CHAPITRE XYI
Un Dialogue. — Les tableaux.
Pour gouverner des bommes avec tant d'inbunianiié , disais je un jour au commis marieur^ quelle est leur résistance , leur méchanceté , leur malice ? qu'exigent ils de nous ? que nous refusent-ils ? Je les connais : ils sont laborieux , doux, polis , débonnaires , portés à obéir et à rendre service , à se dévouer même pour peu qu'on leur témoigne de Finléréi , de l'amitié. -—Ici , peut-être j mais ailleurs ^ ces saumges sont paresseux, ivro-
gnes , rudes , insolens , et ils portent Taudace jusqu'à se pendre on se laisser mourir de faim , plutôt que de vivre tranquilles dans une servitude pour laquelle ils sont nés. — Dans laquelle , seigneur... —
Chut ! causons prudemment avec un pareil phiîosophe. Ils sont fidèles, probes, continuai je , et l'on n'a jamais reconnu que nulle part ils aient commis aucun vol d'importance 5 nos voyageurs ne craignent pas de coucher auprès d'eux toute la Buit dans un désert , quoique portant des sacs pleins d'or. — Où iraient-ils avec cela , quand la Sainte -Bermandad à l'œil par tout? ( excepté où ils pourraient fuir ). ~ Ils savent garder un secret, ne voudraient pas, pour leur fortune, révéler rien qui pût faire le moindre tort à celle d'un voisin ou à sa réputation ou au crédit d'un Espagnol, qoi daigne leur sourire. — (En ricanant d'un air Hialicieux : ) Et d'un curé , surtout, qui les gale un peu, pour avoir^ aujourd'hui un chapon , de- Biain une oie. -— Je n'irais pas loin, mon ami... pour en trouver chez certain accouple ur^ qui ne sait pas , comme les moines , plumer la poule sans la faire crier.
Assez , me disqe : îa malice d'un sot est souvent plus à craindre que celle d'un homme d'esprit.
J avouerai que les Indiens portent un grand respect à leur curé, qu'ils s'endimanchent^ s'ils îe peuvent, pour venir lui faire visite, et étudient lin compliment tout exprès pour lui plaire : c'est qu une partie des curés sont presque leurs seuls protecteurs, contre une foule de tyrans (22).
Pieux comme nos pères , quand ils n'étaient point fanatiques , ils aiment la religion sincèrement , cette religion si vraie , si pure , si bienfaisante, et qu'on ne peut haïr ou négliger tant que
le cœur est sain. Elle a pour piédestal Phumanité , a dit Gangaiielli : j'ajouterai dans l'acceptation générale de' ce mot si consolateur , fjvi'eile est un lien nécessaire , et que celui qui n^en a pas , est capable de tout.
Malheureusement , sur ses bords , une grande partie de ses ministres lui donnent pour corïége Taveugle superstition et l'avide intérêt. A voir le nombre des images représentant des saints , dont ils tapissent les églises , on les croirait iconolâires. Ces tableaux, très-mal peinls , sont offerts à l'envi par les bons Mexicains , en exécution d'un vœu ; on les porte aux processions des fêtes principales, mais chacun à leur tour, et au bout d'un bâton doré , entre la croix et la bannière. Le jour de la fête du saint , celui qui donna le tableau qu'on a porté en pompe ^ festine ses amis ^ et envoie au curé , pour la messe et pour le sermon , un ou plusieurs dollars , trois ou six pièces de volailles , avec du cacao , de Vachiot , du sucre , pour lui faire du chocolat pendant toute l'octave. Chaque église , au Mexique, a une cinquantaine de ces mauvaises croûtes ^ qui sont de bon pain pour les prêtres.
Aussi ont-ils grand soin des ex-çoio , et de faire avertir un mois d'avance les njoteurs j du jour de leur saint , pour qu'ils soient en état de bi^n chômer sa fête. S'ils se montrent peu libéraux , on leur fait du haut de la chaire , une verlè admonition 'y si, faute de moyens, ils ne peuvent contribuer , on leur envoie l'image , en leur faisant notifier qu'elle tient la place d'une autre , et que l'église ne doit pas garder un saint inutile au corps et à l'âme ; si , dans la contribution , le dévot a omis la moindre partie de l'offrande dévehie au
cnré , celui-ci menacer^ Tautre de ne pas prêcher pour son saint.
Mais la plus terrible menacé est celle du renvoi : lorsque les Indiens rentendent, ils crai.^nent que la foudre ne vienne écraser leur village , pour les puuir d'avoir souffert qu'un saint ait été chassé de Féglise; ils se couisent sans délai pour acquitter sans faute Timpôt sacré ^ et les présens redoublent. J'allais oubli<-r, parmi ceux que j'ai notés plushaut^ que le paroissien ne peut aussi se dispenser, pour honorer le s dut, d'en mettre au pied de son image ; il y dépose, en conséquence ^ des fleurs, des fruits et , souv«:nt, jusqu'à douze cierges ornés chacun d'une réalej mais^ s'il se trouve seul dans la chapelle, sansqu'ori y prenne garde, il les allume et les laisse brûler tous à la fois , si bien qu'a la fin delà messe ^ le curé n'en voit que les bouts. Pour y remédier, il ordonne au bedeau d'avoir soin des offrandes, et (le. ne pas permettre à celui qui les donne d'allumer plus d'un cierge, en lui disant que le saint se plaît davantage à regarder ceux qu'on lui offre, qu'a voir enfumer sa figure;
A peine ritemissaesteslfroi-iQncê^ que le curé ou le vicaire, le sacristain ouïe bedeau enlèvent toutes hs offrandes; et cooime plusieurs saints ont beaucoup de dévots, outre le principal du jour , on recueille parfois jusqu'à cent cierges et autant de réaies, ^aiis parler des fleurs et des fruits. Par ce moyen, le moine qui dessert la paroisse de Pe^ tapa, ou toute autre de ces canlons, est souvent mieux fourni de ciergps que tel épicier de Paris , et n'en est paN plus éclaire. Ou les vend quelquefois en gros, à ceux de Gaalimala ; fuais en détail , on en tireplusdeprofilj paice qu'où les recède auxindiens ponj^ un mariage, un bapième, des relevailles , lane fête ou un enlerrernent ^ aind l'on peut re-
(79) vendre, j^squ'^^cu^q ou six fois, les mêmes eierges à celui qui les adonnés: sainte el lucr^nive navette, dont le iil est inaperçu des yeux vuîgaiies, et n'en produit pas moins de bons filets.
Il faut être bien orgueilleux ou bien modeste, bien téméraire ou bien tranquille, pour aiier à eonKsse sars répuî^nance. Mes catholiques éta;ent exempts d'orgueil et de témérité j ils y venaient sans trop savoir pourquoi, par habiiudej mais nous savions fort bien pourquoi ils y devaient venir. Comme ou leur avait dit que le pasteur ne pouvait leur donner une absolution , sans recevoir quelque petit cadeau^ ils arrivaient quatre fois l'an , au tribunal secret , les unsavec uneréale, d'autres avecdu beurre, dufromage , du sucre, des œufs ou du gibier, du poisson ou de la volaille , souvent à travers le carême , dont chaque jour, pour nous, aurait pu être un mardi gras : ils racontaient leurs peccadilles, en y mêlant parfois quelques drôleries de ménage , qu'ils prenaient'pour de gros péchés , et il s'en retournaient paisiblement , la conscience et les mains nettes.