‹ Mémoires de Billaud-Varennes, ex-conventionnelChapitre 66 sur 74 · CHAPITRE XXXL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXL

Le Prisonnier. — Orage.

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L'ÉTUDE , le travail et la philosophie étaient pour moi de grandes consolations. Hélas ! de toutes celles dt)nt le charme si bienfaisant adoucissait encore une captivité qui n'était pas sans espérance, je perdis soudain la première, en perdant

Bion prieur. La mort nous reiileva suLkement^ chacoD le regreUa 5 je îe pleurai, par gratitude plus que par intérêt. Qui le remplacera? il y a cent à parier contre un , que ce ne sera pas son Bîériecbme moral . . ,

Pendant cet intérim y en attendant qu'un tour îm pratique dans ma prison ou que le nouveau chef me laissât apporter ma subsistance par un frère visible, on m'en faisait passer par un frère îai, marmiton de la cuisine priorale , savant comme un ignorantin , et bel esprit comme un sot à prèteniion : ce frère, vraiment laid , dont la figure basse annonçait la sournoiserie^ malgré un air patelineur, semblait porter écrit sur de louches prunelles , ici je mens et là je mouche.

Un jour, apportant mon dîner dans un cabas: ■— En vérité , mon frère, je plains votre posuioii de tout mon cœur... — Et moi aussi. — Que de jours passés de la sorte ! surtout, que de minutes ! Enfm, tout doit finir, et il faut espérer que cela finira,,, — Heureusement, car je ne suis pas immortel. — Mon Dieu, ce n'est pas ça : la révolution circule, fait du chemin... — C'est qu'elle n'est pas en prison. — Voilà un congrès qui raisonne... — Je suis ici pour avoir raisonné. — Mais vous n'y serez plus longtemps, et ces bonnes nouvelles.., — Je ne songe qu'à mon bréviaire. A dîner, je vous prie. — ■ L'illustre général a une politique, un zèle,.. — Ma soupe s'il vousplait. — llest chaud... •—Le potage?.. — Non, le zèle de Morelos. Dites donc, entre nous, je pense qu'il réussira?.. — S il n'échoue pas. — A propos, il court dans la ville une romance en l'honneur du brave Hidalgo 5 j'en ai une copie... —D'Hidalgo?... — Yous n'entendez guère 1 — Hélas ! une prison si longue altère lin peu les facultés physiques et morales... — Si

( 1^7) vous eiiez solide cil pA/^iO/2077ii(?, le père Paternos nous a dit avant de mourir... — Avant? ~ Que vous n'étiez pas moius boo juge en fait de poésie... — Comme vous en cuisine. — He 1 quand iV mets la main , la nôtre est bonne. Lisez cette romance, que je trouve fort belle 5 vous jugerez...

Une prison n'est pas un tribunal. — Ce sont

Jes vers... — Que Ton tire du nez. — Superbes et toucbans. Yoyez, voyez. — Je dîne.

Ce frère laid me croit aveugle, et fait le sourd.— Yoiciune aile de chapon que j'ai rôde moi-même.-— Et tant soit peu brûlée. — Si quelque père vient ici, ne parlez pas de laromance... — Plait^l ? suisje un observateur? Puis -je observer en outre F-- Yous vous fâchez... Pardon... Au surplus, si je 1 ai, c'est que j'aime les vers. ..— J'observerai pourtant... — Et la pièce est si tendre.,. — Que votre aîle est bien dure... — Ah ! j'oubliais., qn^uu aide-jardinier , entré chez nous il y a peu de tems, m'avait chargé pour vous d'une commission. — Pour moi? — C'est un esclave libre, un nègre affranchi , éduqué, qui connaît la langue indienne : comme il avait écrit , pour nous prouver sa science et sa piété, le Fatcr dans cet /VZiome que vous connaissez bien , il me pria de vous prier d'examiner cette prière en vous priant de corriger ks tiiutes d'orthographe, s'il y en a, parce qu'il a l'ambition de devenir maître d'école du coté de la Yera-Paz. Tenez voiçi l'ouvrage... — - A d'autres je vouspr/e/ Yous savez trop que je ne dois rien lire qui n'ait été visé au bureau d'un supérieur... — Une prière... — On me prierQ.it de lire l'a b c , sans un visa, que je dirais encore à d'autres-, çt n'y revenez plus, ou je parle de la romance.-^

Il se relire. Je réfléchis alors plus froidement : cette romance politique cachait sans doute un piège |

roaîs la prière?... Aussi 5 car, pour mieux me tromper, on aura fait écrire en indien quelque fausse nouvelle bien agréable, doniJ'effet me causant d'abord une joie imprudente, aurait fini par faire resserrer mes chaînes... Ah î le bon Paternos n'eût pas permis une pareille épreuve !

On carillonne, la musique se fait entendre , on accourt du jardin, bruitlàhaut, bruit là bas et bruit partout : noire nouveau supérieur arrive. Sera-t-il un geôlier pour moi ?... Huit jours s'écoulent sans qu'jl vienne me visiter 5 mauvais présage.

