‹ Mémoires de Billaud-Varennes, ex-conventionnelChapitre 61 sur 74 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Le Motionneur. — Un complot.

WVWVVWVVWk/»VVV

La vice -royauté de la Nouvelle - Espagne est divisée en deux départemens que Ton appelle capitaineries générales : les capitaineries sont, Mexico et Yucatan. Les provinces intérieures de Torient, les provinces intérieures de Toccident portent le nom de commanderies générales. L'autorité du vice- roi s'étend sur le Mexique entier ; mais , pour le militaire , le capitaine général de Yucatan agit hors de sa dépendance. L'héritage de Montezume, cette grande proie divisée , se subdivise pour former douze intendances, qui sont : Mexico, Puebla , Sacaiecas, Yera-Cruz, Durango, San-Luis Polosi , Yaladolid-Mechoacam, Sonora, Oaxaca ( qui comprend Yera-Paz et Guatimala ), Goanaxoato, Guadalaxara et Merida de Yucatan, Tlascala et Queretaro appartiennent également 4 cette vice-royauté ^ mais forment des cantons distincts et ne sont pas compris dans ces douze intendances. La population de la Nouvelle -Espagne s'élevait, en 1009, à six millions d'habit^ns^ et celle de la capitale à i4o>ooo.

RÎ*

Depuis la conspiration des Espagnols contre IiLirrigaray, celle grande cité jouissait d\in calme âpparenr. Ne me voyant point surveillé, parce que j'avais obtenu Tamitié de don Paternos , pâle et ïiî aigre prieur , mais excellent garçon , ce qui dément un peu ma façon de penser, sur les personnes blêmes 5 n'étant pas observé non plus par les créoles, dont j*acquérais la confiance en leur prêchant 5 avec discrétion , des idées libérales , je pouvais, deux fois par semaine , aller sans crainte au club secret qu'on avait , pendant mon absence, pour plus de sûreté, organisé en loge maçonnique. Comme un des anciens de rassemblée et comme une viciime de l'Inquisition , j'obtins souvent rbonneur de présider la réunion clandestine d'une centaine d'hommes de différentes classes : moines, avocats , militaires , artisans, boutiquiers, etc. Tous étaient patriotes, mais le mot république trouvait leur oreille bien dure (35).

.Je fis, un soir , trois motions, tandis que l'ami M^** occupait le fauteuil du vénérable. Il s'agissait^

î^. D'établir un journal, qui serait imprimé par lin typographe marron j et répandu furtivement dans les campagnes ;

^a". D'engager, par une circulaire, des citoyens connus dans les villes environnantes , à former des sociétés qui s'affilieraient à la nôtre 5

5^, D'établir une correspondance active et régulière avec le brave Miranda , un de mes anciens amis, qui seul connaît mon véritable nom et ma bizarre destinée 5 avec Hidalgo -Costilla, digne curé de la province ; avec Rayon , avocat distingué j avec N. Mcrcado , prêtre républicain ; avec Bolivar , qui , je crois , recommeucera Washingîon ; avec 1. Morelos , autre curé , dont l'esprit mili^ luire est soutenu d'un grand courage 3 et avec le

frère, Torrcz , qui ^ dès long- temps, à déserte le cloître pour voler au chaoïpde bataille. Aucun de ces lieis cnnciuîs du despotisme n'habiiaii cette capitale ', mais nous pouvions, du moins iValerlîiscr par lettres. La triple motion fut adoptée d'une voiï unanime 5 et, vers la fin de la séance , le frère Varennas iui nommé secrétaire perpétuel de cette académie révolutionnaire.

Yoici notre position, à celte époque, dans la cité de Mexico. La junte centrale espagnole, établie à Séville, avait placé, avant qu'on nous gratifiât du fameux Yenegas, Tautorité civile dans les mains de notre archevêque, que sa douceur, sa modération, faisait aimer de tous. Don Iturrigaray fut déposé uniquement, par le coubcil d'Espagne , pour avoir paru accueillir le projet de former une junte municipale , quand l'Espagne fut envahie par les Français et privée de son roi. Les Espagnols, qui avaient renversé ce plan , enorgueillis de leurs succès et devenus encore moins populaires^ déployèrent bientôt une insolence et un despotisme sans bornes , eu apprenant qu'ils étaient approuvés par la junte centrale*

La situation des Mexicains devint ensuite insupportable après la déposition de leur bon archevêque, autre Yincent de Faule , qui eut pour successeur l'audiewcia eile-méuie , dont tous les membres étaient ses ennemis ; mais ils ne gouvernèrent que jusqu'à l'arrivée de don J. Yenegas , fabriqué vice-roi par la régence de Cadix.

