CHAPITRE XXX
Un Comité secret. — Fuile du Mexico.
La maladie de notre procureur spirituel, jusqu'à un certainpoint , ayant fait place à une santé vigoureuse , et notre doux noviciat se trouvant termine , ce chef d'un corps hétérogène et tant soit liété-
( i36 ) roclite, ordonna que chacun de ses douze soldats se tmt près pour l'embarquement. Des quarante ^^rp^'f-rh'"^'"!^"''* débarquées d'Espagne , excepte Uirisostômeetmoi.engagésàPortolico' pas une, malgré tout leur zèle , n'aurait préféré les travaux qui les attendaient à Manille, aux plaisirs quils goûtaient dans le Paris américain; inais notre capitaine n'en pressait pas moins le départ des fantassins, yr,r^,^e'.^ à la manière andaise, qui formaient le détachement destiné pour les Fiiiiippmes ; et , cependant le traître avait promis
aciiacun en particoHer, une exemption de service dans ces lies lointaines.
Que faire dans celte occurrence? il faut conspirer : conspirons !... Mais il ne s'agissait que d'un complot tort innocent : je réunis, parmi les plus Habiles , les plus entreprenans et les plus dévoués aux vrais principes , cinq de ces douze apôtres qm voulaient prêcher librement, et leur représentai dans notre comité secret :
Que nous n'avions pas les moyens de passer en i^spagne, ou nous serions d'ailleurs très-mal reçus; qu il nous était rigoureusement impossible derester dans ce Mexico où nous étions si bien ,• qu'en. supposant que des supérieurs , ennemis de l'avare Antonio, voulussentnousdonnerazylejusqu'après le départ, et même nous admettre^ensuite parmi :oos frères de la ville ^ nous serions loin d'y être liGureux , parce que la majorité en est composée de créoles, qui portent une liaîne irréconciliable à tout Espagnol natureJ.
Qoel parti prendre en cette conjoncture , demande Forateiir? Je prends, moi, la parole, dit Chrisostôme : nous avons des amis à Mexico, qui ?ioiis accorderontavec plaisir uneretraite,jusqu au inoiîient cre Fiosiirrection... — La poire n^est pas
( i37 ) mure encore. — Eh bien , qu'on se mette à couvert chacun de son côté pendant quelques semaines : moi ( en riant ) ^ j'ai déjà trouvé im asyle chez une de mes pénitentes , qui méritait la pomme , et cette jeune veuve d'un gros hmonadier qui lui a laissé beaucoup d^oi% me procurera les moyens de me rendre avec vous à wSaint-Domingue auprès de Pétion , qui , vous le savez bien aussi , puisque nous sommes nés dans une île voisine , a grand besoin de prêtres. ~ Je connais Pétion , il n^aime pas les moines. Avouez mon cher Ghrisostôme ^ que vous seriez bien aise de conduire à Porto-Rico votre riche limonadière? — Non, car elle veut m'épouser , et ce n'est que dans Haïti qu'on
pourrait hbrement — La révolution qui se
prépare à Mexico vous permettra d'y former ce nœud légitime : pourquoi vous exposer aux suites d'un enlèvement , qui serait puni comme un rapt du genre le plus criminel ? N'abandonnons point le Mexique.. . — Trop de dangers nous y menacent y dit alors le frère Cyrille , autre membre de rassemblée. — Tout est préyu , répond le président, et aucun péril n'est à craindre.
Je savais , en effet, et je leur rapportai, qu'au nord de Guatimala , près de Tchuantepec , il y avait plusieurs villages où l'on pourrait nous recevoir^ la moitié des religieux étant nés en Espagne -, et que si , l'on nous rejetait, nous serions bien venus dans la province de Guatimala , qui , depuis quelques temps , accueillait jusqu'à des jésuites, et, où les sept huitièmes des moines et des prêtres étaient Espagnols indigènes et tenaient fort bas les créoles. Il est vrai que de Mexico à Guatimala, il y a près de trois cents lieues; m is elles sont beaucoup plus éloignées, ces redoutables Philippines , et nous comptions , d'ailleurs , nous
( i38 ) procurer des chevaux , de Fargent et des lettres de ciiange ou de recommandation , ce qui pour des reii gieux revient toujours au même. Je propose
n? ^^ ^^ya§e ^ etia motion passe à funanimité. Observons maintenant qu'ayant été un peu bronzé par le soleil de la zone torride durant presdr- deux lustres, que parlant assez bien la langue de Cervantes , tous les babitans me prenaient pour un Créole , né à Porto-Rico , et que don Ghrisostôme , fort honnête garçon , savait seul mon secret. Eh quel danger n'aurait-il pas couru , si le barbare procureur en eût été instruit? Il me suffit de dire, en laissant même à part ma déportation comme républicain, que tout européen, fut-il né à Madrid, qui s'introduit par subterfuge (et on ne le peut autrement, si Ton n est de la péninsule ) , dans une des contrées américaines que possède l'Espagne, est condamné à mort (5 1).
Pendant que nous nous occupions en toute hâte des moyens d'opérer notre désertion philosophique, nous ne fûmes pas peu déconcertés en apprenant qu'un de ces camarades considérés par moi , comme les moins habiles , les moins entreprenans , les moins dévoués aux principes, venait , sans avoir confié son dessein a personne, de déserter lui-même , et de s'enfuir vers Guatimala.
