CHAPITRE XIV
Gastronomie. — - Procès gagné.
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La marmite du presbytère serait souvent boiteuse ou renversée , si elle n'était soutenue que par les pauvres Indiens : la mienne s'appuyait sur les moins opprimés de ces vassaux ou plutôt de ces parias^ sur les blancs indigènes et sur les nobles espagnols. J'étalais dans ma cure le faste convenable en ces pays , et quelquefois un peu d'orgueil 5 car il paraît que les apôtres et leurs imitateurs
T. II
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n'entendaient rien du tout à soutenir la dignité du sacerdoce : je consacrais aussi une partie de mon revenu annuel , qui valait bien cent portions congrues, mais dont un tiers allait grossir la caisse du couvent, à rembellissenientdemon église; et presque tout le reste s'écoulait en aumônes distribuées aux ilotes et aux esclaves. Héîas ! la moitié de ceuxci et les trois quarts des autres étaient souvent vê-
tus
maigre mes soins , comme ae vrais sauvages
de
on peut fonder ici quand on voudra une république à la mode de celle du père Duché ne 5 il n'y manquera pas de véritables sans- culottes {-20).
Observons cependant que la plupart des Indiens se costument ainsi par goût : leurs femmes même ne portent qu'une pièce de laine ou de coton , brodée en soie et aitachée à la ceinture, comme un jupon de boulanger j elles n'ont jamais de chemise ; mais une espèce de surplis qu'on nomme giiaipil , qui laisse voir leurs bras, avec leurs parallèles , entre lesquels est souvent une plume de cardinal ou une rose du Pérou, Lorsqu'elles sortent, pour aller à l'église ou eu visite , elles ont un grand voile qui, de la tête aux pieds , les enveloppe , et c'est là le pluscher de leurs ajustemens : reutrécs à la maison pour travailler , elles ôtent le guaipil , de sorte que leur sein et tout le haut du corps sont entièrement découverts.
Une maison n'est guère qu'une pauvre cabane^ rarement divisée en deux, meublée d'une table rustique j de quelques bancs, de plats, de pots, de cruches, avec des tasses de coco pour boire le chica: il y a quelquefois cinq lits , c'est-à dire , des claies peu élevées de terre , où sont étendus des roseaux liés ensemble et sur lesquels sont deux nattes de jonc servant de drap comme de couverture , avec une botte de paille ou de fourrage pour traversin j
( 67 ) îiiaîs , dans la cour , est toujours uncuvier qui tient lieu de baii^noire.
Je ne crois jias qu'un de leurs mets se soit jamais trouve sur la table de nos gourmands. Un plat de féverolîes , bouillies avec un peu de sel et beaucoup de piment ou poivre rouge ^ tel est souvent le premier et dernier service 5 mais, pour changer, une tranche de bœuf rougeâtre , salé , sec , dur comme un copeau de palixandre; un autre jour , c'est le plat le plus ordinaire , quelques boulettes de maïs cuites à Teau , comme les vents de nonne , et mangées à la croque-au-seb
Les riches vivent beaucoup mieux 5 j'offrirai de bon cœur les mets soivans aux modernes Apicius. Egrenez du bled d'Inde encore vert et tendre^ laites le cuire au beurre, mettez-y crème et sucre ^ et vous croirez manger des petits pois.
Procurez-vous un daim 5 laissez- le se mortifier pendant huit jours : lorsqu'il commence à mieux sentir et que lesvers y sont en nombre raisonnable, levez -en les gigots (du daim) et les épaules, qu'ils soient boidlis jusqu'à demi-cuisson, avec de Fazicay herbe qui ne croit qu'au Mexique , et qu'il faut prendre fraîche pour modérer l'odeur de cette venaison ; mettez ensuite le bouilli à la broche ^ arrosez de rota et servez chaudement. Oo ne dira pas que le daim n'est bon ni à rôtir ni à bouillir 5 j'en ai mangé accommodé ainsi , et je l'aurais trouvé délicieux , n'étaient les vers dont j'avais souvenance. . . ,
Si votre goût n'est pas moins difficile, passez a ce troisième plat, qni, d'ailleurs, est plus distingué parce qu'il est plus rare : ayez un bon tapco ou hérisson de Guatimala , fricassez-le en civet 5 si vous ne croyez pas manger du lièvre, vous le prendrez touiours pour du lapin. li y a peu de temps
que Févéque de cette ville chicana certains juges qui, avec (orce epice.9 s'étaient régalés d'un tapco très » potelé vers la fin du carême. Grande dispute sorLonîque : des théologiens austères prétendent que manger du hérisson , c'est faire gras 5 mais de savans chanoines soutiennent que cet animal ne vit que de fourmis, d'herbes et de racines | ergb, sa chair est maigre. Et les lapins , tant d'antres bétes, répondent les théologaux, ne viventds pas d'herbes ? La question , demeurée alors indécise, a dû éire jugée plus tard par l'inquisition, mais je ne connais point encore le résultat.
