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CHAPITRE XXXV

La Cléopâlre mexicaine, — Mercuriale.

Tout le reste de la descente est très facile; mais Bonaparte n'en eût pas moins raison de dire : On peut s arrête!^ quand on monte y jamais quand on descend,

Acaîapa , au pied de la montagne, est une ville médiocre, habitée aux trois quarts par des familles indiennes : nous y logeâmes chez l'alcade , don Irribov^, lequel était borgne et boiteux^ sans manquer pour cela de clairvoyance et de droiture.

Delà nous atteignîmes le Ghiapa des Indiens y qu'on distingîie par ce surnom du Ghiapa des Espagnols, capitale de la province. Le Ghiapa des Indiens est bâti sur une rivière presque aussi large que la Seine Fest a son embouchure , elle sort des montagnes d'Ocuchumatlana , près desquelles passe la route du Ghiapa royal, ou espagnol, à Guatimala, traverse les plaines de Zoques et va se perdre dans le fleuve de Tabasco. La ville où nous entrons est plus grande et plus belle que la royale: presque toute peuplée de naturels , à qui la cour d'Espagne adonné quelques privilèges, elle a plusieurs fabriques où ses adroits et laborieux citoyens exercent assez librement leur industrie; et elle fait un commerce passable en blé , coton , soie, cochenille;, sucre, indigo, par le moyen de la rivière , qui est navigable en tous temps.

J'ai été témoin sur ses bords , pendant notre sé- ;otïrchez nos bons frères^ d'un spectacle qui n^est

pas rare dans la conlrée. C'était im jour de fête nationale pour les Américains: ils s'exerçaient sur des bateaux à des joutes guerrières; un châteaufort^ en bois, couvert de loile peinte , était élevé dans une île; les chefs, représentant Neptune, Eole et autres dieux , présidaient , en costume , au siège dufortmaritiuie, qu'attaquait dansles régies, avec des lances , des fusées , une espèce d'armée navale, dont lessoldats et les marins déployaient tant d'adresse et de courage, par émulation avec les défenseurs du fort , qu'on croyait voir un véritable

sie^e.

« Ah î s'ils peuvent un j our , me disait tout bas Chrisostôme , mettre en pratique sérieuse ce qu'ils ne font ici (|ue par amusement , les Espagnols verront beau jeu î »

Leur force et leur agilité brillent de même dans l'équitalion, les courses de taureaux, la gymnastique, et ils y surpassent leurs maîtres. On prétend qu'ils excellent, pour le pays, dans la musique , les armes et la danse. Ils jouent souvent des drames ou des comédies , n y épargnent pas la dépense , pour divertir les nobles et les moines, et Us donnent par fois des bals aux dames espagnoles , dont les maris pourront bien , tôt ou tard, payer les violons.

Je reviens au combat naval. Pendant que nous y assistions , sur le quai de Fembarcadaire, je m aperçus que frère Mathias observait singuherement un officier qui était avec une dame à un balcon d'une maison voisine. 11 nous dit aussitôt : llegardez-bien , voilà don Bonifaceî En effet c'était lui. INous lui faisons un signe, il le remarque , en lait un autre, et nous sommes en deux minutes dans la chambre qu'il a louée à Fhotellerie de Saint- Georges.

Le moine déserteur, changé d'abord en muletier par Feifet de la crainte, avait été ensuite metaîiiarpliosé en héros par la puissance de Famour : fort et bien fait, il avait plu à une jolie mulâtresse, jouissant de sesdroits, qu elleavait exercés engrand à Mexico , pour ou contre ses amateurs dans les trois ordres. Ayant déjà servi (leBoniface), il avait obtenu , la veille, une sous-lieutenance d'infanterie du gouverneur de Gliiapa , qui lavait accordée au mente de la donzelle ou à celui de sa cassette, qu'elle avait remplie d'or et de certaines pierres ^ par sa vertu économique.

L'ex-moine se carrait dans sa grande tenue, qui lui seyait fort bien et était enviée par Gbrisostôme,. à la tournure grenadière. Mais ne craignez-vous pas, dis^je, au premier , m.algré votre uniforme, d'être uni'oûr reconnu et arrêté par le pouvoir inquisitoriai, plus fort, surtout dans cette cause , que Fautorité militaire ? Il me répondit en riant, que sa conquête était plus forte encore , et que^ d'ailleurs, il allait partir avec elle pour Garthago, où il devait rester en garnison.

La demoiselle paraît en ce moment , et ses attraits , qu'on doit en effet remarquer , enchantent Ghrisostôme : il la préférerait, dit-il tout haut, à une eure^ un évêciié; il la compare galamment à Gléopâtre ^ lorsqu'elle vint dans le désert tenter ... qui ? Saint- Antoine ! On rit du madrigal d'un jacobin, plus épris des appas du sexe et de la table que des charmes de la légende, et l'on rit d'autant plus, que la belle estsuivie d'une collation, qui peut passer pour un repas de noce : on remercie les deux époux, unis au naturel, de leur attention, et Fon fait honneur au festin , en chantant jusqu'au soir les psaumes de Bacclius (60).

