CHAPITRE XXXIV
Séjour à la hauteur des Alpes. — Le pont du Dante.
Le lenJemain , au lever d'une aurore qu'on ne peut voir quen Amérique ^ au point où nous étions placés ^ ie temps paraissant aussi caiine que le jour précédent ^ nous crûmes d'abord nécessaire d'expédier le reste de nos munitions de îîouche , alin d'avoir Ja force ^ comme nous en avions Faudace 5 d'aller mettre un pied orgueilleux sur ie front du Maquilapa.
Nous comptions sans notre hôte j car nous n'eûmes pas fait un quart de lieue^ en gravissant^ que nous entendîmes gronder et sentîmes souffler , aussi fort que la veille^ le tyj-annique vent du Sud: plus nous montions 5 plus il devenait violent j et bientôt il sembla, dans un affreux murmure ^ dire à la troupe audacieuse: Tun iras pas plus loin.
Comme nous avions déjà fait les trois quarls d^un chemin aussi roide que sinueux^ nous étions dans l'incertitude sur la question de savoir s'il fallait redescendre à Tapanatepec , ou demeurer stationnaires^ jusqu'à ce que le vent voulut bien s^appaiser vers ie midi ou sur le soir.
Accoutumés aux terribles caprices de l'éternel Typhon (58) , les IndicDS^ pour nous encourager à poursuivre notre escalade^ nous assuréient qu'à environ douze centî» pas plus liant, il y avait une fontaine et une loge sous des arbres, retraite pratiquée exprés pour recevoir les voyageurs que le vent ou la nuit viendraient surprendre dans leur marche. Nous grimpâmes donc avec peine ^ tirant nos bêtes par la bride^, jusqu'au heu
( jGi ) indique , dans Fespérance que Yuvacana cesserait; mais , au contraire , il redoubla de violence ^ nous soufflant au nez de manière que nous craignîmes d éprouver le sort desPsyles , qui ^ suivant Hérodote^ ayant voulu combattre Eole^loin de remporter la victoire ^ trouvèrent îenr tombeau dans les sables mouvans où était leur champ de bataille. Il ne s'agissait pas , ppur nous , de tomber dans le sable- car ^ en voyant notre opiniâtreté a vouloir augmenter notre élévation^ TEole du Mexique pouvait nous renverser ^ comme des capucins de cartes^ dans les précipices horribles qui nous environnaient^ offrant mille cercueils à des moines d'os et de chair;, dont un souffle aurait fait mille lambeaux.
En attendant, la fontaine nous fut utile ^ ainsi que la cabane^ entourée d'arbres qui en fortifiaient l'abri ; mais le mistrao mexicain continuant à bourrasquer (69) et nous à craindre /nous n'eûmes plus la force ni de monter^ ni de descendre.
Que n^a-t-on élevé ici un asile plus sûr, un hospice comme on voit sur les cordihères françaises, où de dignes religieux attendent, cherchent même le voyageur glacé de froid ou égaré , le retrouvent , le sauvent , Thospitahscnt ; et , s'il éprouva quelque chute, leur main^ comme dit Legouvé, poète démocrate, dans son Epicharis,
Leur main, du malheureux que leur bonté' rassure. Du chanvre salutaire entoure la blessure.
Les moines manquent-ils au nouveau monde ? sont-ils si nécessaires dans les cités où ils fourmillent, qu'on n'en puisse placer quelques saintes brigades au sommet passager de certains monts ^ où il seraient, d'ailleurs^ plus près du ciel? Mais ils tiennent trop à la terre , d'où ils prétendent empêcher leurs riches pénitens de descendre plus
T. I. Il
( i6. ) bas... J'en connais cependant, des moines, qui se dévoueraient volontiers au plus honorable service. Priez les gouvernans^ tondus ou autres , de le leur accorder, ils répondront que le Maquilapa, ou tel morne aussi périlleux, n'est fréquenté que par des Indiens et des esclaves.
La nuit tombait, nous restions là, nous regardant les bras croisés, sans savoir comment appaiser la faim qui nous pressait: Tun de nous aperçut, avant le crépuscule, parmi les autres arbres, un eoyavier chargé de fruits. Plus heureux que Tantale, nous pouvions d'une mam cueillir ces fruits déhcieux , et de l'autre , avec nos cocos , puiser une eauhmpide à la fontaine , ce que nous fîmes tous avec l'avidité de gens, pouramsi dire,
à jeun. p'i 1
Puis nous dormîmes de nouveau sur i eciredon de la nature , à la hauteur des Alpes... Bonne nuit, camarades du mont^Genis! nous sommes égaux maintenant ; mais nous ne sommes pas voisms.
Même position , le second jour ^ si ce n est que le vent redoubla de lurie ^ mêmes repas , en conséquence, et même lit sur l'herbe; car la loge ne peut contenir plus de deux personnes et elle n'offre qu'une natte , qui n a pas 1 air inhabitée. Oh! nous savons déjà ce que c^est que la belle
étoile. , . T
Le mercredi , nous vîmes que nos guides mettaient, dans leur eau, du maïs cuit et réduit en poudre, dont ils avaient de petits sacs tous pleins, ce qui ne leur manque jamais dans leurs voyaees- ils nous cédèrent un sachet de cette petite substance, qui nous restaura un peu moins que les eoyaves. ^ous attendions midi avec impatience, résolus, si le temps redevenait un peu plus calme ; de parvenir enfin au faîte du Maquilapa,
( i63 ) OU bien clerelournerà Tapanatepec. Voilà midi, et Ja tempôle augmente^ ce qui décide cependant le iiardi Chrisostôme à monter seul^ à pied, nn mille ou deux plus haut, afin de juger par luimême si le danger , dans les passages , est aussi redoutable qu'on nous Fa peint au pied du mont. Il nous rejoint au coucher du soleil , et, d'après son raj^port , nous arrêtons de hasarder le lendemain iç, franchissement de la cîoie d'une de ces montagnes que M appelle.
