‹ Mémoires de Billaud-Varennes, ex-conventionnelChapitre 57 sur 74 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Excursion. -— L'Alligator»

En politique, à Guatimaîa 5 il n'y avak rien à tenter ; d'ailleurs j'y allais rareoienî ^ et il n'y avait rien à faire avec les Petapas : quelques-uns, cependant, plus éclairés 5 moins prejugisies que les autres, savaient bien à quoi s'en tenir sur mon zèle apparent pour l'autorité absolue et sur ma prétendue thaumaturgie ; mais, de mon côté^ la prudence, et du leur, la timidité , se bornaient aa raisonnement. J'osais, du moins, sans crainte, dans leur douce société, faire un peu prendre l'air à ma philosophie républicaine , et plus encore à ce théisme pur, inébranlable, qui est ma citadelle contre la superstition et le philosophisme.

Quelques -bruits sourds depuis assez longtems , couraient sur certaines émeutes qui auraient eu. lieu plusieurs fois en diverses parties de l'Amérique-

Sud j maïs ces rumeurs n'avaient guère de consistance, et je n^'obtenais même que très peu de détails certains par ma correspondance avec la capitale : la poste , ici , est inexacte et infidèle , parce qu'elle est soumise à Faction doublement arbitraire du tribunal abominable 5 quant aux fouilles publiques , elles ue pourraient copier ou seulement extraire celles d'Europe, qui d'ailleurs ne pénètrent pas dans ces pays; mais elles parleront en toute liberté, de cocïieoille, et d'indigo pour toute politique»

Il y avait six mois que j'étais privé des nouvelles de nos chers Mexicains , lorsque je reçus une lettre, écrite depuis cinq semaines, quoique datée de Yera Paz , à trente lieues au plus de Guatimala. Retardée par la négligence, mais ayant un cachet intact, elle venait du président de notre loge clandestine , l'un des négocians créoles à qui les échappés du couventde Saint-Hyacinthe avaient dû en partie les secours nécessaires à leur désertion : il m'apprenait que son négoce venant de l'appeller à Yera 'Paz ^ il eut été fort satisfait de m'aller faire une visite , si ses affaires ne le retenaient dans ce port , et qu'il regrettait d'autant plus de ne pouvoir me joindre , qu'il m'aurait confié , de a^ive-ojoix , des nouvelles très importantes.

Je puis être à la Yera -Paz en peu de temps , dis-je à don Chrysostôme ; je vais feindre un petit voyage à Aqua-caliente , dans notre voisinage , comme pour y prendre les eaux , que le docteur m'ordonnera , si je le lui ordonne. Camarade , tout marche ici avec ordre et tranquillité : en mon absence , gouvernez la paroisse ou la commune ; et au retour , je vous ferai part , eu ami , de celte grande confidence.

(87) Moi et Azor , enfourchés, l'un sur sa jument^ l'autre sur mie mule, nous arrivons bientôt où je crois trouver N*** : personne ; il est parti depuis huit jours pour Carthagène. Peste soitde la poste !.. Allons je me suis promené , et j'ai vu la frontière du Yucatan 5 je me suis aussi rapproché , pour un instant , de Tami Pétion , à qui j'ai même écrit ; mais celte courte absence me fera payer cher la promenade : je cherchais du nouveau 5 il y en a pour moi à Petapa.

Elle me procura en outre une nouvelle preuve de rattachement du bon noir , qui me suivrait au bout du monde ; et cependant , M. Azor a des écolières en ville. Passant tons deux, en revenant , auprès du lac de Gaïili , je voulus m'arrêter pour laisser reposer mon andalouse et déjeuner sur Therbe , en souvenir de mes anciens bivouacs : pendant que mon carillonneur allait avec sa mule acheter des provisions à une ferme éloignée d'environ un quart de lieue , je laissai paître mon coursier flans la savanne, et m'assis sous un cocotier, au bord d'une lagune , à cent toises du lac.

Tandis que ma tête appuyée sur ma main droit© formait avec mon coude un angle de repos et de réflexion, quelqu'un,queje ne voyais pas , réfléchissait tout autrement sur mon individu. Sachant que des alligators ou caïmans, qu'on appelle ici ocrou-' bos , habitaient surtout dans ces lacs , je n'avais pas été me camper près de celui-ci 5 mais j*ignorais que la lagune , couverte de roseaux , que j'a« vais à vingt pas de moi, sur le bord du chemin , était devenue la retraite d'un de ces animaux, qui s'y tenait caché en attendant sa proie : c'est ce que j'appris à Tinstaut par l'agitation soudaine de l'eau

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dormante, et l'effroyable aspect du „>onslre, se dressant sur sa queue pour s'élancer sur moi.

Me lever pour m'eufuir, est ce que la peur me commande ; me poursuivre, est ce que la faimconseiile au crocodile: je vole vers ma haquenée pour Ja monter et nous sauver ensemble Non monjsepouvant,5eq„e l'iiomme, la jument du curé personnelle comme un chanoine, fuit plus vîté que moi, du côté de la métairie, oà je la suis à pied , aussi rapidement que le peut faire un moine dont les jambes ont acquis la paresse de celles d un uiquisueur. Cependant, l'animal féroce ' le caïman), courant aussi bien qu'un chevaK gaane beaucoup sur iiioi, n'en est plus qu'à cinquante pas ; je vais périr sous sa double rangée de dents... Soudain, grâce à la Providence , Azor , sur sa luonture , sort de la ferme, est saisi d'horreur, et s ecrie: « Courez donc en zig-zag (24) !»

