‹ Mémoires de Billaud-Varennes, ex-conventionnelChapitre 67 sur 74 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

Nègre libérateur. — - Récit.

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L'horloge du couvent n'a pas sonné dix heures, que le captif, son paquet prêt, comme s'il attendait la diligence , se met en sentinelle et compte les minutes , avec bien plus d'impatience que le thésoriseur ne compte ses écus. Déjà le bruit des portes que l'on ouvre et referme dans nos longs corridors , annonce le coucher des moines , il est onze heures 5 bientôt règne le calme : tout dort dans cette ville , excepté les faction b aires et les observateurs , l'avarice et l'ambition , le remords et la crainte, le vice-roi et l'inquisition, l'amour, la jalousie, l'inquiétude, la fidélité, le malheur, Azor et moi. J'ai Foeil fixé sur le bosquet; et j'aperçois... ces ténèbres visibles dont nous parle IV3 il ton 5 j'écoute, et n'entends guère que,seiott un autre poëte de mon pays :

Le bruit des ailes du siFence Qui Tole dans l'obscurité.

T. II. il

Un peu avant miDulî... le cœur me bat ! je vois filer dans le jardin , comme une étoile errante , un pelit astre^ c'est-à-dire ^ une lanterne sourde j qui s'approche de ma croibée , et disparaît dessous. — Si ! — Bon ! ~ Yoilà tout Tentretieu , et je jète

le m.

Trois minutes s'écoulent... rien !... Ab ! un bruit sourd an pied du mur... Qu'entrevois- je ? la grande échelle à cueillir les oranges? Il n'a pu seul la transporter ici au lieu de l'autre ... Mais l'étoile scintille au faîte de l'échelle, et le porteur du phare qui m''éclaire , me passant une lime :

— Coupez deux barreaux , mon cher maître , à la première grille j je me charge de la seconde. — Eon Azor ! génie tatelaire , que ne dois-je pas... -— Travadlez , nous causerons en route. — Je puis f

si \ous voulez

Dominique , le souper a duré trois heures , ils dorment tous commesdes .. porcs-épics. — Auraistu porté seul cette double et pesante échelle? — J'aurais pu Famener , si elle était roulante , à la place d'une autre ^ qui est moins sûre : un jeune Indien de la ville m'a aidé et veille là bas. — Comment î par où est-il entré. — - Par une porte du verger dont j'ai fait sauter la serrure : j'aurais pu l'introduire aisément par la gjande porte; car îe frère portier est ivre ; mais j'ai préféré l'autre, qui donne sur la rue St. -Jacques , où demeure cei Indien y aubergiste et limonadier, chez lequel vous aurez un gîte, en attendant... — Es-tu sûr de ce garçon- là ? — Comme de moi : j'ai épousé sa sœur, et nous sommes amis , quoiqu'elle m'ait quitté... — • Ah ! tu es ?,.. — Marié et libre.

Deux heures suffisent à peme pour scier les quatre barreaux , et nous n'étions pas sur des

du moins, en parlant bas... — • Plus haut , c'était hier la fête du grand Saint-

poses. — Prenez courage^ vingt tours de limeencore^ et vous éles en liberté. Si vous eussiez lu le pater, vous auriez reconnu l'écriture de voire élève et * depuis plusieurs mois, vous respireriez à votre aise y ^ïv de r indépendance. — Ah! j'ai bien regretté... Mais ce frère, aux yeux discordans, me parut être un espion. — Il ne Tétait pas sur ce point. Croyez au resie que si j'ai lardé si long-tems à vous servir, c'est que ma bonne volonté surpassait mon pouvou^ — Toi, t'excuser ! — On a^ous dira,,, je vous dirai... Allons, le passage est ouvert : prenez seulement vos papiers 5 les effets les plus nécessaires 5 on en trouvera d'autres 5 j'ai quelqu'argent. — Cœur généreux ! mais va, une petite somme que j'ai pu conserver, nous mettra pour long-tems à l'abri du besoin. — Oh î j'ai des bras qui aiment le travail, outre une centaine d'écus... Jetez votre paquet, et mettez le pied droit sur cette partie de réchelle... là... prenez garde! bien. C'est moi qui vous éclaire,,, chacun son tour. — .

Il rit , et moi je tremble ; s'il faisait jour je descendrais plus vite , car la tête me tournerait»! Mais nous voici à terre , Azor et son ami prennent l'évadé sous les bras , vu la faiblesse de ses jambes , et^ en quelques minutes, le déporté Français , le proscrit Espagnol , formant un seul individu , retrouve encore , grâce à la Providence, un toit hospitalier î

^ Azor , à qui je dois la vie pour la seconde foîs^ léiMoignait une joie égale à ma reconnaissance , que je ne pouvais exprimer dans le premier étonnement, l'espèce de torpeur où devait se trouver un homme qu'on voulait enterrer vivant et qui sort tout-à-coup des portes du tombeau. Des cordiaux et la gaîié d'Azor me rendent par degrés le

calme , et j*écoiite avec rialérêt que je lui dois p le récit de ses infortunes.