Sous le règne de Taudience, les troupes , constamment stationnées , en temps de guerre, entre la capitale et Yera Gruz , pour empêcher quelque descente sur les côtes pai les croisières bi itaii« niques, furent subitement appelées dans l'intérieur , ou leur présence était plus nécessaire que

dans les ports , depuis que les Anglais donnaient la main aux Espagnols contre la France 5 et le régiment de la reine fut envoyé dans une cité importante nommée Quereiaro.

fe Trois capitaines de ce corps, Abasolo, Allende et Aldama , nés à San -Miguel , ville peu éloignée de celles de Queretaro et de Goanaxoato, se trouvant unis d'amitié avec don Hidalgo , Fun des curés de la ville de Doiorès , voisine de San -Miguel et de Queretaro, Hidalgo nous avait écrit pour leur affiliation loi «qu'ils vinrent à Mexico 5 mais on n eut pas le temps de les admettre , car ils suivirent aussitôt leur destination.

Hidalgo , homme courageux, douéde talensdis-

de l'estime des honorables membres de la société , qui, sur ma proposition , l'avait reçu au nombre de ses correspondans. Il ne se borna pas à correspondre : ayant remarqué que la haîne portée aux Espagnols dans tous les cantons du Mexique ne pouvait être surpassée, il conçut, rédigea et nous transmitun projet d'insurrection , qui devait éclater vers la lin de 1810 Ce plan fut adopté, avec correction et renvoyé à son auteur^ pour être exécuté en tems et lieu ,

Abasolo, Alîende et Aldama sa joignirent à lui avec empressement, et leur zèle, pour augmenter le mécontentement, fut vraiment merveilleux. Le projet approchait de sa maturité, les partisans de l'insurrection étaient nombreux , lorsqu'Ituriiaga , chanoine de Yalladolid, l'un des conspirateurs, se confessant au moment de mourir, découvrit le complot à Gil, vicaire de Quereiaro.

La révélation fut aussiiôl communiquée à quelques membres de raudiencia , divisée elie-même alors), par la cupidité , en deux parties : les membres qui reçurent cette nouvelle la cachèrent aux autres, et firent conseiller secrètement aux Espagnols résidant à Queretaro, d'agir contre l'autorité, comme avaient fait les Espagnols de Mexico envers le vicei*oi , d'accuser leur corrégidor , qui haïssait ces membres factieux, d'être à la tête d'un complot. En conséquence , Dominguez , corrégidor , fut attaqué au milieu de la nuit , arrêté dans son lit et jeté en prison. Cette arrestation et le motif qu'on y donnait, répandirent l'alarme parmi les principaux conspirateurs j ils craignirent que leur projet, le seul qui fut réel, n'allât être aussi découvert, et résolurent d'en hâter l'exécution.

Allende, 1' San-Miguel

un des capitaines , se trouvait à cette époque ^ il en partit pour

Dolorés, où il parut, le 14 septembre ï8io, avec cent-vingt soldats recrutés dans sa marche. Ce jour là , Hidalgo prêchait les Indiens : les divers points de son sermon roulaient sur l'esclavage où les tenaient les Espagnols , sur l'état dans lequel leur trahison avait réduit la péninsule^ sur le danger que courait l'Amérique d'être livrée au pouvoir de la France, ou à celui de l'Angleterre^ qui assurément, proscrirait la religion catholique. Hidalgo finit son discours par appeller les Indiens aux armes; et aussitôt, ils coururent aux armes avec fureur.

a 1 arisirocaiie 5 car aes coups de mal que des coups de sabot,

eperoa

pli

Ém

jft*w*fWV^'V*V'V*/\/a/\ X

k .'ÏAA/%W\-W w-%*/v^

GHAPiTRE XXVI.

liisurreclion Mexicaine. — Le Curé - Général.

