‹ Mémoires de Billaud-Varennes, ex-conventionnelChapitre 52 sur 74 · CHAPITRE Xir · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xir

Un Colon Espagnol. — Scène à l'Eglisêi

La culture est très -florissante à Petapa, où il y a des fermes à froment^ sucre, coton et indigo.

Un digne Polonais , que je comptais avec plaisir au nombre de mes ouailles, ayant, dè# sa jeunesse , accompagné , comme écrivain , un consul espagnol de Dantzick à Cadix, avait, possédant bien la langue castillane, trouvé ensuite le moveii de passer au Mexique, comme né en Espagne, il vint à Guatimala sans un maravédis 5 mais , par son industrie et son labeur^ il achète un mulet, puis deux, puis trois, puis trente^ il commerce dans ces cantons , obtient la confiance et le crédit, fait un plus grand négoce, acquiert des terres auprès de Petapa , y cultive le sucre, établit des fabriques où il introduit des machines simplifiées ^ devient millionnaire, et fait bâtir dans la paroisse nue magnifique maison où les bourgeois de Guatimala viennent par fois se divertir, et où les indigens trouvent constamment des secours.

Près de ce château protecteur , est une ferme à'

sucre , appartenant aux carmes de la ville. Leur chef, ennemi du nouveau , qui souvent est Futile, ne veut pas qu'on emploie, pour exprimer le suc des cannes , la nouvelle machine qu'on inventa au Cap-Français, bien qu'elle soit plus rapide et moins dangereuse que l'ancienne, qu'on nomme cependant ingenios : il aime mieux user dix esclaves pour un, qui, s'ils ne meurent à la peine, sont presque toujours mutile's.

La plupart des autres fermiers préfèrent, malgré les sermons de la morale évangëlique et les leçons de l'intëi et bien entendu , les exemples du carme à ceux du polonais.

Jean Paîomèque.de Xe'rès, le plus riche habitant de Petapa, maître de deux cents noirs, mais esclave de ses dollars , vivait en animai f^irouche plutôt qu'en homme libre , traitait ses trois cents mules mieux que ses nègres, ou du moiûs les considérak comme égales bêtes de somme. Propriétaire de cinq à six maisons à Guatimala , il habitait dans une de ses métairies , où sont de vastes piagazins, car il était cultivateur et commerçant : là , il existait eo sauvage ( s'il y en eut jamais de tels que lui ) , parmi ses noirs ou ses victimes , au lieu de demeurer en ville , où il eut été obligé de YÎvre plus civilement. Ce misérable riche, dont la lésinerie est devenue proverbe en ce canton, logeait dans une étroite case ou mauvaise chau-^ Bîière, mangeant, à déjeuner, du lait avec du biscuit noir , dur et moisi , dînant avec un tassajoy tranche de bœuf salé, fort mince, séchée au vent ou au soleil ^ il ne buvait que de l'eau ciîronisée: on peut juger, d'après sa table, celle de ses esclaves.

Jamais ce roi des lésineurs ne donna un autre fepas aux marchands de la ville qu'une affaire ame-

(57) liait dans sa caLanc ; jamais il n hébergea , ne secourut un pauvre , et il refusa même une goyave à un voyageur altéré qui l'aperçut dans son jardm , où il cueillait lui même ses ananas. Rendant un jour le pain béni , pour éviter l'amende à laquelle il savait que je l'eusse fait condamner , il fit tout exprès faire un cierge long et fluet comme une chandelle d'un sou : le pain , bis , pesait une livre, l'offrande était d'une demi réale , la plus petite des monnaies du pays ; point de tambours , pas de trompettes , point d'orgues ce jour là, si les musiciens n'eussent joné gratuitement.

Faisant aussi le roulage du Golphe , avec des mulets et des noirs qui lui appartenaient , d mettait un prix modéré à ses transports, et y gagnait toujours ; car ses confrères, obligés de louer des valets et des mules , ne pouvaient soutenir la concurrence , et étaient bientôt ruinés.

Sa cruauté envers ses nègres surpassait cependant son avarice: si l'un deux manquait un instant d'arriver au travail , lorsque le commandeur faisait claquer son redoutable fouet , qui tenait lieu de cloche, le délinquant était saisi , mis ventre à terre, et recevait cinquante ou cent coups de ce même fouet, à nu, sur Je dos et les reins.

Un de ces malheureux, nommé Moco , é:ait surtout celui qu'il appelait sa hétë noire', li ie faisait suspendre par les mains au tronc d'un ai^re, le fustigeait lui-même jusqu'au sang , jusqu'à à emporter des lambeaux , et il versait ensuite sur les plaies , -pour les guérir, de la graisse bouillante, 11 lui avait marqué, d'unferchaud,le visage, la poitrine, le dos , les quatre membres... (18)

Trois ans avant mon arrivée , il avait tué , à la chasse , deux indiens qui le contrariaient; \\ se

tira aussi facilement de cette affaire, parlemoyeB de son argent, que sM n'avait tué qu'un chien."^

Plus féroce qu'un tigre, qui l'est pour assouvir sa faim , il melau à sa soif de larmes et de sans > «ne étrange lubriclié; toutes les femmes de ses noirs ou de ses mulâtres étaient les siennes un moment : rencontrait-il à Guaiimala, où il allait souvent pour son commerce, une jolie esclave, illa so.licitail; s il était écondult , il la forçait de lui nommer son maître ou sa maîtresse, et ,* prodleue alors par veiigeance, i! l'achetait, quelque fût le prix oemanJe, et lui disait , en l'enmenant dans sa tanniere : « Nous rabaisserons bien cette fierté en un mois d esclavage / » '

Célibataire, sans parens , 11 voulut demeurer garçon , pour posséder autant de femmes qu'il le pouvait ; et pas une de ses voisines n'osait le reiuser , car il pouvait beaucoup ; si bien qu'il rempiit la vallée de bâtards de toutes couleurs , qui sauront dissiper un jour avec beaucoup de joie et peu de gratitude, les trésors qu'il sut amasser avec autant de cruauté que d'avarice.