<c Banni pour une noble cause , et vous croyant ^bîmé pour jamais dans le gouffre du Saint-Office, j*errai long-temps, avec votre certificat de libération , de bourgade en bourgade , en diverses pro- Yinces 5 et surtout dans TYucatan , exerçant à la fois les métiers de carillonneur , de sacristain et de maître d'école. Je gagnais peu , et j'avais du mal comme un nègre : je m'enrôle à Campèche sur un corsaire indépendant , qui s'y trouvait alors sous pavillon anglais. Nous courons l'océan jusqu'aux parages de Cadix, où nous ne prenons rient j'ai rhonneur , en passant, de saluer la terre où croissaient à la fois, sous la main d'un César, des lauriers pour orner les braves et des braves pour les cueillir... Buvons à leur santé ! »

~ Diantre ! mon cber ami , est-ce que tu serais Bonapartiste ! — Je suis, par vous, et je veux toujours être indépendant. -^ Bravo !

c€ En rôdant vers les Canaries , nous capturons un négrier péninsulaire , comme vous dites, chargé de deux cents noirs et d'un baril de poudre d'or: nous le ramenons sur la côte de cette Afrique où naquit mon malheureux père, nous y rendons la liberté à tous les nègres , en leur donnant les armes des marchands d'hommes, nous y oublions ces derniers , sans oublier la poudre , m utile en paix comme en guerre , et , revenant par St. Domingue avec une prison flottante et vide, nous la vendons au Port au-Prince, ou Pétion gouverne un grand nombre de mes pareils avec )) — L'as-tu vu , ce républicain ?. .

•' '"^'"""'" '' ^"«t trps accessible

tant de sagesse..

^ui parler du frère Vavcnnas.,.

a.u as bieu fait! — Et de voire dernier malheur , dont il a paru fort touclié. — C'est un excellent homme! Allons, je Unirai par le rejoindre, avec loi, mon ami.

Le narrateur me dit ensuite qu'il serait volontiers reste à Saint-Domingue , sans le pressentiment, l'espoir secret qu'il avait de me retrouver.

ce Partant de cette île célèbre, coutinue-t-il , nous prenons, auprès de Cuba, un navire espagnol chargé de sucre et d'in Jigo, qui venait de la Yera-Cruz et se rendait à la Havane ; mais il voit , malgré lui , la Jamaïque où sa cargaison est vendue, puis nous mettons le cap sur Carihagène, où résidait notre armateur. Un (libustier ou un forban que nous rencontrâmes ensuite et qui n'osa nous attaquer^ nous hêla, pour nous dire que trois bâtimens espagnols, très- richement lestés et venant de laVera-Cruz, devaient franchir bientôt le golphe du Mexique^ et que nous ferions bien d'aller à leur rencontre à la pointe de Yucatan. L'avis plut atout l'équipage \ les corsaires jettent l'argent par les fenêtres, et de pareils dissipateurs n'eu ont jamais assez : don Ziios , notre capitaine , voulant, d'ailleurs, reprendre une maîtresse qu'il avait laissée à Campéche, adapta aussi le conseil.

j» Nous étions déjà parvenus à la hauteur de l'île Gozumelj lorsque nous vîmes en effet trois navires sortant du golphe : le forban n'avait pas menti , mais il avait voulu attraper un corsaire \ car l'un de ces vaisseaux était une frégate , qui s'empara de nous après une salve complète et deux heures de chasse : nous perdîmes trente hommes, le navire et la liberté.

5* Le capitaine triomphant me donna comme esclave, malgré votre ctirtificat ^ à un naturaliste

de Barceîonne qui voyageait en Amérique aux frais de son gouvernement: Ja frégate nous débarqua en peu de jours à Vera-Paz^ et don Roxas, mon nouveau maître, puisqu'on me Je donnait pour tel, prit avec moi la route de Guatimala. Je lui contai alors ma déplorable histoire. « Ne crains rien , me dit-il , j'ai plus d'autorité ici que tu ne l'imagines y et, puisqu'on t'a banni pour crime de fidélité, sois libre, sers-moi librement : voici ta libération signée de ce pauvre pasteur 5 garde - là ^ je te prends d'ailleurs sods ma protection. y> Encorewn homme bienfaisant, lui répondis -je en baisant sa main généreuse î c'est le second que je rencontre sur cette îiiaîheureuse terre. Patience , répliqua- 1- il en souriant^ la liberté en fera naître d'autres 5 elle est la mère de toutes les vertus. — Voilà un homme î

^ « En arrivant à Guatimala , je priai don Rosas d'obtenir du prieur la permission de vous voir , et j'espérais en profiter : il y avait pensé lui-même , et nous allâmes au couvent des Jacobins ^ mais don Théolime nous dit , en gémissant^ que vous étiez, à Mexico dans un in-pace et pour la vie. Yous devinez mon désespoir.

» Je parcourus e/îsuite^ avec le philosophe, en qualité, non de valet, mais d'interprète pour la langue indienne, toute TAmérique espagnole, et je puis vous donner sur les pays que vous n'avez pas eus... sub oculis , de bons renseignemens. Sachant dix langues, membre de vingt académies, décoré de cinq a six ordres, et très -riche par ladessus, puisque tous les banquiers étaient les siens , don Roxas recevait le même accueil des royalistes et des indépendans : je ne vous dirai pas s'il adorait la royauté, mais je sais qu'il aimait beaucoup la république, m

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