CHAPITRE XXXIII
L*ii adverlance. — Charivari.
Dieu existe ; une feuille d'arbre suffit pour le prouver (56). Je lui recommandai mon âme , et il ranima mon courage. Les hurlemens continuaient autour de moi : ne voyant rien que mon cheval , à quinze pas , et ne sachant de qael côté m'enfuir, je crus que le plus sûr était de rester là, physiquement tranquille. Au bout de quelques heures le vacarme se ralentit, cessa enfin j et comme j'étais accablé de lassitude , le sommeil s'empara de raoi, malgré la peur, pour ne m^abandonner qu'au point du jour.
Mon compagnon à quatre pieds dé jeûnait à cent pas de là paisiblement et d'un air to ut gai llard. Remis en selle j je me dirigeai vers un bois éloigné d'environ trois milles^ seul objet remarquable dans cette campagne déserte, et au-delà duquel j^espérais gagner la bourgade. Il me fallut tourner ce bois, à cause de son épaisseur ; mais j'aperçus ensuite le clocher d'Este|)ec, et je revis bientôt mes camarades , qui arrivaient eux-mêmes dans la maison d^un marchand espagnol où l'on nous avait adressés deTecoantepec.
Ilss'étaient égarésde leur côté, et avaient couche dans le bois, à jeun , en me croyant à une bonne table ou étendu sur un bon lit. Je leur pariai des hurlemens nocturnes, qu'ils avaient entendus anisi que moi , avec une égale terreur , et cependant iss étaient cinq, d'où je conclus que j'avais eu peur ccmme six. Le marchand, don Iritargo ^ noble de
( ,55 ) îa Biscaye, nous dit que Ton était , clans ce canton, accoutumé à entendre un pareil concert presque toutes les nuits; quil provenait des querelles des chiens avec des chats sauvages^ oii se mêlaient souvent des loups et quelquefois des tigres; maisque ces dernières espèces étaient peu redoutables , excepté pour les bestiaux et la volaille , puisqu'on les faisaient fuir en criant apréia eux ou en leur montrant im bâton. Pourquoi les ÎOups , les tigres sontils moins dangereux ici, même partout^ que certains hommes? c'est que ces animaux (je ne dis pas les hommes) n'ont jamais faim ou soif d'intérêt ou d'ambition.
Notre hôte, quoique riche, n'était pas libéral, on nous indemnisa, le soir, d'un bivouac et d'un jeii ne forcé, dans la maison d'un indien d'Hecatepec, par un souper de fournisseur et un lit de bénédictin.
Dans cette plaine immense, mais non stérile, et que je n'appelle déserte que parce qu'on n'y voit pas même une hutie isolée , il y a cependant cinq villes et bourgades , qu'on a bâties derrière autant de petits bois, dont le rideau les garantit du souffle presque continuel de l'aquilon , si un vent qui leur vient du sud peut s'appeîler ainsi : le midi est pour elles ce qu'est pour nous le nord. Tous leurs noms \e ne sais pourquoi, finissent en tepec : Tecoantepec,Estepec, Hecatepec, Sanatepec et Tapanatepec 5 de sorte qu'un poète en vers géographiques^ qui voudraient décrire ces lieux, trouverait aisément de belles rimes.
En quittant l'indien d'Hecatepec , endoctriné comme les autres, nous aperçûmes les monts de Quenelas; et leur aspect, confirmant la description qu'il nous en avait faite avec des détails effrayans , épouvanta un peu nos frères ;, qui regret-
( i56 ) taient de n'avoir pas choisi , pour gagner Gliiapa^ îa route de Soconiisco^ longeant la mer et tournant les montagnes.
— Hé quoi! fiers Espagnols, leur dit le comïiiandaiit , n'avez-vous jamais vu les P^a^énées ? -—J'ai vu, ainsi que vous , me répond Ghrisostôme, les mornes de Porto-Rico, que je me plaisais à gravir. — Pour nous, dit le frère Cyrille, en parlant de lui et des autres, nés en Espagne, nous avons traversé les cîmes de la Sierra-Moréna. — Hé bien, il ne serapasdit que la peur nous fit perdre trois pénibles journées de marche , pour regagner une route phis longue ^ et nous allons franchir les Alpes du Mexique, comme nos immortels guerriers ont escaladé celles qui séparent la France de ritalie...
Un signe du bon Chrisostôme m'avertit d'une inadvertance.— Nos immortels guerriers, répétait frère Mathias : ils sont braves, sans doute , mais ne sont pas desnôtres. — Ami,repris-ie vivement, ce n'est pas tout à fait parce que les Bourbons gouvernaient l'Espagne et la France , que j'ai dit nos guerriers ; mais c'est parce que les deux peuples combattent ensemble aujourd'hui le génie d'Albion , c'est parcequ'on peut vraiment dire 5 il nj a plus de Pyrénées ^ c'est parce que, d'ailleurs , des hommes tels que nous , religieux et philosophes, doivent être cosmopolites, c'est enfin parce qu'aux regards de la religion , comme de la philosophie , tous les hommes sont frères ... — Bien raisonné , dit Chrisostôme ifraternitas mproductum egalitas ... Or ... buvons ia-dessus un petit coup de rhum dont j'ai rempli ma gourde , ou plutôt allons nous asseoir à l'ombre de ces tamarins, avec notre madère et nos poulardes ; car il est temps de déjeuner.