«/v»www*»rtAiW»

t 'Mà^iê

Secondé par Alleiide, Hidalgo dirigea d'abord sa troupe sur Si. -Miguel^ où toutes K^s maisons des Espagnols furent pillées. « Sans mon ami et moi , îious écrivit le curé général, ces demeures seraient en cendres et leurs maîtres en pièces. »

Deux escadrons du régiment de la R^jna vinrent se joindre à la petite armée , qui s'avança bientôt sur la ville de Zelaya. Là, les deux tiers du régiment d'infanterie de Selaga , ainsi qu'une partie du régiment del Principe^ cavalerie, se joignirent pareillement à l'insurrecnon. Hidalgo s'approcha ensuite de Topulente ville de Goanaxoato 5 située à soixante lieues N. O. de Mexico , et dont la population s'élève à environ quatre-vingt six mille âmes. Riano , intendant de Goanaxoato, se disposait à résister ; mais la troupe stationnée da^B« cette ville se déclara en faveur de l'indépendance 5 le gouverneur céda, et, le 29 septembre , Hidalgo prit possession de Goanaxoato,oùil trouva, dans les caisses royales, cinq millions en or, outre deux cents barres d'argent.

Cependant Yénégas , arrivé le 16 septembre à Mexico, réunitau palais les principaux decetteville ; et , dans cette assemblée oligarchique, il fit connaître iesbonneursquelarégencedécernaitauxi;ai/2<yfz/ez/7\9 d'Iturrigaray. Puis, apprenant les progrès d'Hidalgo, il dépécha dos troupes, sous le commandement du comte de la Cadena, pour défendre Quereiaro, point militaire d'une haute importance,

iJSHSSUI^

à qnarante-deux lieues de Mexico, et ville qui elait peuplée de quatre-vingt mille habltaus , lesquels Lvorisaieut les insurges et désiraient placer Hidalgo à leur tête , ce que le nouveau vice-roi, heureusement pour la cause royale, empêcha, eu introduisant des troupes espagnoles dans cette ville.

Par une proclamation, en date du 23 septembre, il essaya de rétablir le calme , en assurant que depuis le décret de la junte centrale , du i5 octobre 1809, les Américains se trouvaient ( à leur insu) traités comme les Espagnols 5 il assura aussi que les Cortès régleraient très-incessamment toutes les réformes utiles , pour établir la prospérité générale.

En attendant , Hidalgo commença l'exercice de son pouvoir, par abolir la taxe appeiée trïbutos ,

que

de

puis

la

les Indiens

conquête , les maiens avaient toujours payée. Cette mesure les décida en sa faveur, et tous ceux du Mechoacan accoururent à son armée. De son côté le vice-roi forma des corps de guérillas , entièrement composés d'Espagnols , et une milice indigène , mêlés de prolétaires euro* péens : il appela cette milice Patrioîas, Ces corps divers nuisirent beaucoup plus à la cause bourbonîiienne que les indépendans eux-mêmes. Le représentant de la junte fut obligé, après avoir reçu des plaintes innombr£(bles , de les licencier.

L'insurrection s'^étendit rapidement^ malgré tous les efforts des royalistes. Lagos , dans rintendance de Guadalaxara , ville fameuse par une foire quinquennale , Zacatecas , cité voisine des mines les plus riches de la Nouvelle - Espagne , et d'autres villes situées au dessus de Queretaro , saisirent tour-à-tour avec empressement, Foccasion de secouer le joug pesant de la mère-patrie.

Durant le séjour d'Hidalgo à Goanaxoato , il établit une sorte de discipline dans la foule tumul-

Tr II.

li]pns6 dont il était suivi, nomma des officiers pris parmi les soldais déjà disciplinés, pour commander les nouveaux corps, et plusieurs capitaines devinrent à sa voix , majors, colonels, généraux. Il fit aussi battre monnaie , fabriquer des canons de bois ( pour la montre sans doute ) (36) , et un de cîvivre , qu'on nomma el Libertador. Les troupes d'Hidalgo furent armées avec des piques, des liaches , des^ couteaux , des mcrnsquetons ^ mais fort peu de fusils.

Gependanl Hidalgo s'avança sur Yalladolid , où il entra le 20 octobre, aux acclamations des Indiens, des nègres , des créoles , des prêtres et des officiers j qui , dans leur joie , lui prodiguèrent toutes sortes dlionoeurs. Hidalgo s'empara, dans cette vdie , de douze cenis mille dollars; et un régiment de milice vini s'y ranger sous ses drapeaux.