En attendant , prenez à la Vallée un igiiana ou lézard^ de ceux qui ne sont pas plus longs qu*uii chat et ressemblent au scorpion , avec écailles vertes et noires sur le dos : ils sont hideux 5 mais apprêtés en matelotte , à Tétuvée , ils rendent un [us excellent , et leur chair est presque semblable à celle de poulet.
Plaisanterie à part ^ j'ai goûté de tous cesmets-là chez nos plus riches Espagnols , qui les trouvent très-délicats et en font leurs délices.
Quelle transition va me ramener au sujet de ce chapitre?... Pour revenir, comme dit l'autre, à mes moutons ou à mes Indiens, il est bon de savoir que le chica se fait ainsi : les Petapas , du moins, mettent dans une cruche ou une jarre, aux trois quarts pleine d'eau, des racines de tamarin, hases de ce breuvage, avec du jus de canne qui rédulcore, et, pour lui donner delà force, un houquetde tabac en feuille : ils ferment le vaisseau , laissent fermenter la liqueur pendant une semaine ou deux^ et la soutirent.
E-ien n'est moins agréable que ce chica , pour un européen 5 rien n'est plus enivrant : il endort wu instant les maux des Indiens , pour leur causer
eiîsuue d'autres souffrances. A peine est-il au clair, qu'ils invitent tous leurs voisins à vider une cruche, pendant la nuit , dans la crainte du prêtre : ils boivent , la jarre est vidée , ils sont sur la litière, restent souvent un jour sans connaissance , et trois sans pouvoir travailler.
Le vin est prohibe dans les villages ; mais des marchands de Guatimala en apportent de frelaté , qu'ils vendent plus cher que chez eux , et à fausse mesure. Cette boisson plaît fort aux Indiens : quand ils vont à la ville , certains cabaretiersles enivrent, les volent et les jettent dans le ruisseau. Si c'est le soir, la canaille espagnole s'ameute autour du malheureux , le traîne , l'accable de coups , et s'en fait un jouet , souvent aux dépens de sa vie. Des Espagnols appellent tout cela àes peccadilles 5 ou ne punit jamais un vol fait à un Indien, on oe venge pas plus sa mort que celle d'un... mouton.
J'avais un jour envoyé au marché de Guatimala quelques sacs de froment, produit d'une récolte faite dans mon jardin. Le muletier s'enivre ^ et revient sans argent : je ne suis point un corvéable ,
perdu ^
Car il lui faut sa part , mais fort îieureusement , Les frais n'ont qu'égalé la valeur du froment.
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CHAPITÎIE XV.
Le curé juge. — ■ Autre miracle»
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Un alcade , dans ce pays , est juge , maire et chef de la tribu 3 ce sont presque toujours de riches
Indiens^ qu'on revêt de ces cliarges ; car, comms elies sont honoraires , ini Espagnol ne s'en soucierait point ;
Nui n'a besoin d'honnenr , tous ont besoin d'argent.
CIIÉNIER.
On trouve peu d'alcades dévoués ^ asservis ou vendus au gouvernement^ ils sont en général, justes €t tutélairesj mais les juges supérieurs sont partiaux ei durs; aussi les naturels et même lescréoles, •ne re<iouient- ils pas la justice rendue par leurs compatriotes. Elle ne s'étend guère au-delà de l'autorité que les juges de paix avaient en France avant Napoléon; encore touslcm^s jugemens sont-ils soumis à la sanction du pasteur.
Quand je l'étais à Petapa , il arriva qu'un Indien fut condamné au fouet, par notre alcade^ don Gusnian j pour avoir maltraité grièvement sa femme , ce qui est rare , en ces contrées ; mais il ne voulut point acquicàcer à la sentence^ et en appella au curé.