L'on m'annonce enfin notre maître*,. Ciel ! me trompé-je ?... non , c'est lui! un des quarante enrôlés pour les Philippines, un de ses six déserteurs, tm complice , un ami , et c'est.. . Sage lecteur , si je n'écrivais qu'un roman, vous verriez reparaître ici, comme prieur , don Chrysostôme, que vous connaissez assez bien pour croire qu'il m'eût délivré 5 aux dépens même de sa place , acquise avec Tor de sa dame pour la délivrance d'un frère ; mais J'écris une histoire : intéressante ou non, elle exige que je ramène sous vos regards... le frère Mathias que nous avons laissé chef de marmite à Chiapa- Royal. J'ai su depuis, qu'ayant fait, comme le curé , d'assez bonnes économies dans son administration œcuménique , il s'était procuré facilement la charge de prieur. Quoiqu'il en soit, sans doute, le prisonnier retrouvera en lui le protecteur qu'il a perdu , ce ménechme moral... Yous allez voir (45).

A son premier aspect, la surprise me fait jeter tme exclamation , la joie me conduit dans ses bras ; ruais ils s'étendent, comme pour imposer les luaiiis, et me repoussent... Un visage glace ne m'attire pas davantage 5 j'entends prononcer ces paroles du ton le plus sévère : ce La grâce m'a touché , la re«-

ligion me gouverne ; un ennemi du roi ne peut plus eue mon ami : qu'il se console avec la piété dans le sein de la pénitence... >5

Saisi d*élonnement et de douleur , je reste muet un instant ; mais l'indignation succède, et je salue ainsi le départ de don Mathias : ce Si les honneurs changent les mœurs des gens du monde, c'est encore pis chez les moines ! »

Sept mois se passent dans la même position ; rien n'est retranché au régime réglé parTancien prieurj mais aucune visite, excepté celles de l'argus frère du pot.

De la mansarde, où ma philosophie commençait SL languir, la vue ne s'étendait que sur une partie de nos vastes jardins; le potager, le verger, le parterre étaient hors de monhorison, qui ne formait qu'un demi -quart de cercle, en raison de la double grille , et cette étroite perspective était borné encore par une assez haute muraille , au-delà de la quelle s'élevaient de grandsarbres, des maisons, des clochers.

Parmi les Indiens qui venaient tous les mois entretenir les allées d'orangers y que j'avais sous les yeux, je remarquai souvent l'homme au Pater^ ce nègre libre qui ambitionnait un emploi de maître d'école 5 et je le remarquais , parce que chaque fois qu'il venait travailler avec ses camarades , il regardait de temps en tems vers ma fenêtre, croirait les mains , penchait la tête et haussait les épaules. Etait-ce un rôle pantomime qu'on lui faisait jouer, pour amener un dialogue entre lui et le détenu, que la scène eût mené ensuite à un sot dénouement?.. Si c'était plutôt... Quelle idée! Ce noir a été affranchi, il sait écrire, il entend l'indien, il veut , dit-il, devenir magister du côté de la Vera-Paz : serait-ce mon fidèle Azor f.. Il

se serait nommé... Peut- être a-t il cliatigé de nom;. ■ 11 aurait rappelé', pour mieux me mettre sur la voie, Guatimala, Petapa...OQi, pour se compromettre!.. Je ne saurais le reconnaître à la figure ; car les nègres , surtout , se ressemblent de loin 5 mais la taille de celui-ci, sa démarclie , ses gestes et son agilité, tout semble m'offrir mon élève. S'il venait seul... il ne le peut sans doute. Ah! j'eis grand tort de ne pas lire sa prière !..

Un beau dimanche , par un tems orageux y tout le monde étant au salut, j'ouvre mes persiennes pour comtempler une tempête comme Ton en voit peu sous cette zone : deux nuées électriques semblenllutter entr'elles, plusieurs tonnerres grondent, mille éclairs éblouissent , l'immense arrosoir s'ouvre, et des torrens de pluie parodient le déluge , tandis que louragan fait incliner la tête des arbres les plus orgueilleux... Spectacle pour le prisonnier , lassé de la monotonie d'un point de de vue qui ne varie jamais.

Pendant la comlemplaiion de ce sombre , mais grand tableau, le noir arrive, et c'est pour moi un ange de lumière. Il accourt près de ma fenêtre, à ia distance nécessaire pour être reconnu à travers, une grille qui Fempéche de s'avancer sous ellemême. . . Oui, c'est Azor ! . . . Saluant son père adoptif dans l'esclavage , il forme de ses mains un porte-voix, qui protège ;, en dépit des vents, le vol de cette phrase jusqu'à mon oreille attentive : « Yers minuit , Azor sera là ! » Puis, il me jète un peloton de fil, que la grille re« pousse en vaiu plus d'une fois ; je le saisis , alors Azor se sauve. Deux mots sont attachés à la pelote : « Tenez-vous prêt : un peu avant minuit , je serai sous votre feiiëire j vous me rejetterez ce peloton de fû en en gardant un bout } j ^attacherai

à l'autre une échelle de corJe^ que vous retirerez à vous pour rassujélir aux barreaux : le reste nie regarde. ^^

Il aura sans doute une lime , et la pelote de gros fil amènera réchelle. Comme disaient nos patriotes du faubourg Saint- Antoine, il faut avoir le fil. . . ce sera celui d'Ariane , pour me tirer d'un autre labyrinthe. îneénieux, brave et sensi-

-le

ble Azor , comment reconnaîtrai-j

Dieu protecteur ! qu'il réussisse ou non , daigne bénir ce pauvre nègre, qui, seul dans Fuuivers , vient secourir un pauvre blanc 1 . . .

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