'autorité de son roi , dans la felsole d'u^n premier magistrat, peudigne -1 es ^lai de ce titre; et qu'er. appuyantsa faa>ies e sm la force des clefs dont il était dépositaire, comme sur un clergé nombreux qu'il avait dessein de liguer avec le peuple pour lutter contre le pouvor clu représentant de son prince , il ,<^rut sans cloute imiter dignement la noble fermeté que Saint Ambroise déploya contrerempereur llieodose.

Mais le comte de Gelves ne voulant pas , de son côté, imiter ce monarque, ne pouvait digérer la réponse hardie d'un prêtre : il ordoima quon se saisîtdesapersonne,et qu'elle f at conduite a bamt- Jean-d'Uina , pour y être gardée )usqu a ce cj[u on pût l'embarquer et la transporter en Espagne.

L'archevêque , instruit de cet ordrç , sortit aussitôt de la ville , avec tous ses chanoines et autres ecclésiastiques, se retira dans le faubourg de la Guadeloupe, d'où il avait dessein de se rendre en secret à la cour de Madrid, poury peindre commodément son adversaire, et lit, en altenaant , aiScher à la porte de toutes les églises une excommunication ab i'-ato contre le vice-ro^

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GHxiPITRE XXVlî.

L'Emeute. — Palais assiégé.

Ayant bientôt appris la retraite de Farclievêque

le Ti€e-roî ee voja ime troupe de ses algoazils pour i arreœr : informe a temps , le préht se relira dans une egDse comme dans un asyle inviolable , même pour aes brigands , fil allumer les cierees se revêtit de, ses babils pontificaux, s'environna de son Cierge, et la, deTanlTaïUel, la natre sur la lete , tenant ia crosse d'une main et le saint-ciboire de 1 autre, il crut c|iie les sergens n^osel^aient attenter à sa personne.

Ges^mes^eurs, enl^és dans Tëglise, .s'avancent ■vers laiitei, se iiieitent à genonx, ibnt leur prière, re|:)résentent ensuite fort poliment à Farciieveqiie 1 oiijet de leur visite , Finvitent à quitter lesaint-cibon^e, et à entendre la lecture du mandat qii ils apportent au nom du roi.

« Votre maître, s'écrie Alphonse , est excom-. munie! Je^ ne ie considère plus comme étant du .corps de legfise,^ niais comme un mem.bre re-^ tranche, qm n'a d ailleurs aucun pouvoir de commander dans ce saint beu. le vous prie donc, si vous êtes touché du salut de voire âme, de vous relirer a ma voix paisiblement, sans violer les privilèges de nos églises, en y metiant à exécucutîon les ordonnances de la puissance sécuKère, Je déclare, au surplus , qu^on ne m'arracherait du pied de cet autel ^ sans qu'on n'emmenât avec moi le samt Sacrement que voici! ))

Alors îe chef de nos gendaroies^ nommé Tirol, se leva et cioima lecture de l'ordre qu'il av;iît de se saisir, au nom du roi, d'Alphonse de Zerna^ en que!î[ue lieu qu'il fût, de le eonduire à Suint- Jean-d'Ulna ^ pour être mis à bord d'nn l>âiiinent y et transporté aussitôt en Espagne, eomrne perturbateur du repos du Mexique et criminel de lèzemajesté.

Le prélat, regardant Tirol, lui dit, en souriant ^ « que les termes injurieux dont son niisilre faisait usage, ne convenaient qu'à lui et à son favori, qui seuls avaient troublé le repos du Mexique et opprimé les pauvres j qu'au reste, il l'exbortait encore à ne point violer l'église^ de peur d'être puni comme Jéroboam , qui avait étendu sa miain sur l'autel contre le propliète, et qu'un pareil exemple devait Fempêclier de commettre un sacrilège dans la maison de Dieu. »

Tyrol , en zélé satellite (4-'')? commande^ avec douceur, au nom du roi , à un jeune et vigoaieux prêtre qu'il avait amené exprès , de prendie le saint Sacrement des mains de i'arclievêqne et de îe poser sur l'autel: le prêtre exécute aussitôt l'ordre du sbire, dépouille ensuite le prélat du costume pontifical ,* et pendant cette espèce de dégradation , le iliible , victime à\i fort , se récrie vainement contre la violation des privilèges de Féglise, fait à son clergé immobile , mais indigné j, sans doute, des adieux lamentables, bénit le peuple consterné, les prend tous h témoin de son martyre, et part pour Saint-Jean d'Ulna , où il fut enfermé au fort, et, peu de temps après, embarqué pour l'Espagne.

Un lecteur attentif saurait bien m'adresser , ici surtout, une observation judicieuse; — Vous avez assuré plus liaut^ me dirait-il, que toute la

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puissance d'un Yice-roi ne pourrait enlever un"* assassin relumé dans une ésiise ; nous savions ce?a comme vous; mais voici maintenant don Gelves, un vice-roi^ qui en fait arracher , sans peine ^ par une poignc^e de gendarmes, un archevêque en fonctions, lequel ne manque pas d'amis, de serviteurs, de partisans^ chez un peuple pieux dont il avait embrassé la défense, et pour qui... — Permettez : le vice-roi en question était , vous le savez aussi , homme de caractère ; cela explique sa petite victoire; mais vous allez en connaître les suites , que vous sauriez déjà , si vous ne m'aviez pas interrompu, et ces suites justifieront, d'ailleurs^ Totre remarque.