Lorsqu'on me Famena^ j'étais, après dîner ^ assis sous le portail de notre église , prenant le frais avec Janille ^ Chiytostôme , inez et Azor, ne songeant guère à ériger mon siège en tribunal. L'alcade me remit Farrét en présence des curieux qui accouraient en foule ^ ce speclacîe étant peu commun , et surtout de beaucoup de femmes, qui sont , en ce pays, très-'Curieu&es : |e ne pus annuler le jugement, parcequ'il était équitable; je le signai. L'épouse du coupable ^,e jète à mes genoux^ et demande la grâce d'un mari trop heureux dan:^ son malheur 5 îa bonne f( UiHie ( il y en a ) est éconduite^ avec éloge , et le patient se somnet,
JNlotre aoiien maîlre-d 'école , tailleur officiel , ïnais non officieux ^ lui administre alors modéré-
mont, sur le posléiieur , vlngl-clnq coups cle son fouet iiulicAairo , tanclisque la sensible épouse tondait en larmes, que Tépoux , lepentanl ou non , chantait ses litanies, que le greflier comptait es coups, qu'Âzor pleurait, que Ciu y.ostome se de< tournait pour rire , que l^alcade s'apitoyait , que le curé fermait les yeux , que ks maris pestaient et que les femmes souriaient, malgré leur i onie nalu»
comme venant au ciei , qu.. j a. .-..
âme par le mal qu'éprouva son corps , ei qu il me remercie de tout son cœur. En vérité , mon cher , lui dis-je , il n'y a pas de quoi. Dès le soir même , il m'apporta un poulet , par reconnaissance^ et ^a femme... un coq d'inde. ^ ^^
Que le lectctur instruit n'aille pas croire que ] en conte, que ce sont là des mœurs, des coutumes imaginaires: bientôt, probablement, beaucoup d'Européens pourront aborder au Mexique , et aucun, s'ii m'a lu , ne me démentira. ^
Le miracle de la montagne avait fini par penetreriusquesdans ma paroisse ; si j'eusse été un im« posteur , j'aurais abusé chaque jour de la creduhte et de la superstition de mes paroissiens de diverses couleurs , qui, presque tous , me prenaient pour un saint , qui croient aux revenans , aux sorciers et aux maléfices. P'ailleursil sufiit qu'on soit prêtre et tolérant pour obtenir ici tout pouvoir , toute confiance, pour recueillir des hommages et des offrandes , pour conquérir et les cœurs et les
bourses.
Étant un jour en chaire , ) entendis tout-a-coup un sourd murmure, et vis un grouppe se former en tumulte autour d'une jeune créole , qui venait de tomber, privée de sentiment. Je descends, ) ac-'
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( 7^ ) cours auprès d'elle, et, pendant qu'on va lui clierclier des sels et du vinaigre, je lui fais jeter an Yisjige de Teau bénite ; elle reprend peu-à peu connaissance, mais elle a des trancliees cruelles, de terribles convulsions : je l'interroge dans un moment de calme^ elle a mangé des dos y espèces de morilles pies(|ue aussi dangereuses que certains cliampiguons. JNotre docteur arrive , et ne sait trop quels secours ordonner... Une idée soudaine me frappe , je cours à un autel, je reviens à la jeune fille , je lui fais avaler de Tliuile d'une lampe d'argent qui enfumait Saint-Dominique. Je ne pouvais lieureusement lui donner un meilleur reuiède : cette huile rance débarrasse aussilôi son estomac du fatal cliampiguon ; la créole respire , ne sent plus aucune douleur. Ali racle ! est un cri générai , et je SUIS plus saint que jamais : j'ai beau leur expliquer une guérison naturelle, il faut que je partage avec le véritable saint, avec la lampe merveilleuse, la gloire du prodige : on crie, on chante ^ on saute autour de moi • les plus près me baisent les mains, d'autres caressent ma soutane ou mon surplis. Je veux battre en retraite, on me retientje lire, le surplis est en pièces, qu'on s^ai/rache de lout côté, comme des parts de pain béni 5 et ces loques sont regardées comme les reliques d'un saint, qui , Dieu merci, est encore vivant.
On mariait le lendemain la fdle de l'alcade avec le fils du polonais , dont j'ai parlé plus haut, et j'étais de la fête , d'abord en qualité d'ami, ensuite cooime chef spirituel de la bourgade, dont la noblesse altière et la modeste bourgeoisie, étaient aussi conviées à la noce : or, ces deux classes, fort âu- dessus du tiers-état (21), n'étant pas moins inéclairées ou superstiiieuscsque les Indiens et les noirs 3 je comptais leur prouver ; au banquet nup«
tial, que j'avais une sainteté extrêmement mondaine. Je fus donc très - gaî à la fête ; je bus à la santé du grand Saint • Dominique , père de l'Inquisition , patron des Jacobins , lequel était représenté dans notre église, ayant un dogue auprès de lui , une torche à la main , et à ses pieds le globe de la terre... Je chantai même une roude de table en l'honneur du papa Noé ; j'aurais daasé , je crois 5 car enfin , le yaint roi David ne dansa-t-il pas devant Ta relie .^Peines perduesquetousces plaisirs-là 'y et lo pis que Fondit demagaîté , c'est qu'un jour je figurerais dans le calendrier , à côlc de Saint- Rigobert, de Saint-Hilarion^ de Saint-Boiiaventure , dont les noms glorieux, du moins ne sont pas tristes.
