CHAPITRE XXXI
Le noble Paysan. — Sainle-Tiiérèse.
Ce fut le 8 ventôse an XIII ^ que nous quittâmes Mexico , avec un vif regret et une grande inquiétude. Je marchais à la tête de la brigade silen^ cieuse et agitée, doutj'étaisdevenule commandant à lunanimité des voix. Pour sortir de la ville , notre guide indien nous fît passer par une ruelle assez longue , aboutissant à un sentier qui conduisait à une route de traverse, où il pensait qu'on n'aurait pas posté des vedettes du Saint-Office; mais^ à peine étions -nous à trois cents toises de la place ^ qu'au premier détour du chemin, nous aperçûmes deux cavaliers de Tlnquisition qui croisaient sur la route et vinrent aussitôt à nous , en reconnaissant notre habit ^ à la faveur d'un ciel brillant d'étoiles. Prévenant toute question, je m'écriai, en espagnol et renforçant ma voix : Sainte Jlermandad !
Soit que les deux observateurs eussent prisnotre guide à pied pour une mouche de la Sainte, que ses alguazils, déguisés en reHgieux, accompagnaient pour une découverte ^ luie expédition nocturne, soit plutôt qu'ils n'aient pas trouvé avantageux d'engager unefuttede deux cavaliers contre six , ces bonnes gens tournèrent bride , en nous saluant de la main.
—L'Espérance ! — 0/fi( ordonnez. ) —Veux-tu
monter en croupe ? — Moi, commandor? je suis ooureur de mon métier , — Eh bien , mon cher ,
courons !
INous aurions pu nous travestir; mais une troupe de hardis satellites ne nous eût pas moins arrêtés ; d'aillears, notre uniforme, à quelques heaes de Mexico , valait un passe-port de la main de Fouché, mon ancien collègue.
En courant au galop , ainsi que notre conducteur^ nous quittâmes enfin le chemin de traverse, et atteignîmes, au lever de l'aurore, un petit bourg où Tonreprend la roule de G uatimala. Kous étions déjà parvenus à sept lieues de la capitale ;, nous pouvions déjeûner sans trouble : nous déjeûnons joyeusement avec le brave guide ; il est gratifié de notre bénédiction ^ accompagnée de six dollars ; nous remontons sur nos coursiers ; FEspérance nous quitte et nous laisse , remplis d^espoir , courir isL prétentaine , avec une bourse assez ronde ^ avec une excellente carte , avec la connaissance d\in idiome dont le vocabulaire est court et dont Tusage est répandu dans tout l'empire Mexicain.
De fameux voyageurs, dont la plupart décrivent l'univers sans sortir de leur cabinet, de savans géographes , qui se répètent en perruches , n'ont pu donner de ce pays , ni de tant d'autres , une réelle ou exacte description : j'espère y suppléer un jour, pour le Mexique^ toute l'Amérique du sud et Saint-Domingue j dans un recueil que je rédigerai en paix au Port-au-Priace, où Pétion s'immortalise. Le journal décadaire que je poursuis n'offrira désormais , avant sa partie politique , qu'un aperçu rapide de ce qui m'a paru intéressant ou curieux dans mon itinéraire de Mexico à Gualimala.
Après un dîner de prieur, nous fîmes ia méri-
dienne jusqu'à la fin du jour ^ et marchâmes ensuite toute la nuit , autant par un reste de crainte ^ que pour éviter la ciiaieur. Mais, dans la suite^ nous partions dès l'aube naissante^ et ne nous arrêtions que de dix à deux heures , ce qui nous permettait de contempler la beauté rarement interrompue des superbes campagnes dont^ chaque jour^ se composait notre horizon. Telle est la vallée d'AliscG et celle de Saint-Paul^ où Ton fait chaque année, deux moissons de froment; tel est le canton de Tasco et cebii de Chautla , où Ton récolte du. coton en abondance et d'excellente qualité; tels sont les districts renommés de Tumpango et de Mistec, où Fon recueille une étonnante quantité de coton et de soie , de cacao , de cochenille , de cire, de sucre, de miel , et où l'on trouve encore , dans les cuirs d'un bétail nombreux et par d'autres productions égales aux premières , la matière d'un grand commerce , qui serait florissant , s'il jouissait d'une liberté raisonnable.
D'Alisco à Guaxaca, on rencontre cinq à six villes , dix bourgs et autant de villages ; mais nous logions de ferme en ferme , pour plus de sûreté et par économie; car il ne nous en coûtait rien , tout au contraire, parla vertu du mot opposé k dépense (53).