Aussitôt après le départ de don Zerna ^ les îiabitans de Mexico rommencèrent secrètement à tenir d'étranges discours contre le vice-roi , et à blâmer la déportation de leur brave archevêcjue : ils ne purent bientôt s'empêcher de parler ainsi ouverlement , presque ptii tout , en mêlant aux propos qu'ils tenaient sur don Gelves , qui continuait son commerce , des injures et des menaces - contre Mexie , le vice-accaparcor. Outre les justes plaintes €|u'ils élevaient d'eux-mêmes ;, ils étaient encore excités par tous les prêtres ^ qui ayant juré^ disait-on, une obéissance passive au ministre du pape , croyaient en conscience pouvoir se dispenser de celle qu'ils devaient aussi au ministre du roi.

Mais il leur fallut quinze jours pour achever d'éveiller dans toutes les âmes l'esprit insurrecteur ^ tant elles étaient affaissées sous le poids de la servitude: cependant les créoles , les Indiens et les mulâtres avaient toujours souffert avec plus de douleur j comme avec plus d'impatience , l'avare despotisme de leur vice -roi actuel et l'autorité

( n'-3 ) vexatoire de tous les gouverneurs qu'on leur en- Yoyait de IMadrid.

Tirol y ayant conduit le déporté à Saint-Jean d'Uina , reparut y douze jours après , k la cour de don Geives , qui le récompensa ^ en lionime lidèle aux principes de Y économie politique, par des complimens sur son zèle. Ce retour alluma enfin le feu de ia sédition qui couvait dans toutes !es têtes , malgré cent arrestations fai les pour Féto afFer, mais qui "devaient plutôt augmenter son incandescence.

L'agent exécuteur, n'ignorant pas les mauvais desseins que le peuple nourrissait contre Ini^ n'osa 5 le second jour , sortir de sa maison ^ mais , le troisième , étant obligé de se rendre au palais de son maître , il se hazarda de monter dans un carrosse dont il fit fermer les portières. Cette précautionn'empêclia pas quedes voisins observateurs ne prévinssent d'abord de sa sortie tousles mécontens du quartier, qui en avertirent les autres , si bien qu'en sortant de sa rue pour gagner promptement la place du marcbé où était le palais du comte , Tirol commença à entendre trois ou quatre petits garçons , siffles à cet effet , qui couraient après sa voiture, en criant de t ^utes leurs forces : « Le voilà, ce Judas, qui a porté les mains sur le vicaire du Seigneur ! )) Bientôt , à ces bambins séditieux , s'en joignit beaucoup d^autres qui crièrent : c< 11 faut le pendre! c'est un traître, un cbien,un excommunié. «

Pour se débarrasser de cette importune marmaille, le cocber pressa ses chevaux; mais ia petite populace courut rapidement après, continuant ses cris, jetant mêmes des pierres; de sorte qu'avant que Tirol eût iranclii quelques rues, il avait une suite de plusieurs centaines d'enfans de toutes les couleurs.

Arrive eofliî, sans encombre , au pakis de don be;ves il en fil aussitôt fermer ies portes, dans iappieliension d'un soulèvement généraî.

Ene/fet,onne larda pas voir la place du marché couverte successivcmer.l de sept à huit milliers dmdividus de toutes classes, qui ré|)é[aieBt les cnsde leurs enfous, et lançaient des cailloux aux croisées du palais de la tyranniqoe excellence.

Le lut amsi qu'un siècle auparavant , le desr>ote terdinand^Gortezfut assiège, non loin de' là pour le mailiccir de Montézome.

Cependant le fier vice-roi , abaissant un peu sa liauteur, envoya prier les iiiutiDs de vouloir bien se retirer chacun chez soi, attendu que Tirol menait de se sauver par une porte de derrière • ■mais ces paroles ne servirent qu'a augmenter Firritâtwn générale, elle peuple, anioîe^i'ailleurs par trois ou quatre prêtres qui s'étaient mêles dans ses rangs , attaqua le palais avec des piques, des pieux , des hallebardes, des pistoieis ei des fusils, sans se^ soucier des personnes sur qui les coups pourraient porter. ^

^Ooreniari|uaquelesnobles,lesjuges, les officiers divers nosaœnt ni ne voulaient sortir de leurs maisons, pour calmer les séditieux ou secourir Je vice-roi I qii\iu contraire, plusieurs marchands dont les boutiques donnaient sur cette place" et c em^.euraient ouvertes, se moquaient du péril où d était tombé, et que les passans sWrétaient pour en, rire avec eux, en se d.isant les uns aux autres : « Laissons faire ces bi-aves gens^ ils veulent nous venger: qu^us punissent Tiroi ,- Mexie et ceiu\ qui ies paie ! «

Parmi les plus hardis des assaillans , était un prêtre appelé Salazar ,^ qui , non content d'avoir

iire plusieurs coups de mousquets, cherchait

( 1,5 ) partout quelque endroit des murailles que Ton |)dt aisénieut abaltre^ou quelque jxrte facile à eufoucrv. Celle de la prison s'offrant à ses regards^ il se la fit ouvrir de Force , à l'aide d'une bande armée, el mit en liberté les détenus, politiques et autres , qui allèrent grossirla coborteassiégeaate.

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