CHAPITRE X
Couvent des Jacobins.
Épisode religieux.
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Beaucoup moins étendue que Mexico , la ville de St. -Jacques est assez bien bâlie, mais mal fortifiée, quoiqu'auprès de la mer, d'où on peut l'attaquer sans peine et avec fruit , et cependant ses mornes , avec deux ou trois batteries , la rendraient imprenable. Si l'on faisait une descente sur ce rivage , elle serait presque réduite à une garde urbaine improvisée 5 eh! quel bulin à faire dans les maisons , les couvens , les églises I Un commerce considérable en froment, sucre ^ cacao, miel , indigo, coion , toiles , épiceries de toute espèce ^ suftiraii pour la mettre au rang de^ villes les plus riches, et nulle province espagnole de l'Amérique ne l'emporte de ce côté , avec des
mines plus fécondes , sur rinteuclrance de Guatiniala.
L'admlnlslrallon civile et militaire est composée, en général, d'ofticiers de mérite ; mais trop uotnbreux , pour qu'elle marche bien.
On joue avec fureur dans cette ville , comme à ^^exico et partout (t5). Un de ses gouverneurs , plus avide d'or que d'^estime et moins équitable qu'avare ^ avait défendu de jouer dans les maisons particulières : ce n'était pas qu'il eut de l'aversion pour Je jeu ^ mais c'est que son avidité portait envie aux teneurs de tripot pour la société. Rival des banquiers tripôteurs , il attirait tous les joueurs dans son hôtel , où l'on usait, par nuit , jusqu'à vingt quatre jeux de cartes : un de ses pages avait soin de faire mettre exactement une piastre par jeu dans une tirelire ad hoc ^ et souvent Ton en donnait deux par respect pour le maître. Il soutirait ainsi tout le gain des joueurs , et cherchait noise aux riches citadins, lorsqu'ils ne venaient pas jouer le soir chez lui , où il s'illustrait seulement par le monopole du jeu.
La circulation des présens et des pols-de-vin est active ici comme ailleurs : l'or procure des privilèges de tous les genres , et l'on peut acquérir , argent comptant , l'impunité pour tous les crimes, ainsi que la noblesse , qui les efface tous. Concussions , vols , meurtres ne mènent ni à Téchafaud , ni au bannissement ,1 ni même à la prison , si l'on peut se tirer d'affaire par à^is cadeaux : or , les voleurs, les concussionnaires seraient bien mal* adroits ou bien mal -avisés, s'ils ne pouvaient ou ne voulaient se résigner à de pareilles politesses.
Elles réussissent de même dans les bureaux et les boudoirs des chefs des prêtres et des moines ,
dont les revenus j ceux des chefs, sont troubles , mais solides.
Que la piété des fidèles est libérale en ce pays ! elle brille surtout dans les couvens^ et il y en a neuf à Guatiniala.
Mais le plus somptueux de tous est celui de nos Jacobins : voisin d'un vieux collège , qu'on laisse tomber en ruines, comme les hôpitaux, c'est un palais entouré de vastes jardins, avec jetsd'eau , cascades , viviers, canaux , étangs où l'on navigue en canot ou gondole. Sa richesse consiste dans la propriété de trois villages indiens, de plusieurs fermes, de trois moulins dessen^is par des moines, d'un autre à sucre, et puis d'une mine d-'argent, qui leur fut accordée en Ji653, et dont le revenu se monte, quint et frais prélevés, à vingtcinq mille piastres. L'église est opulente (i6) : une lampe d'argent, suspendue vis-à-vis du grand autel, ne peut être guindée que par trois hommes. On remarque surtout dans la chapelle du Rosaire , l'image de la Yierge, statue de pur argent, grande comme une femme de belle taille ^ et , devant elle , sont quatorze lampes d'argent, allumées jour et nuit. Il y a au fond du verger , une autre petite chapelle sous l'invocation de Ste.-Madelaine , où certaines dévotes vont faire quelquefois , à petit bruit , leurs dévotionneltes.
