‹ Mémoires de Billaud-Varennes, ex-conventionnelChapitre 51 sur 74 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

La Paroissse indienne. «— Nègre fermier.

Je vais décrire Petapa. La vallée du sudest, proiongeii^^ent de celle où est la ville, contient

Yxîiislears bourgades riches et populeuses , teiles que Piiiola , Mizco , Amaliilan 5 mais ( ce n'est pas parce que j'en fus le pasteur, ni à cause d'un casuel assez réjouissant) Petapa , située dans le même vallon , l'emporte de beaucoup sur ses voisines, par le nombre des babitans, l'économie de leur agriculture, l'activité de leur commerce, la gaîté de leur caractère, l'utilité de leur dévotion.

Cette peuplade est glorieuse de posséder encore iine famille qui est descendue sans mélan<,^e des anciens rois du pays , et que les Espagnols honorent du nom de Gusman : le rang d'alcade y est héréditaire. Il est inouï qu'une faute contre l'honneur ^ la probité ou la décence ait entaché , depuis trois siècles, cette rare famille^ où le plus fier républicain reconnaîtrait la vraie noblesse.

Notre alcade indien porte l'épée. Venez le voir, un jour de grande fête, avec son habit écarlate à boutons d'or , son chapeau blanc relevé à la Henry IV et orné d'une plume çertede caterinillas ou perroquet , dont je lui fis présent ; vojez4e avec sa large fraise et ses longues manchettes , sa veste de taffetas bleu et sa culotte de basin , où pend une chahie de montre en perles fines, ses gants de peau citron et ses bas de soie noire à coins aurore, ses souliers gris avec bouffette rose , au milieu de laquelle est un saphir 5 voyez^e, dis-je , sa baguette d'alcade en main , s'avancer ainsi à la tête d'une procession , comme s'il n'était que mon suisse. Tel mirh flore qui rirait bien de son costume un peu tranchant, rirait encore mieux s'il possédait sou coffre, toujours garni , malgré sa bienfaisance.

Il avait, naguère, le droit de mettre en réquisttion quatre habitans du bourg, comme valets, à tour de rôle. Je Pai facilement déterminé à renouçer; puisqu'il est riche et juste, à ce droit féodal (1 7).

(Sa)

Je n'ai pu , malheureusement, me priver comme lui de cet inique privilège 5 car , en le révoquant, j'aurais bien pu subir moi-même la révocation : Je nommais donc , de tems en tems , ceux d'entre mes paroissiens qui n'étaient pas aisés , pour me servir , soit en allant quérir du bois dans la forêt prochaine , soit en labourant mon jardin, de douze arpens, soit en péchant pour moij et ils avaient place à ma table.

Avec toute l'autorité dont jouit un alcade, qui, de plus, dans notre fabrique, est marguillier perpétuel , il ne peut cependant rien décider , ni en fait de police , ni en fait de justice , que de l'avis et du consentement de son curé , lequel, avec une puissance temporelle et spirituelle, son droit de vasselage et un fort joli revenu, peut aisément se donner les airs d'un évéque.

Si l'église de Petapa était plus régulière , elle pourrait passer pour un temple du troisième ordre ; mais elleestdumoius assez grande pour la paroisse, qui se compose d'environ sept cents familles. Le trésor en est beau , attendu les six confréries qui l'enricliissent chaque jour. Elle est placée sous l'invocâlion de St. -Michel 5 et, le jour de la dédicace, il se tient une foire dans la commune, où viennent des marchands deGuatimala et une foule d^habitans des lieux voisins : grand festin ce jour là, donné parle curé à cinq ou six de ses confrères, qu'accompagnent toujours cinq à six nièces ou cousines. L'après-dînée^ on va au spectacle forain et à la course de taureaux , où les indiens à cheval et les nègres à pied , font briller autant de courage que les plus hardis espagnols. L'animal abattu appartient ici au vainqueur, qui en réserve le pied droit, morceau d'honneur peu délicat, pour un maître, un ami^ une maîtresse. Le brave A?or; obéissant

sur tout le reste, ne manquait jamais^ maigre moi^ tm de ces périlleux combats , où il se distingnait parmi les plus fameux tauréadors , et il revenait fièrement me présenter un pied de bœuf. Outre cette foire annuelle, il y a un marché hebdomadaire, et un autre qu'on tient journellement l'après-midi , où trafiquent entre eux les habitans de la boursade.