INoos. étions descendus, en arrivant, dans une

( i69) succursale d'un couvent de notre ordre ^ fondé depuisdeux siècles àChiapa-Royal. Acceuillis fraternellement par la minorité des moines, composée d'Espagnols , nous eûmes l'assurance que leur provincial , don Pedre Alvar , nous verrait aussi d\in bon œil, que c'était un prêtre indulgent , gai et spirituel , que les créoles Tappeliaient , sans qu'il se fâchât, monseigneur Tabago , parcequ'il prenait du tabac à chaque instant , dans une énorme tabatière. L'épidc'mie , au reste , était heureusement passée j mais elle avait laissé des vides parmi les jacobins, qui cependant ont la vie dure; et puis le père Alvar , ainsi que le prieur don Théotime^ seraient charmés de recevoir un renfort de religieux provenant de la péninsule, pour contrebalancer la masse de leurs moines créoles ;, qui s'aimitaient sans cesse pour se rendre les plus puiscomme ils le font à Mexico et a Gua-

sants xaca.

On nous conta en outre que le terrible Antonio était parti le lendemain de notre fuite, avec son escouade recrutée de sept autres hommes ; mais qu'avant son départ , il avait écrit une lettre aux supérieurs généraux de Chiapa-Royal , de Guatimala et de Léon, dans laquelle missive , il se plaignait amèrement des sept fuyards , en priant ses collègues de les renvoyer sur le champ ^ s'il les tenaient, a Mexico, sous bonne et sûre sarde, pour être expédiés l'année suivante aux Philippines : on ajouta que le provincial avait ri du réquisitoire, ce qui nous rassura entièrement. Je n'ai pasbesoin d'ajouter qu'aucun de nous an" lant notre séjour, ne dit unmot du sousdieutenant Eoniface.

Cinq jours après notre arrivée, nous fûmes présenté à don Alvar, qui résidait à Saint-Christophe,

( 170 ) petite ville située au bord crune rivière et entre les deux Cliiapa. JNoiis vîmes on vieillard à cheveux argentés ^ en robe de soie noire , se promenant , une rose à la main , sous des ailées couvertes où brillaient les oranges , et le long d'un canal qui abondait en poissons de toutes couleurs. Il nous reçut d'un air affable , nous traita bien à dîner , à souper 5 dans une salle de verdure, nous offrit souvent du tabac dans une grande boite d'or ou était le portrait de notre saint patron-, et, pour nous donner une preuve de son humilité , à l'heure du repas ^ il voulut nous laver les pieds, comme le divin maître avait daigné le faire à ses disciples. Nous méritions bien ^ il est vrai, qu'on nous lavât im peu... la tête.

—Mais il me semble , dit peut-être un lecteur, qu'il dût vous paraître étonnant que cet homme pieux, votre supérieur ne vous eût pas admonétés, ou, comme dit Montaigne, mercurialisés sur le chapitre de la désertion j c'est ce qu'il aurait dû , en bonne discipline, faireaumoiiis pour laforme , malgré la satisfaction que lui causait votre arrivée? — Patience, sage lecteur, vous ne perdrez rien pour attendre.

A déjeuner, le jour suivant, don Aîvar nous donna lecture de la lettre d'Antonio^ et lit ensuite froidement, sur ce long texte, une petite glose, qu'd termina ainsi : « Mes frères , vous avez perdu cette sainte vocation qui vous conduisait àManilie, pour cultiver la vigne du seigneur , et vous avez frustré ainsi la bonne opinion que S. M. catholique avait de votre zèle , en vous chargeant d'aller prêcher la foi auxPhihppines où plusieurs Indiens courent risque, par votre faute , de manquer leur salut ; car je ne doute pas, d'après la préférence et la lelire du prociueur^ que yous êtes bien plus ca-

( 171 ) pables de les instruire , (ropérer leur conversion, que ceux qui vous ont remplacés. Je dois donc TOUS considérer comme des prisonniers d'Etat qui ont traiii le roi , et ... le prieur est moi décider, ns bientôt de voire sort. Alez en attendant vous promener dans mon jardin.

Sur ceF admoniteur tiresa large boîte, et ouvrant de grands yeux, aspire à longs traits du tabac , comme s'il se disait : la bonne prise !

— Et vous, ancien orateur, que réponditesvous à la mercuriale ? quelle défense ... — Chez les moines, qu'on ait tort ou raison , il faut se taire. — Vous aviez tort... — Du tout : relisez, s'il vous pîait mon XXX". Gbapitre. — JN'importe ; on ne déserte pas. — J'aurais été marlyr aux Piiilippines. — Tant mieux pour vousj on vous aurait canonisé. — Je ne suispas ambitieux de la suprêmq gloire. — Eli ! tant pis pour nos légendaires, à qui nos philosophes coupent les vivres. Je reviens à la cjueslion : un homme juste ne peut accepter im emploi pour en avoir les profits sansles charges, les plaisirs sans les peines ^ et, chez vous autres, les premiers remportent de beaucoup sur les secondes. Je ne sais point encore ce que fera votre supérieur , avec sa bonne prise ; mais, à sa place , je vous ferais administrer le pain et Feau, avec la disciphne... — Quelle sévérité! Mais^ monsieur radminislrateur , seriez- vous janséniste? — Je sais ce que vous êtes , mais vous ne saurez pas ce que je suis ... — L'avantage est à vous ; mais si je terminais ici cette narration... — Vous y perdriez plus que moi : Famour-propre d' un voyageur vaut celui d'un poète ou d'une jolie femme— Les aimezvous?.. — Les voyageurs ? — Les jolies femmes... — Encore un peu. — Je continue, vous êtes moiiniste , et c'est moi qui ai le dernier.

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