Voûtes du sombre Eofer et colonnes des Cîeuî.
Le jeudi donc , dés le matin , malgré le vent plus que contraire , après avoir gravé ces vers du doux Racine , sur l'écorce d'un platanas ^
Aux petits des oiseaux , Dieu donne la pâture , Et sa b(tntë s'étend sur toute La nature j
Après avoir aussi écrit nos noms et le nombre de joins passés par nous dans cet azile, nous prîmes un nouvel essor 5 en nous recommandant du fond de l'âme à celui qui commande aux vents et à la mer.
Nous fûmes d'abord quelque-temps sans remarquer que nous eussions à craindre , excepté néanmoins que certains sentiers tortueux, taillés dansles rochers couverts de neige ^ nous offraient quelquefois des échappées de vue peu rassurantes: mais lorsque nous eûmes atteint le sommet du Maquilapa , qui signifie , en Indien , têi& sans poily nous vîmes clairement, avec effroi, le péril dont on parlait tant , et eussions bien voulu être encore,avecnosgoyaves^sousrajoupahospitaher; car c'était véritablement une tête sans poil^ une cîme chenue, sans arbres et sans le moindre abri pour retirer un voyageur.
Le chemin par lequel il faut traverser cette
crête horizontale^ est découvert entièrement du côté de la mer , et n'a que trois cents pas de long ; mais il est tellement étroit et escarpé , qu'on est tout étourdi dès €|ue Fon y est parvenu. Ose-t-on regarder à droite, on voit la grande mer du Sud, si près et si fort au-dessous de la gigantesque muraille sur laquelle on se trouve, que les yeux en sont éblouis ; si l'on regarde à gauche , on ne Toit que des rocs , des précipices de trois à quatre milles de profondeur , dont l'aspect donne le vertige: d'un côté vous voyez la mer prête à vous^engloutir, de l'autre, des rochers prêts à TOUS mettre en pièces, et , placé entre ces périls, le passage n'a pas plus d'une toise de largeur , unique route , capable de glacer le coeur des plus hardis: je crus voir ce pont que le Dante fette d'une main poétique à travers le Tartare.
Frissonnant de crainte et d'effroi , nous avions plus besoin de cordiaux pour franchir ce sommet, que lorsque nous vivions de fruits et d'eau dans la cabane soHtaire : tous désireraient retrogader , hormis les Indiens ; mais nul , par un vain amovu^propre, n'osa le proposer.
Ces guides ont déjà ou vert la marche de la petite caravane : en dépit d'un vent furieux qui peut les enlever comme des mouches, ils sont bravement à cheval, cramponnés, il est vrai , à la crinière de leurs mules, que suivent les chevaux 5 et les six îacobins défilent un à un, non debout, ni la tête haute , de peur qu'elle ne tourne, ce qui leur causerait la mort , mais tout courbés , les mains et les Sïenoux à terre , ou^ comme on dit, a quatre pattes... Humihe-toi , superbe , si tu veux conserver la vie! rampez, fiei s Espagnols , derrière ces mortels que vous traitez d'esclaves, et qui , sur leurs coursiers que vous suivez de l'œil , gardant
au milieu du danger Fattitude de Fliomme, daignent regarder sans sourire la misérable contenance de leurs prétendus maîtres.
Lorsque nous sommes arrivés dans un endroit où la cime de la montagne commence à s'élargir, et d^où l'on aperçoit des bouquets d'arbres dans la pente que l'on \a suivre, nous nous levons l'un après l'autre, et, jetant un coup- d'oeil sur le cliemin que nous venons de faire en quadrupèdes , nous nous accusons de foîie , ainsi que tant de voyageurs, qui, pour voir Tapanatepec ou pour gagner quatre à cinq lieues qu'on fait de plus par Tautre route , risquent cent fois de se perdre dans celle-ci.
Hélas ! mes frères , dit alors Ckrisostôme , le sentier de la vie , également bordé d'abîm.es , est plus étroit encore; et, trop souvent, tel qui le parcourt en aveugle ... n'en va pas plus droit son cliemin. Si j'attrape une cure, voilà le texte d'un sermon qui démontrera ma logique î
Mais cbacun est déjà remonté sur sa bête : nous éprouvons , en descendant , que la tourmente décroît jusqu'à la ferme^ où elle est insensible; nous arrivons^ avec beaucoup de joie, chez don Juan de Toledo , qui nous reçoit fort bien, nous fait prendre des consommés pour mieux reconforter nos estomacs débiles, et nous traite pendant deux jours splendidement, comme si nous étions d'honorables inquisiteurs... Que Dieu nous en préserve^, de Fêtre, et surtout de tomber entre leurs mains !
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