Cette fugue soudaine jeta Antonio dans un si grand courroux , quaprès l'avoir fait chercher vainement de tous côtés, il se rendit auprès du vice-roi , et le pria d'employer son autorité pour faire retrouver le fugitif, qu'il croyait dans la ville ou non loin d'elle ; de défendre a chacun de îe cacher ou de le retirer chez soi ; et d'enjoindre a celui qui îe rencontrerait, de le ramener sur le champ à son supérieur. Il lui représenta qu'aucun
( i39 ) individu, riche ou pauvre, grand ou petit, ne devait se permettre de cacher, débaucher ou emhaucher , k^s relicjieux que le roi envoyait préciser l'Evaiigile , à ses dépens ^ aux Philippines , et qu un moine transfuge devait être puni comme un déserteur mihlaire , pour avoir lâchement trompé rintention de Sa Majesté catholique , et volé son ai'gent.
Noire tres-digne procureur se tardait d'ajouter qu'il avait lui-même trompé la bonne-foi d'une partie de ces missionnaires, en agissant ^ à leur égard, comme ces officiers du quai de laFérailie, qui enrôlaientdesjeunesgenspour servir, disaientils . sur les rives fleuries de l'Inde , et qui les envovaientpérirdanslesafFreux marais de la GuyanCi^
Le bonhomme de vice-roi, qui avait ses raisons pour redouter certains chefs de la mono caille , (it incontinent puWier une ordonnance, par laquelle il était enjoint à tous ceux qui savaient où était le transfuge , ou qui le recelaient chez eux, de le représenter à son ahesse, sous peine d'emprisonnement et de cinq^ cents piastres d'amende envers le roi, avec défense, sous la même punition, de celer ou donner retraite à aucun jacobin destiné pour Manille, jusqu'au temps où les galions devaient partir d'Acapulco.
Muni d'une copie de ce tyi annique décret, don procureur vint aussitôt nous en donner lecture , et ajouta du ton d'un tyranneau (5^) . « Malheur à celui d'entre vous qui méconnaîtrait cette loi 1 Vous n'êtes tons que les esclaves du souverain de l'Espagne et des Indes, qui vous a mis sous ma direction j et s'il en était un qui fut assez harJi pour me quitter, je saurais bien le retrouver , ainsi que le premier fuyard , et les punir à la honte de tous ! »
Ce ridicule et insolent discours, terrifiant ma
petite brigade, me fît vivement regretter de ne pou v^oir mettre en pratique, l'une des premières maximes de notre théorie des Droits de l'Homme: Résistance à l'oppression.
Quoiqu 'ayant des motifs de crainte cent fois pkis torts que celui de mes camarades, je parvins cependant, avec beaucoup de peine, à leurredonner du courage, et à les maintenir dans notre molution. Comme le procureur précipita , dès ce
é.e la nmt , faire mes adieux aux ciubistes , qui Tenaient cFouvrir la séance. On ajourne indéfiniment plusieurs mesures , on fait une collecte à mon profit, on règle la correspondance, on me promet quatre chevaux avec un guide pourHieure convenue, on me donne à l'envie mainte accolade iraternelle , et je vais joindre Ghrisostôme chez sa limonadière, qui lui avait déjà, comme je le savais, assuré deux chevaux etune bourse, qui ne manquait pas d'embonpoint.
Sincères comme des jésuites, nous priâmes le lendemain notre bon père Antonio de venir avec nous dans la voiture de la veuve, déjeuner au Désert: Il accepta de bonne grâce, une telle invitation, le déridant toujours j et comme notre déjeuner dura jusqu'à la nuit , et comme le tyran fut mis entre deux ou trois vins, et commeil était hors detat de chanceler, parcequ'il dormait étendu sur le lit de camp d'un ermite, nous lui souhaitàme tout haut un bon voyage , et courûmes seuls a la Yllle, où nous trouvâmes notre guide au rendez-vous, minuit sonnant, avec les six chevaux et la veuve de Ghrisoslôme.
Il lui donne , vaille fpie vaille, sa béncd.'ctîon :
et si don Policarpe n'eut été moine -, il loi aurait rendu bien volontiers les accolades de Ja veille.
Nons voilà donc^ sans elle^ en rontej mais comme Gnatimala est situé au sud;, je m'étonne que notre guide ^ brave domeslique indien ^ nommé iSy^è^^ (espérance)^ nous conduise par le faiiboarg delà Guadeloupe; qui est au nord: il me répond qu^il faut absolument tourner la ville devers la Solitude , et que nous reprendrons ensuite le chemin de Guaxaca, dans la direction de notre itinéraire.
JNous apprenons d'abord que l'intrépide déserteur , don Boniface , n'a pas été repris, et qu^on Ta vu s^en aller seul^xmxis k cheval^ sur la route de la province où nous conduisait V espérance, lï avait peu d'argent : comment aurait-t-il pu se procurer un palefroi et les moyens de subsister en route? comment... Bon 1 il est jeune, il a de la tournure , quelejue femme sensible .., et puis, il compte sur sa robe. Quoiqu'il en soit, nous le félicitons^ avec un retour sur nous-mêmes , d'avoir échappé aux eftets de l'ordonnance i et j'observe qu'Antonio , de relour du Désert , nous trouvant disparus aussi , ne voudra pas relarder son voyage pour nous fair© chercher , de peur de perdre encore le reste de sa compagnie^ et de manquer les Galions.
Mais le guide nous dit ensuite, comme nous sortons de la ville ^ qu'à la prière de notre procureur le vice-roi avait donné, la veille, au chef delà maréchaussée inquisitoriale, l'ordre de placer^ j our et nuit , des sentinelles à cheval sur tous les grands chemins , jusqu'après le départ àes déportés ,^ouy les empêcher de sortir de Mexico , et que ces terribles vedettes avaient notre signalement ... Voilà donc l'espérance qui nous réduit au désespoir T Quoi! faudra-t-il i-etournersurnospas?.. En avant
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les amis , courage î pour se tirer de tout, il faut opérer peu et ne désespérer de rien.
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