Ce qui Test ordinairement , sous ce beau ciel , c'est l'institution du mariage. Tous les ans, certain officier vient , dans chaque corimiune , faire •an dénombrement des citoyens actifs ou inactifs y bien que fort occupés , qui , plus ou moins , sont soumis à de durs impôts : il met d'abord en réquisition des volailles et autres vivres ; ce qui n'empêche pas que la paroisse ne lui paie en espèce , sur son mémoire , ses prétendues dépenses , et comme il procède à loisu* dans les préliminaires de l'opération y la chacge est bonne pour cet opérateur.
Mais il paraît sur la place publique , un contrôle à la main ; et , en présence des premières autorités, il passe une revue de toutes les familles. Cette inspection terminée , il range à part les garçons et les filles propres au mariage : quioze ans pour les premiers , treize ou quatorze pour les autres , est l'âge convenable , ou du moins , prescrit par le fisc. 11 lient ensuite à-peu -près ce discours aux parens qui se trouvent retardataires ;
« Pourquoi , au mépris du décret de Sa Ma^ jfsié catlîolique , roi des Espagnes et des Indes , n'avez voiis pas encore marié tous ces jeunes gens f Tous gardez près de ^ous tant de personnes inutil s j, pour qu'elles ne contribuent pas au tribut générai 3 je ferai augmenter le vôtre jusqu'à leur mariage , et resterai ici pour le Mter : c'est d'aiU leurs dans voîre intérêt , comme dans celui de l'état , puisqu'aîors iis paieront eux mêmes celte surcharge , en devenant heureux et libres.
« Comment ^ seigneur alcade ?...— Oui , beaucoup (l'eDire eux , i-oni trop jeunes. — Voyez les rire.«. Il n'y a point de nation qui soit plutôt crue que la vôtre en connaissances et en malice , ni plutôi propre à la besogne et à la génération. Tous ces jeunes gens-là sont très- bien proponionnés, sont vigoureux ; je leur applique un des canons de noire saioie église j qui approuve le mariage à l'âge de quatorze ou quinze ans , avec cette condition : Nisi ma liiia suppléât œtatem»., M. votre curé vous expliquera ces paroles... >3
Qu'il répétait sans doute en perroquet , car j'ai plus d'une preuve que ce grand multiplicateur né pouvait dire , dans aucune de ses affaires , j'y perdrai mon latin.
En vingt-quatre heures, trente-deux mariages résultèrent de sa harangue \ curé , vicaire , sacristain et bedeau , chantres , musiciens , sonneurs ( ces trois catégories n'en font qu'une pour la musique et le chica ) durent se metlrent en nage à cette occasion 5 mais un son argentin succède en raisou du vacarnie , et les deux prêtres , ainsi que le presseur d'esclaves conjugaux, sont de la noce générale.
Mais c'était une chose assez honteuse pour un état civilisé , que de voir , parmi ces époux con-
tramts de l'eire en un instant , combien étaient vraiment trop jeunes pour supporter hs plaisus et les peines de ces indissolubles nœuds. Quelques raisons que j'apportassent , ain>i que don Gusman, pour en retarder quelques uns , même en pro^ duisant le registre des actes de baptême , je ne pus rien gagner non plus , et Ton maria des garçons qui n'avaient pas douze ans.
Ainsi , jusques dans Faction qui devrait être îa pins libre, l'Espagnol, par capidi^é , rend rjndien esclave , pour augmenter les tributs qu il en tire , tandis que , d'un autre côté , ii veut, par crainte , diminuer la population. Que doit , a îa fin devenir un gouvernement arbitraire , qui s est toujours placé entre la peur et l'avarice ? L'une et l'autre ne lui conseillent que de fausses démarclies| il n'écoute ni la prudence ni la justice , aveugle par la flatterie, trompé par Fimposture, il ne voit pas la liberté qui le menace , et il se jette sous la mr^ssue du peuple dont elle arme le bras vengeur.