Après le monastère des Jacobins , le plus beau, le plus riche et celui des religieuses de la Conception. La dot s'élève de cinq cents à mille ducais ; ce fonds reste au couvent après la mort des nonnes : celles qui désirent avoir des servantes particulières, augmentent le poids de la dot.
Une de ces religieuses, dona Jeanne Maldonado, fut célèbre jadis par sa fortune, sa beauté, ses talens, ses grâces : i'évêque eo était si charmé,
qu'il employa tout son pouvoir, malj;] é les an» ciennes, pour la faire nommer abbesse, ce qui causa une telle dissentlon , pendant ce féminin conclave, que des nobles et des marchands coururent, Tépée à la main , au monastère , menaçant d'enfoncer les portes et d'entrer au conseil nonnique pour défendre leurs fdles contre la faction qn'avait suscitée i'ëminencc. On cvila les suites de ce siège par l'intervention du gouverneur^ qui invita le père de doua Jeanne à la prier de vouloir bien se désister de ses prétentions abbatiales , et à faire réflexion sur sa jeunesse , qui ne permettait pas qu'on l'élevât encore à cette haute dignité. Par ce moyen , la discorde s'enfuit du monastère et de la ville , l'évêque recueillit un peu déboute , et une jeune am* bitieuse fut obligée de vivre sous le joug d'une grave supérieure.
Mais ce joug n'était pas pesant, surtout pour elle , qui était admirée dans le couvent et dans la ville pour ses charmes, sa belle voix , son talent musical et poétique : elle tournait un saint cantique ou un noël avec plus de facilité que Barré ou Fiis , elle improvisait avec feu , comme la célèbre Corinne ^ et brodait chaque phrase de pointes si spirituelles, que l'évêque avouait qu' un semblable mérite était une des choses qui l'avait le plus enchanté.
Il ne cessa de lui prouver sa sainte affection par des tableaux de prix, par des figures enrichies d'or et d'argent , par des couronnes de vermeil garnies de pierres précieuses , le tout pour orner sa cellule composée de trois pièces : il fut si magnifique envers la noble Jeanne, qu'il mourut insolvable.
Le bruit courut qu'il lui avait donné tout ce qu'il possédait , même un peu plus. Elle devint si riche, qu'elle fu construire à ses frais, dans le
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koment, un pavillon pour elle, avec galerie et jardui. Ayant six indiennes pour la servir, elle invitait l'abbesse et des nonnes choisies à mancrer avec elle , ainsi qu'un chapelain particulier. Son oratoire, orne' de tableaux d Italie , resplendissait d argent , d or et de pierreries 5 Tautel, non moins éblouissant , était couvert d'un dais brodé d'or et de perles, et surmonté d'un panache de plumes d oiseau de paradis , avec aigrette en diamans. ^ Comme elle avait dans son boudoir sacré plusieurs instrumens de musique et un pelit jeu d'orgue, elle y réunissait souvent une petite cour formée de ses amies cloitiées ou citadines, delà supérieure et du nouvel évêque : le concert, 'pieux ou profane , se terminait par la collation sucrée. On prétendait que sa seule chapelle valait deux cens mille dollars, ce qui était assez pour une sœur dont la bouche avait fait le vœu d'obéissance, de pauvreté, de chasteté, mais non d'humiUté.
L'on se doutera bien qu'avec tant de richesses, elle finit par gagner les suffrages de la majorité de ses consœurs , et qu'un puissant parti la fit élire abbesse. Hélas ! l'ambition, l'amour de commander ont passé dès long-temps par dessus les murailles des monastères, et se sont emparés du cœur des pauvres vierges, qui ne pouvait choisir. On sacrifie encore au Dieu bon, au père des hommes, un être plein de vie , et on l'enterre dans un cloître avec ses seos , ses besoins, ses penchans : comment cette victime peut-elle lui être agréable ?