CHAPITRE XXXVI
Alarme. — Le Trictrac.
Sortant à peine du salon ^ où îa douleur , pour Boiis^ avait succédé a la joie^, nous rencontrons les moines qui nous avaint présentes où livrés à Féternel/^TOewr^ aprèsnous avoir assuré que nofre venue le cli armait. Ah ! mes frères^ ieurdis-je, vous êtes de faux-frères, ou votre ciief^ qui nous reçut iiier avec tant d'affabilité , ne noas tendait qu'un piège... Les moines souriaient , et gardaient le silence^ il nous fut impossible d'en obtenir une parole. Sommes-nous a la Trappe ? dit Chrisostôme. Ou plutôt dans la trappe , repris-ie triste-
ment.
Arrivés au jardin, lequel est clos de murs, et d'une grille, cju'on referma sur nous ;, ce lieu char-
mantnous parut plus affreux que la tête sans poL du vieux Maquilapa. Nous aurions bien voulu } être encore pour redescendre à Tapanatapec , regagner Mexico, s'il le fallait, y passer cpelques moisdans Fespéance, avec nos bons amis, et faire voile pour Manille , faute de mieux ; car nous craignions , moi surtout , d'être bientôt embarqués pour FEurope, où l'inquisition... Hélas 1 ce cruel tribunal ne nous a-^t-il pas sous la main? Fuyons ... mais comment fuir? ces murs ont dix pieds de bauteiir, àes frères nous observent ... le viel Aivar lui-même nous regarde par un balcon en respirant sa prise (''*).
D'autres reiiexioiis succédèrent à ces alarmes :
nous eûmes peine k croire qn'im vieillard estimable^ quun supérieur ycnéré , qui nous avait reçu en père, devint traîlre pour nous, devînt baibare envers desmallieureux qui s'étaient confiés à lui si volontairement , et dont même il avaitbesoin pour ses églises de campagne ^ comme ponr tenir tête à la faction des créoles.
Pendant que nous llotiions dans ces perple?ii^ tés, riieure du dîner arriva: la cloche soDîie^ la grille s'ouvre, on nous fait signe de venir nous mettre à table, nous y sommes traités comme la veille , le provincial a repris son air d^aménité^ de bienveillance , et , après le repas, il dit ^ en s'adressant à moi : « Fière, on m^a rapporté que vosîs étiez très-fort sur le triclrac; je n'y suis pas trèsfaible j jouons une partie; mais sans argent , car je pourrais gagner, et j'imagine bien que vous n'en avez guère , à la fin d'un si long voyage.
Une mistiiicationde cette force m.e parut un peu, déplacée; mais la prudence défendant le murmure, j'eus l'air de consentir de bonne grâce à faire la partie.
Cependant, reprit don Alvar , il faut in té-
resser
le ieti : si vous perdez , vous direz ci
nq
pater et cmq ave pour moi; si vous gagnez , vou&^ et vos camarades serez incorporés parmi nos frères. »
Ail! pour le coup, ceci passe les bornes... Que sait-on, néanmoins ? Je n'ai pas au trictrac le beau talent qu'avait Pliilidor aux échecs ; mais j'ai lutté jadis avec succès contre les vieux piliiers des cafés Manouri, de Foi, de la Régence, et si je perds-» je ne perds rien; si je gagne, au contraire ..c Génie de Philidor , inspire moi , il s'agit de la liberté !
On joue , je gagne !.. Avouons franchement que mon généreux adversaire était beaucoup plus
fort que moi^ et qu'il m'abandonna le gain , pour que la perte put nous dire ce qu'il ne voulait pas nous apprendre de bouche;, la faveur d'être aamis.
En effet, la partie ne fut pas plutôt achevée, quenous eûmes la certitude d\m heureux dénouement, par le retour d'un indien qu'il avait envoyé des le matin à Chiapa-Royal, pour savoir du prieur , don Théotime et des principaux du couvent, ce qu'on ferait de nous j mais le provincial l'avait déjà bien décidé. Or le prieur, dans sa réponse , lui annonçait que tous ses anciens religieux nous attendaient avec impatience pour nous accueillir avec joie ^ et que lui-même souhaitait vivement quenous fussions ses hôtes, parce qu'il s^était vu jadis dans notre situation.
