CHAPITRE IX
La Conférence — Parnasse du Mexique.
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Nos espagnols appellent la verte montagne, dont le sommet avance sur la ville comme pour Fom- Lrager d'un panache fleuri , le a^olcan d'eau, parce qu'il en jaillit de toutes parts des sources fraîches et limpides, dont une partie alimente un lac voisin de Petapa , et l'autre forme la rivière qui fait tourner nos trois moulins de Xocotenango.
Cette épithèle de volcan , dérivant de Yulcain , appliquée à un mont qui lance seulement de l'eau, est -elle plus exacte que la tradition des mêmes habitans sur l'origine de ladite rivière ?Le lecteur en décidera. Ils assurent que cette crique n'existait pas il y a trois cenis ans, et qu'elle n'a paru que depuis la conquête. Guatimala , disentils, s'élevait autrefois plus proche ànVolcandefeu au lieu appelle aujourd'hui la vieille ville. Une dame , nommée Maria de Castille , qui y vivait en l534 , ayant perdu son mari à la guerre et enterré tousses enfans cette année là , se laissa tellement égarer par le désespoir , qu'au lieu de se sou-
lueUre à la volonté du Seigneur, elle défia sa puissance, eu s'écriani qu'il ne pouvait lui faire plus de mal qu'elle n'eu avait éprouvé , puisqu'il ne pouvait (ié^onuais que lui ôter la vie qu'elle cooiplait pour rien. Elle n'eut pas plutôt prononcé ces paroles , qu'on vit sortir du morne vert un torrent si énorniiî , qu'il emporta la femme , renversa beaucoup de maisons , força les habitans à déplacer l'assiette de la ville , et se transforma en rivière , pour attester la céleste vengeance.
Je ne me permettrai aucune opinion sur ce prodige ou su.r ce phénomène , nvii a donné naissance ou non à la rivière de Guatimala.
M. Azor , qui s'instruisait :ans cesse pour mieux faire le raisonneur , S3 per.iîii pourtant , lui , un
1 catéchisme ,
cle
ai
jour que je parlais de ce mira de m'adresser cette observation :
— ce II me semble , seigneur curé, que la raison ne doute pas du chagrin violent de cette dame, ni qu'un torrent l'ait emportée je ue sais où; mais le raisonnemtnt ^ qui est , je pense, le fils de la raison , a de la peine à croire que le père des nommes eût , comme eux , aimé la vengeance ( qu'd condamne toujours ) au point d'anéantir une femme si malheureuse , et pour une vaine parole que lui arrachait la douleur. Or donc, en raisonnant ainsi, j'imagine qu'un ouragan , une tempête , un tremblement de terre , comme nous en voyons encore, aura pu produire un torrent , qui , noyant tour-àtour ou a la fois, les enfans de la dame ^ avec bien d'autres gens, aura tini par l'entraîner également au miheu de ses cris et de sou désespoir, ou que ce même désespoir l'aura réduite à s'y précipiter. Je conclurai que ce miracle naturel, dontla raison j.. — Raisonneur éternel ! me permettrez vous de répondre , quand j'aurais dû d'abord vous imposer silence:... Hem : hem... Où est ma tabatière r
Azor Die fait apercevoir , en souriant, que je l'ai à la main. La distraction jésuitique, mais peu adroite^ ne oie permettait pas de rester court longtemps.
Yotre conclusion, M. Azor, n'a pas le sens commun... ~ Pardon nez -moi, je n'avais pas conclu encore. — Deux fois pour une , dans une thèse sophistique , insoutenable , absurde... ( Bien ! de grands mots pour de bonnes raisons. ) — La nature... " — Silence î... ( Il y a des instans , hélas, où l'on doit être un peu despote ). Ecoutez , mon ami : une tradition vaut mieux que dix raisonnemens 5 et mille témoins oculaires ont attesté les clameurs de la dame, sa perte et la naissance de la rivière... -— Où en est le procès-verbal , dans un pays où l'on en fait pour rien ? — Ne m'interrompez pas , vous dis- je : ils ont attesté le miracle à leurs enfans , d'où cette histoire est venue jusqu'à nous. Me direz-vous aussi que la rivière coulait incognito avant ce fait indubitable ? — . Une convulsion de la nature peut bien l'avoir fait
naître , et ce volcan... -— Pi
vous m'in terrogez. . .