L'on est à table. — Votre latin est rare , lui réplique en riant clou Gyriilos... -— Que voulezvous? c'est celui de Porto-Rico ... -- Vu g «le ne l'entendrait guère ...—Tant-pis pour lui 1 Est-ce ma faute , à moi si j'ai plus de goût pour hienvwre que d'inclination pour la langue latine , comme en avait ou comme en a ce don Vis^iU , que je ne connais point ? — Mes frères , dit le trésorier , si le Porto- Ricain n'est pas un savant latiniste, il est toujours un bon ami, et la bonté vaut mieux que la science, qui , cependant , ne gâte jamais rien.
Sanatepec nous offrit , par miracle , un capucin créole , curé du lieu , dont la réception fut infiniment amicale : il nous donna des indiens pour nous conduire à Tapanatepec, et une lettre au pasteur de ce bourg, pour qu'il nous procurât des guides et des mules, qui pouvaient seules nous porter dans ces bautes montagnes , flanquées de précipices.
Le curé indigène de Tapanatepec nous accueillit plus froidement^ mais il exécuta les intentions fraternelles du brave capucin.
C'est un endroit fort ricbe que la petite ville de Tapanatepec et son district : on y voit des estancias, c'est-à-dire, des fermes , nourrissant des troupeaux detrois à quatre mille boeufs. Le gibier, la volaille, le poisson de mer et d'eau douce, les fruits et les légumes, toute espèce de vivres y est en abondance j orangers, citronniers, figuiers , y procurent un doux ombrage , quand la chaleur est trop ardente j d découle tant de ruisseaux des Quelenas, qu'on les dirige avec facilité dans les terres et les jardins , dont ils augmentent la fertilité naturelle 5 et on les réunit ensuite dans une petite rivière, où j'ai péché des truites fort d.ciicates , qu'on appelle ici Salmonas,
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Voulant profiter d un temps calme, le dimanche au matm, second jonr de notre arrivée^ nous nous mîmes en route avec nos guides, nos' coursiers et nos mules , dont le pied est plus sûr que celui des chevaux pour traverser les mornes.
Attendu qu'il ne faut monter que pendant sept lieues et demi, et qu'une lieue plus loin, en descendant, on rencontre une riche ferme appartenant au seigneur don Juan de Toledo, chez qui nous étions assurés d'être les biens-venus , nos provisions se bornaient à deux chapons rôtis, un pâte, quelques poissons frits et neuf à dix flacons de Malaga.
Quoique cette partie de la fameuse chaîne se fasse remarquer par le nombre de ses aiguilles et de ses crêtes élevées, dont plusieurs se joignent ensemble, il n'y a cependant qu'un de ces monts signalé par les vovageurs , sous le nom de Maquilapa, et c'était celui-là qu'il nous fallait franchir pour arriver à Ghiapa , situé à cent heues de la cite dont le marquis Ferdinand Gortez fut jadis le seigneur.
Après avoir gravi pendant une grande partie de la journée côte sur côte et toutes cultivées nous fîmes halte, vers le soir, sur le penchant de la montagne , dans un Heu plat, une espèce de pre orne de quelques arbres, où nos euides BOUS dirent, en nous montrant d'un air joyeux le soled prêt à se coucher, que le beau temps continuerait le lendemain, et que nous serions a midi chez don Juan de Toledo.
D'après cette assurance, nous dressâmes notre souper sur une nappe verte dont nos coursiers mangeaient une partie ; nous nous mîmes à table à la chinoise , avec nos Indiens , par amour pour Tégahté , honneur dont ils furent ravis , et qu'ils
( i59 ) rendirent tellement à nos chapons^ etc. , que le pâté nous resta seul pour déjeuner le kvnJemain.
Or^ mainlenant, Toilà le rhum qui les anime , chacun fredonne : les Mexicains chantent dans leur langage , les Espagnols en castillan , Ghrlsostôme en créole , moi en français , et ce concert déconcertant , mêlé au gazouillis des oiseaux prêts à se coucher^ forme un charivari dont les échos ^ qui le répètent pour la première fois ,font retentir le Maquilapa étonné j mais cette barbare musique n'empêche pas nos tranquilles montures ^ bons chevaux de trompettes , fatiguées d'un autre système de gravitation , d^abandonner la ligne verticale pour prendre horizontalement du repos auprès de leurs maîtres et sur le même lit.
Bêtes et gens^ chacun était heureux à mille toises au-dessus du vulgaire des hommes ^ ce qu'on ne voit presque jamais dans certains postes aussi éminens que le nôtre. La nuit étant venue^ on s'endormit paisiblement sur le duvet fleuri ^ ayant le ciel pour pavillon ;, au monotone bruit des eaux qui coulaient parmi les rochers. Riches du jour ^ sujets à l'insomnie , lisez mes oeuvres ^ où , la tête sur Foreiller (57) , imaginez-vous bien que vous entendez le murmure d'une source qui roule à travers la pelouse^ ou qui coule le long d'un roc; écoutez pendant cinq minutes ^ et vous dormirez aussitôt ; si vous ne craignez pas la synderèse.
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