Conduits un bea u malin , par le hasard , chez un de ces fermiers pour déjeuner à la hussarde , ilnous apprit , en bon vivant qui s'amusait de l'aventure^ que Boniface,le premier déserteur de notre compagnie, avait logé chez lui, deux jours auparavant, avec une petite mule, un petit magot rondelet et une petite créole (dernier mot qui sut arracher un gros soupir au peu sensible Chrisostôme); et qu'il avait eu l'obligeance de travestir le séducteur en muletier. Il se trouva^ dans la
suite de renlrelien, que ce cultivateur était né à Gi-enatle^ patrie de Fuii des uôlres : ii eu était parli depuis vingt ans , et le frère Thadée en ar. rivait. Tous deux furent charmés de la rencontra ; la satisfaction du nioine élait visible , mais celle du fermier éclatait par mille caresses. Si nous eussions cède aux instances qu'il nous faisait, surtout par amilïé pour mi compatriote^ nous aurions été hébergés dans sa maison pendant huit jours, comme des vices -rois. Nous y passâmes vingt - quatre Jieures, traités splendidement: on nous sert^ en vaisselle plate, des mets choisis^ en flacons de cristal, les meilleurs vins, excepté du Champagne^ proscrit dans ces contrées , où l'on ne permettrait pas même d'importer du Surène- on ravit nos oreilles d'une douce musique, qu'exécutent les johes hiies du laboureur, on parfume nos chambres en y brûlant de la vanille; on nous régale le matin d'une aubade de cistre et de viole ; et en buvant le coup de i'étrier , un autre son se fait entendre : le noble paysan grossit notre escarcelle de six quadruples ostensibles; mais Thadéo nous avoua qu'il en avait glissé six autres dans sa main et , en bon hère, d vouiutles jeter dans la bourse conimune, qui chaque jour, loin de s'exténuer, prohtait a vue d œil. ^
Nous couchâmes, deux jours après, faute de métairie voisine, chez le curé d'une boursade rehgieux de Saint-François , qui noush.^ un acceuil honnête, parce qu'il était Espagnol; mais là, poiit de quadruples. Je remarquai dans son éslise , dédiée aSamt-Dommique, vingt chandeliers , et huit lampes d argent; un diadème en or mêlé de pier . reries, sur la tête du fondateur de l'inquisition • une Samte-Therese , johe comme une grâce, dan^ im beau cadre de vermeil; et j'observai que la
la
xiièce du dit pasteur ressemblait beaucoup à la Sainte.
Le lendemain, un laboureur créole, nous donna l'hospitalité, quoique nous fussions Espagnols; mais rhabit de moine est toujours si imposant, si respectable!.. Cet homme utile se plaignait un peu de son sort; je crois qu'il prononça le mot de servitude ... Mes compagnons et moi , car, plus ou moins, chacun était propagandiste, nous lui donnâmes, au nom de la société , des chapelets... et l'espérance d'un changement prochain. Il voulut , par reconnaissance , nous faire accepter quelques piastres; mais nous les refusâmes par politique et par délicatesse ; le créole n'était pas
riche. . ,
Un Indien , cultivateur aussi, nous hébergea le iour suivant, il était fort instruit dans la culture américaine; je pris des notes détaillées , d après notre entretien, sur cette agronomie, tres-difterente de la nôtre, et sur les irrigations. L Indien Pedrllie Gabo ne retirait de sa petite ferme que de Cîuoi faire subsister sa nombreuse famille , et cependant les Espagnols le trouvaient trop heureux, i>arce ou ils s'imaginaient que toutes les richesses de rAmérique sont leur propriété. IN ous consolâmes ce brave homme, etn'en voulûmes recevoir aueanelques ananas, pour lesquels , comme trésorier , je remis à sa femme ime douzaine de dol-
^"""sur cette route, presque tous les champs salit ornés d'arbres à fruits; le terroir est surtoutfertile en beau froment , et ce serait une nouvelle Beauce, l\ le gouvernement savait encoura-er 1 agriculture Jadis les Indiens recuiUaient , dit-on , beaucoup d'or dans les montagnes de Mistec; mais ^ depuis ilsn ont pas voulu en découvrir les mines ,
depeur(rêtreréduits,parla ijrannie espagnole au tnste elat ou languissent tons leurs voisina. Au reste le ble vaut bien l'or. Que ferez-vous me dn frère Thomé d'Ynberas, devosnotesa^ .^r. niiques? Elles ennchiront , lui répondisH'e le journal de notre voyage. Vous souriez avec détlam ; 1 agriculture, pour vous est un métieravilissa.it. Ignoble: mais lisez, si vous le pouvez le cygne de Mantoue ; et retenez, en attendant, ce >ersd un du-ecteur de la république française.
L'art qui nourrit le monde est le premier des arts.
{François ic Neufchàteau)
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