Trois jours après , il retourna sur Indaparapo , et y convoqua un conseil de ses principaux capitaines, afin de faire plusieurs promotions. Ce conseil proclama Hidalgo généralissime de l'armée des Américains , qui n'était guère qu'une nombreuse caravane j AUende, major général ^ Abasolo, Ocon , les deux frères Martines, felds-maréchaux; Aldama, Ximenès, Arias et Eallcrea , lieuleiians généraux 5 etc. Une messe en musique fut célébrée à cette occasion , ei l'on cbanta un Te Deum, Le généralissime passa en revue son armée , qui était divisée en régimens de m ille hommes cliacun : quatre -vingts régimens furent ainsi formés, et la solde établie sur un pied très -avantageux. Hidalgo, à cheval , faisait cette revue avec son uniforme de généralissime : c'était un habit bleu , à pa remens et revers écarlate, brodé en or et en argent 5 écharpe noire à franges d'or ; chapeau rond relevé à gauche et orné d'un panache en plu-

mes (le Meclioacan : il portail en sautoir une médaille sur laquelle était l'image de la \ierge de Giiadalapa , en grande vénération dans le Mexique. Les drapeaux de l'armée étaient azur et blanc, pareils à la bannière de l'empereur Quahutimoc.

D'Indaparapo, cette armée se dirigea sur la ville centrale 5 par Marabalio ^ Repetongo , Jordona , Istlahuaca et Toluca ^ où , le 27 octobre , elle lit son entrée, se trouvant parvenue à douze lieues de Mexico.

Si cette capitale courait un péril imminent^, les Indiens et les créoles, les moines et Les nègres, les patriotes et les prêtres de la classe moyenne, n'avaient pas à le redouter 5 mais tous les Espagnols étant abhorrés par le peuple, et mêioe d'un grand nombre de personnes considérées par leur rang ou par leur fortune y étaient dans la stupeur , qu'ils tentaient de cacher sous un air de jactance. Uo cri de liberté aurait suffi en ce moment , pour accomplir la révolution ; elle n'eut pas été sanglante ^ ses chefs étaient humains*

Cependant les forces royales, divisées en différeiis

corps

, étaient stationnées à de g-^andes distances

l'une de l'autre : don CalIeJaSy à la tête d'une bri gade, occupait St. -Louis de Potosi,àcent dix lieues de Mexico 5 le comte de la Cadena, commandant trois mille hommes, se tenait à Queretaro, et Yenegas U'^avait que peu de troupes postées aux environs de Mexico, plutôt pour contenir les habitans , que pour s'opposer au curé de Dolorès.

Le vice- roi sortit de cette crise par un expédient qui le sauva. 11 décida l'archevêque de Mexico et l'inquisition , le premier difficilement, l'autre sans pemc , à diriger contre Hidalgo , ses partisans et toute son armée, une excommunication, et elle fut lancée sur ces indépendans, avec un édit de ia

Ém

,!!,.:'■ Iï:i

7il|^

mînte{?>'j), qui déclarait Hidalgo hérétique... Eu relisant ceci , on croirait être en France vers le i5'* siècle, ou en Espagne au 19*.

Hidalgo répondit à ce vilain décret par un beau

mamteste.Enyexposantlesprincipesdesa croyance, îi signalait les contradictions des révérends inquisiteurs clans l'acte d'accusation qu'ils formaient contre lui: ce Yous m'accusez , leur disait-il en terminant , de ne pas croire à l'existence de l'enfer, çt de prétendre en même tems que dans Tenfer est un pape canonisé ! >5

Cette excommunication ne fit aucune impression suri armée libérale^ car Hidalgo, prêtre lui-même, persuada facilement aux Indiens et à tous ses soldats , que ceux qui avaient prononcé une aussi terrible^ sentence, étant ses ennemis, ne pouvaient être juges dans cette cause , et que l'arrêt retomberaitsur eux. xMais tous les liabitans de la eranda cite et ceux des diverses provinces où Tinsurrecîion n avait pas pénétré encore , n'osèrent plus se prononcer pour elle, malgré les exhortations patriotiques de notre journal clandestin , et restèrent paisibles ou absorbés dans une profonde terreur. ^

Nous-mêmes , il faut Favouer , nous n'ôsames heurter de front ces hommes noirs , qui pour toute raison, montrent des fers aux raisonneurs, et . pour toute lumière à leur service , n'ont que la tlamme des bûchers... Arrêtons-nous :

La mainte ardeur des moines et cagots, Je la dirais , mais garde les fagots ; Et des abus dont l'église est fourrée , J'en parlerais , mais garda la bourrée.

Marot.

Page 1