Elle est

assise au bord d'une rivière , large à

peu près comme celle de Gentilly, mais plus profonde ; cette crique limpide et poissonneuse fait tourner un moulin où les villageois d'alentour portent leurs céréales , qu'on y moût moyennant un droit perçu par le décimateur ; et elle sert à l'irrigation des champs et des jardins de toute la vallée.

Longue de cinq lieues et demie, sur trois de large, cette vallée agréable et fertile fournit îa ville de froment et autres grains , de fruits trèsbeaux et d'excellens fromages : les prairies, que traversent, en serpentant, la petite rivière , sont remplies de troupeaux de bœufs , de brebis et de chèvres. Quelques indolens espagnols , comme dans la partie de Saint-Domingue qu'ils avaient cédée à la France par le traité de Baie, passent les deux tiers de leur vie à chercher dans le sable delà rivière quelques grains d'or qui s'y rencontrent^; mais elle n'est pas le Pactole, et ils le trouveraient plutôt dans la culture des plaines qu'elle arrose.

On sait que l'un des conquérans , affamé d'or comme tant d'autres espagnols , persécutait les Chiliens, et les mettait souvent à la torture^ pour obtenir une plus gravide quantité de ce métal; mais qu'un jour ces ^awi^û^gei" surprirent le barbare , le terrassèrent , et firent couler dans sst bouche de l'or fondu , en lui disant ; « Satisfais

(■54) do72C ta soif! « La rîvière de la vallée se jette dans une autre près de laquelle ou dans laquelle l'or était autrefois SI abondant, que les Indiens eu liraient de quoi payer aux Espagnols un riche tribut annuel : ceux-ci, dans leur avide rage, firent mourir c;:s raaiheureux qui ne voulaient pas leur montrer lenaioitdouils tiraient celle boue précieuse, de sorte que les opresseurs perdirent à la fois des esclaves et un trésor. Que ne furent-ils abreuvés comme le tyran du Chili ! '

L'on a pourtant continué, pendant un siècle , a chercher cet endroit dans les mornes, dans la rivières , partout ailleurs , où l'avarice s'in.aeinait qu II pouvait être, mais toujours vainement- il semble que la Providence a voulu qu'il restât cache aux Espagnols , pour le révéler quelque jour aiix Indiens, qm, rendus à la liberté , sauront .aire un meilleur usage de la richesse que ne font leurs tyrans. ^

Taboca , cultivateur nègre établi sur ces bords . près .1 Aqua-calieme ( Eau-chaude ) , y possédait en propre une fort belle métairie , où il exerçait avec joie surtout envers les pauvres, le sa'int devoir de l hospitahté. Sa fortune ne provenait que de son industrie, de sou activité , de son économie ; mais on s'imagina que s'étant racheté de 1 esclavage en payant , disait-on, une somme considérable , et ayant acquis cette ferme avec beau^ coup de terres aux environs, il n'avait pu devenir en quelques années propriétaire de sa personne et d une telle métairie , qu'à l'aide du trésor cache , qu'd aurait découvert. On le fit assigner pour comparaître k l'audience de Guaiimala. Interrogé sur la source de sa richesse :

« Jeune et esclave , répond-il , j'avais un si .^m maure, qu'il me laissait agir comme je le

Toulais y laborieux et ménager ^ j'amassai de quot obtenir ma liberté et une petite maison ; le Ciel a béni mon travail : j'ai fait fortune. »

Celte réponse , quoique naïve et franche , n'empêcha pas qu'on soupçonnât toujours le noir aimé du Ciel , d^avoir découvert le trésor, ou d'être biea avec le diable.

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