Ranimé par sa vois, je me jètc aussitôt hors de Ja ligne droite, en décrivant un cercle, comme si jevoulais tourner l'alligator. On m'avait dit que c eta« de la sorte qu'on pouvait éviter ces cruels amphibies ; mais ma jument que j'avais voulu joinare, la métairie qui m'offrait un asyle, et ma frayeur qui devait m'en priver, tout m'avait fourvoyé, quoique suivant la ligne droite. C'est cellelà que peut prendre le crocodile pour obtenir ce que plus d un homme de proie recherche par la ligne courbe: la pesanteur du corps de l'ocroubo ou du lézard géant et la roideur de ses écailles, gênent ses mouvemens et paralysent sa poursuite

iimbrasse-moi, mon brave ami, dis-je à Azor en remontant sur l'andalouse qu'il ramène : sans toi, ma pauvre église serait veuve de son curé ! ~ lout autre vous eût averti. Voila du pain , des iruitsj déjeunons. ~ A cheval : je ne descen-

drols pas pour nn arclieveclié. - — (Se retournant vers l'animal, qui commence à nous suivre : ) Si j'avais ma nianchctld — Qu^en fesais-tu ? — Je le tuerais , et nous aurions ses œufs» — Sais-tu si c'est une femelle ? -— Je veux dire ses glandes : il en a quatre, qui sont remplies de musc. — Je n'aime -pas ce parfum-là, ei je crois déjà le sentir; pressons un peu nos bêles,.. Tu ris 5 je suis peureux , ce n'est pas être laclie. Mais de quelle manière pourrais-tu le combatlre, et le tuer surtout? Ses écailles sont dures , épaisses , rapprochées : on dit que le sabre et la balle no peuvent pénétrer jusqu'à sa peau. — Prêtez moi , je vous prie, votre couieau de cliasse.- — »Cl'est celui de l'alcade... ( Je n'étais point chasseur , mais je péchais assez souvent ) ; d'ailleurs je ne veux pas que tu t'exposes... Azor je vous défends... —

Azor, pour la seconde fois, désobéit; Azor, en chantonnant, me dérobe le coutelas, pendant que je regarde notre ennemi, et va au trot sur lui , par la diagonale , en dépit de mes ordres et de mes remontrances. Mais bientôt , à vingt pas du monstre , il ose mettre pied à terre. e. il saisit un morceau de roche , s'avance de côté vers une

gueul

e menaçante , et lance l'énorme cai

îlou

au

fond de l'horrible gosier , puis, aussitôt il plonge le couteau de chasse sous la hideuse gorge , et l'alligator tombe.

Je l'avouerai , j'étais resté spectateur , non tranquille , de cette audacieuse attaque ; ce ne fut qu'au moment 011 je vis l'intrépide nègre terrasser l'affreux crocodile et lui porter plusieurs coups assurés , que j'osai m'approcher enfin de l'autre Minotaure et du nouveau Thésée.

— Un courage imprudent , lui dis-je , n'est que de la témérité^ et à quoi bon cette victoire ? — C'est

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un monstre demolns danscepays. D'aillcTira, mon père , dans ma jennesse ( il n*a pas vingt cinq ans )^ ces sortes de combats n*etajent qu'un jeu pour moi , comme pour mes compatriotes. Avec un peu d'adresse , on tue fiiciîement ces bêtes, dont l'écaillé n'est dure que sur le dos.

Le défunt caïman était gros, à peu près, comme un mulet de bonne taille, et avait dix neuf pieds de long.

— Tu me feras penser à décrire , au retour , cet animal , que tu connais si bien 5 ce sera une note (26) pour l'ouvrage que je médite sur l'Amérique que possède aujourd'hui l'Espagne. — Oui, aujourd'hui , ei depuis bien long - temps ; mais savoir si demain... — Qu'oses» tu dire ?... — J'entends causer les créoles , les Indiens , nos pauvres noirs surtout, qui sont si

— Heim

fatigués des blancs !,

suis-je noir, monsieur

? — Vous mentiez de l'être , car vous êtes sincère et bon comme eux* c'est ce qu'ils disent tous, sans flatterie ni amour propre. — Si je suis bon , tant mieux pour moi. — Et pour les autres : pendant que vos pareils, pour la couleur... — Taistoi , ou parlons d'autre chose : on s'accoutume à fronder entre soi , et puis on politique ouvertement; alors la sainte vous absorbe. • — Nous parlons bas sur ce cliapitre avec mes camarades : Si j'écrivais ce que je sens , ce que je vois , certes, je risquerais ma tête noire... — Une parole, avec la dame en question, peut perdre un homme. A propos , il faudrait , sans négliger tes écolières , te perfectionner sur la langue française : tu copierais mes notes. — En commençant par celle où vous peindrez cet ocroubo, qui vous a fait une si belle peur... — Fort bien , tu te moques de moi. Mais puisque je suis bon, comme on a la bonté de te 1«

(lire , Je vais te payer la malice , par une fort bonne leçon d'un philosophe grec : « Le chien du ]Nil lappe en courant, de peur du crocodile: homme fais comme lui, en abordant la coupe de la volupté, w

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