Quand
aix Qonc :
.^x^. . ^ Encore ! . . Présumons : cette
hisîoire , je le répète , n'est que trop auiheniique; elle doit donc servir d'exemple ei d'instruction à chacun , en prouvant qu'il ne faut jamais défier le pouvoir céleste , et qu'il faut toujours l'adorer.
^oiîà ce que je dis de mieux.
"— Je me rends , monsieur le curé ; mais un seul mot encore : ce torrent-là valait au moins cent bons missionnaires 5 pourquoi donc tant d'Américains restèrent-ils toujours , et sont-ils encore idolâtres ? — Oh ! c'est que le torrent ou la rivière ne va pas jusqu'à eux, non plus que les prédicateurs... ^ — Vous m'avez dit que les jésuites allaient jadis prêcher par tout ?.,, — Leurs convertis n'avaient pas de mémoire, ou ils étaient... des
raîsoTineurs.—Les saiivai^os sans doute raisonnent aussi bien...— M. Azor , croyez, ou taisez^vous.— L'un est pi us facile que Taulrc, sur ce point In. — Et il a le dernier î..mais laissons couler la ruiere, et revenons à la montagne. J'ajouterai que sa hauteur est d'environ trois lieues, c'est-a-dire , qu il faut les faire, en louvoyant, pour parvenir jusqu au sommet. Ce mont superbe, et toujours verdoyant, serait un beau Parnasse 5 l'Hippocrène n y manque pas j mais où sont les poèies ?
Son horrible voisin gronde et brÛle sans cesse. mais plus pendant l'été que durant l'hivernage. Ce paiagon géologique semble , le jour , fumer une pipe éternelle; k nuh , à deux lieues de distance , on peut lire une lettre à la clarté de l'effroyable calumet. Il vomit quelquefois des cendres rouges et des pierres ardentes ; mais elles tombent d'un côté opposé à la ville. J'ai ete voir ces roches calcinées : A leur aspect , on cesse d admirer la force de la poudre , qui , nonobstant la pesanteur des bombes , les porte si haut et si loin ; l'art s'écilpse ; on n'admire plus que la force de la nature, qui, du fond d'un abîme , à lancé dans les airs des rochers gros ^ comme uu navire , et que trente mulets ne sauraient remuer Mais que serait encore luie masse cent fois ^, mille , cent mille , un million de fols plus imposante , auprès d'une^îomète que le souffle de 1 hternel fait jaillir du sein d'un autre astre et rouler à travers les mondes ?
Sil'on veut faire absiraciion de ces éternuemens de la montagne , auxquels on s'accoutume , il n'y a pas en Amérique de lieu plus sain , plus agréable que Guatlroala, Décrire les arbres, les fruits, les légumes, les fleurs qui s'y muliiphent sans culture (14), analyser lesdiverscs productions de ce
pays, ce serait repeter fastidieiisement ce que j*ai
dit dans les cliapitrcs écrits sur Mexico. Observons
seulement , pour les hommes de goût, que la ville
qui nous occupe a, de phis que l'autre, des grives,
des bécasses et des faisans , des poissons de mer
bien plus frais, plus délicats , et des truites dorées
qu'on pèche dans les lacs d'eau douce de Chimal-
tenango , d'Amatitlan , de Petapa. Le bœuf y est
aussi plus succulent <|ue , sans excepUoii , dans
toute la Nouvelle-Espagne : les troupeaux en sont
SI nombreux , qu'un pol au feu de douze livres ne
coûte pas un réa! , et qu'on n'abat souvent que
pour le cuir. J'avais dans nia paroisse un fermier
iiourrisseur qui , sans sortir du rayon de ses terres,
comptait dans ses vastes savanes quinze mille
bétes à cornes. Déplus, il était marié avec la nièce
d''uii évêque.