Don Alvar expliqua ceci^ en nous disant que le révérend ïhéoiime avait, autrefois, comme nous , quitté la compagnie des Philippines, et avait fui à Giiatimala , où , à cause de son savoir, il s'était vu persécuté par les créoles. « Votre arrivée ajoutat-il, lui donne un vif contentement, parce qu^il espère aujourd'hui qu'elle va augmenter l'influence de ses amis et dimmuer l'ascendant de ses persécuteurs. Pour moi, qui ai perdu, je veux payer ma dette : nous nous séparerons demain. Et ne m'enveuillez pas, poursuivit-il en souriant: je vous ai un peu châtiés pour satisfaire à mon devoir j mais croyez bien qu'en vous voyant de ma fenêtre dans une grande affliction, j'en ai souffert moi-même^ j'étais comme Joseph, quineputretenirlong-lemps les témoignages de la vive tendressequ il avaitpour ses frères; et vous ne m'avez pas vendu. JNon mes amis , vous n^aviez rien à craindre en venant cher* cher un azile auprès de moi, je devais agir envers vous comme agit un brave soldat envers l'ennemi
désarmé qui vient se rendre à lui : que lui doil-il ? protection. Je sais que les créoles m'en voudroi»! d'avantage ; et, cependant ^ ils me sont cliers , je la leur aï prouvé , et le leur prouverai encore, selon la loi de i'E var^gile^ jusqu'à ce que le Dieu do bonté et de clémence m'ait appelle à lui,
A ces paroles, prononcées avec onction et du fond d'un cœur paternel, nons ne rrûmes naar> empêcher de baiser la main veaerabie de ce d:$"giîe pasteur: il nous embrassa, nous bénit ^ avec uu attendrissement qui accràt notre émotion
Le soir, après souper, ce bon superiiier me demanda gaiment sa rev.ancheau trictrac, l'acceptai cette ibis avec T)laisir, sur de gagaei-, s'il voulait perdre; mais il changea sa marclie et ses conditions par l'effet d'un mystère que je compris p!us tard. « Si vous gagnez encore, me dit-il d\iii air sérieux , je vous donne à chacun une boite de chocolat: si vous perdez, songez y bien, vous serez tous nos prisonniers.... »
Je ne craignais plus ses menaces : je déploie tout mon jeu , je perds ; j'ai une seconde revanche^ je perds encore; il m'en donne quatre autres sor les mêmes enjeux, je perds toujours !
« Vraiment , je suis fâché , nous dit-il en riant , que le frère ait perdu : je souhaite pourtant qu'il ne tombe jamais, non plus que vous , en des pri-* sons plus redoutables que les miennes. »
Le lendemain, de très-bonne heure ^ il nous donna un déjeûner , où il se montra aussi gai , aussi bon que la veille.
« Mes amis , nous dit-il, quand nous lui fimés nos adieux, ne vous affligez point de tout ce qui pourra vous arriver : je /ous aime, et veux faire ^ de mon côté, tout ce que je pourrai pour vous rendre service j mais je suis forcé, par prudence.
( 176 ) par amour pour la paix ^ cFuser d'adresse^ à cause des créoles. Vivez bien avec eux , je vous en prie j oubliez qu'ils ont le malheur d^être jaloux ^ peutêtre avec raison, et ne voyez en eux que des chrétiens, des frères: Jésus -Christ nous Fordonne dans son code sublime , dont les principes sont ceux de la nature. Ah ! si Févangélisme était universel ^ le genre humain serait moins malheureux. »
Ainsi eût parlé Las-Gasas ou Fénélon , qui ont , hélas I si peu d'imitateurs. Notre bon père Aivar est septuagénaire; mais il a conservé un zèle égal à sa douceur, un esprit aussi ferme que charitable t, et les cœurs réellement bons ne vieillissent jamais ; ils angélisent.