‹ Mémoires de Billaud-Varennes, ex-conventionnelChapitre 53 sur 74 · CHAPITRE Xm · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xm

Les Indiens esclaves. — Corvée américaine»

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Si la condition des indiens dans toute F Ame-, rique soumise aux espagnols , est digne de pitié ,! elle est plus déplorable encore dans la province de Guatîmala. Il semble que leurs maîtres aient pensé comme Pharaon , quand il dit , dans l'Exode , à ses sujets : ce Qu'on se gouverne avec prudence envers le peuple d'Israël, de peur qu'il ne multiplie trop, et, s'il arrive quelque guerre, ne se joigne à nos ennemis. » En effet , la prudence pharaonique des castillans , qui n'étaient pas chez eux, comme les enfans d'Osiris , accabla constamment les tribus indiennes, de travaux, de corvées, d'outrages, pour imiter l'eiî^emple des oppresseurs égyptiens , ce qui n'empêche pas les juifs ilotes du Mexique et de multiplier et d''étre toujours prêts à se lever en masse contre leurs ennemis , si des guerriers quelconques apparaissaient sur ces rivages pour les conquérir à leur prince ou les rendre à la liberté.^

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Malgré les faux raisonnemens et les barbares sollicitations des gouverneurs de FAmérique , les rois d'Espagne , il faut le reconnaître , n'ont jamais consenti à soumettre les Indiens au joug qui écrase les nègres ; mais la vie des premiers n'eu est pas moins tout aussi misérable que celle des seconds. J'ai connu de ces indigènes , qui ^ à leur retour de la ville , où ils avaient servi comme valets , de riches Espagnols , dont ils n'avaient reçu que des coups, des blessures, venaient à Petapa se jeter sur leur natte au fond de leur chaumière , y appeler la mort , comme le seul remède à une si triste existence , refuser tous les alimens que leurs femmes leur présentaient , et se laisser mourir de faim , malgré nos exhortations.:

Chaque commune est tenue de fournir un certain nombre d'ouvriers aux Espagnols qui en demandent , par droit de réquisition ou plutôt de corvée : à cet effet il y a dans chaque district un officier , appelé le repartidor , ex -laquais protégé , qui envoie , le dimanche j dans les villages ou bourgades de son ressort , une liste des corvéïeurs de la semaine , qui doivent, le lundi matin , sous peine de prison , d'une amende et du fouet , se trouver au chef-lieu avec des vivres et; leurs nattes , et de là , être répartis dans les mai^

outre un demi - réal pour chaque travailleur^ ce qui produit beaucoup par an , car il y a tel de ces scribes dont le contrôle hebdomadaire est de quatre cents Indiens.

Dès que les ouvriers sont arrivés au lieu de la besogne^ on leur prend un outil ou une niante , qui sert de gage , de peur qu'il ne s'enfuient. Si cependant un espagnol vient se plaindre au répartiteur qu'un indien s'est échappé , on en tient note 5 ii est bientôt repris ^ attaché par les bras à "un poteau dans la place publique , et fustigé , comme les noirs , sans préjudice de la prison et de l'amende 5 mais si un indien se plaint qu'un espagnol lui a dérobé ses outils ou escroqué ses gages , on gratifie le plaignant d'un soufflet ou de coups de bâton.

Ainsi l'on vend ces malheureux chaque semaine, pour deux sous six deniers ( demi-réal ) , et ils n'ont que cinq sous par jour pour subsister. Il n'y a pas de bon chrétien qui n'éprouvât de la compassion en voyant comme ils sont traités par certains espagnols pendant cette dure corvée , qui se répèle tous les mois, et en fait ainsi des forçats durant un long quart de l'année : de lâches maîtres vont séduire les femmes de ceux qui labourent la terre pour les nourrir; d'autres retiennent leurs outils ou leur salaire ; ceux-là les poussent au travail à coups de fouet sur leur dos nu ou à coups d'épée sur la tête; ceux-ci les gardent au delà des sept jours de i^aJ'J'aZiï^', et, connaissant l'affection qu'iîs ont pour leur famille , ne leur permettent de partir qu'en retenant leurs gages.

Attachés à la glèbe, ils sont encore les valets des voyageurs ; car le premier venu , prêtre ou laïc , peut demander dans les villages les indiens qui lui sont nécessaires pour conduire sa mule ou porter sa valise, et, le trajet fini, chercher au serviteur nue quereiie d'allemand pour le payer à coups de canne. Quelques-uns de ces pauvres serfs sont obligés, par la chaleur, la pluie

ou des chemins hérisses de calMonx pointus dans les montagnes, de porter snr le dos, pieds nns, pendant un jour ou deux, de lourdes malles en se les attachant à la ceinture avec des cordes , eu passant sur la tête une large courroie fixée au faîte de la malle , ensorte que tout le fardeau pèse sur le front du porteur, qui, souvent jeune encore, est déjà chauve et privé de sourcils.

Yoilà comme les indiens, distraits de la culture, peuvent gagner leur subsistance parmi les Espaguols : ils végètent sur cette terre , que trois siècles ont vu s'abreuver à regret de leurs sueurs , de leurs larmes et de leur sang ; ils traînent leur boulet avec tant de peine et d'angoisse , que , chaque jour, ils prient le ciel de terminer leur misère ou leur vie. Quelle est leur consolatiou ? Celle que leur donnent les prêtres, de souffrir tous ces maux pour l'amour du seigneur, dont ils sont les enfans , et le bien de l'état, dont ils sont les victimes.

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