-Mon père. . .-Eh bien, Azor ^—L'homme méchant, qui vous avait promis de ne plus pendre et déchirer le malheureux Moco, n'a pas tenu parole : ' li allait le tailler encore , pour avoir mangé un pinas tombe a terre ; mais Moco s'est sauvé jusqu'à

I église , ou Palomèque le poursuit. Teuillez . —

II n'oserau l'arracher de ce saint asyle : je vais pourtant m'y présenter. — ( En marchant : ) Daignez , maure à moi, m'accorder une grâce . — Maître à moi ! vous aviez perdu l'habitude de jargonner, rnais vous êtes fourré sans cesse avec nos petites créoles, et... De quoi s'agit-il ? — Je voudrais acheter Moco avec l'argen t que j'ai déjà gagné dans mes trois places ; mais je n'ai pas assez , sans

doute : avancez-moi le reste , je vous prie , que vous retiendrez sur mes ^ages. — Tu es un insolenr... mais un brave garçon ! Et que ferais -tu de Moco ? — Il est jeune, il travaillera , il sera libre coniuie moi... — Mais espères -tn qu'il pourra te rembourser ?... — Oh non 5 Moco travaillera pour lui et m'aimera : en m'accordant la liberté , vous vous êtes donné un (ilsj moi je veux me donner un frère. — Bien mon enfant ! Si je t'ai affranchi, tu t'anoblis toi-même. —

Nous entrons dans l'église où Chrysostôme confessait une jeune Indienne. Moco s'était réfugié dans l'une des trois niches du confessionnal , et implorait l'appui du confesseur : tout-à-coup , Palomèque , l'air furieux , entre derrière moi , et marche, droit à son esclave. Sortez , dis-je à Findigne maître, ou je vous fais chasser et pimir comme un sacrilège. Je n'ai pas peur, répondil avec insolence; et je reprends mon bien où je le trouve... Il dit: au même instant, mon vicaire sort de sa boîte , s''élance sur le mauvais riche ^ l'entraîue et le met à la porte , où je les suis , armé du goupillon et escorté par Azor et le sacristain , car Palomèque avait toujours à la ceinture un long couteau de chasse.

— Rendez- moi mon esclave ! — Jamais. Vous avez eu Faudace de violer la maison du Seigneur; je vais , avec l'alcade, constater cet énorme crime, en instruire son éminence, et vous faire livrer entre les mains du Saint-Office : il sera moins accommodant que certains jnges, dont la honte vous pardonna le meurtre des deux Indiens qui vous avaient contrarié.». —

Palomèque , à ces mots^ devient plus calme, plus soumis : — Des momens de vivacité... Seigneurcuré , oubliez l'algarade 3 remettez-moi Moco:

je vous jure».. — Un serment est vaîiî ; de la part d'un homme sans foi, d'un barbare tel que vous êtes : je veux bien, cependant, par excès d mduigence, non vous rendre ce noir, dont vous ne faites qu'un martyr; mais tolérer, pour cette

fois, votre conduite impie, à deux conditions....

Lesquelles ? — Ne pâlissez point , je ne demande

pas d'argent, et je vous en offre au contraire

Ah! ah! — Yendez-moi cet esclave, et devenez humain... — Très- volontiers , il m'embarrasse, me contrarie., et... quel prix m'en donnerez-vous f — Un procès^verbal du délit réduirait fort votre exigence 5 mais je veux être juste, même envers des hommes iniques : parlez. — Quatre cents piastres.— Comment ! —Il me les a coûté l'année dernière. — L'infortuné est couvert de stigmates, incapable de travailler , de vivre encore un an...— Bon ! ces gens-là repoussent comme les arbres que j'émonde , et ils ont l'âme chevillée dans le corps ^ vous le savez. — Comme la vôtre l'est dans votre coffre-fort... Mais terminons: acceptez la moitié

de cette somme , ou un procès-verbal entier.

J'accepte deux cents piastres. —

Rentré au presbytère , je prends dans ma caisse d'épargne , la liberté d'un homme, et m'avance sur le balcon, au bruit soudain qui se faisait entendre. C'étaient les Petapas qui revenaient des champs , qu'on instruisait de l'aventure, qui honnissaient l'espagnol détesté, en se joignant à Chrysostôme, à l'alcade, au bedeau, à vingt commères, j'ordonne le siience, raconte le beau trait de mon sonneur, passe du noir au blanc, jète la bourse à ce dernier, qui prend bientôt la fuite, et j'achève ainsi nion discours : « Henri^Faul-Azor Varennas a fcien mérité de ses frères, de la religion et de

rhumanité, par ce trait généreux 5 je veux qu'on, l'enregistre dans les fastes de la commune, et qu'il soit proclamé dans toute l'étendue de mou gouvernement presLytéral. »

La soirée finit par des cliants et un bal indien , dont je payai les violons 5 car, en laissant au bon Azor la gloire d'un bienfait , comme il en avait le mérite , je voulus en avoir la charge : si je n'étais que le dépositaire du bien des pauvres ;, qui l'est plus qu'un esclave ?

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