CHAPITRE XXXVI
Départ de la Nouvelle- Espagne. ^ Le Port-au Prmce.
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Quinze jours d'une fièvre , tantôt lente , tantôt aigiie, s étaient passés, sans qu'aucune réponse me parvint , ni de Chrysostôme , ni de son ami don lioxas : alarme d un pareil silence , et les nouvelles précédentes n'étant pas de nature à me tranqiuLiser, j avais, dès le seizième jour, envoyé mon tidcle Azor à Xalapa , pour connaître la cause de ce sinistre contre-temps^ que j'attribuais en partie a ia prise de Moreîos.
Avant le retour du bon nègre , mes craintes sur le sort du généralissime ne furent que trop con-
firmées : mon liôte vint m apprendre , en gémissant, que, du chanip de bataille d'Acatama, le brave Morelos avait été conduit, chargé de fers, à Mexico et renfermé dans un cachoi de l'inquisilion, aux yeux des Mexicains, dont il avait voulu briser les chaînes y qu'on l'avait accusé d'hérésie et de trahison , mais déchargé ensuite du premier crime, ce qui lui évita l'affreux supplice du bûcher 5 que , condamné à mort pour le second, il avait été transféré pendant la nuit, au hameau de San Christobalj à six lieues de la ville, le viceroi n'osant faire exécuter la sentence dans Mexico, de crainte d'un soulèvement 5 qu'eniin on l'avait fusillé, dans le dos , comme traitre...
Le pauvre Azor , plus mort que vif , revint de Xalapa , pour m'apprendre d'abord que don Roxas, arrêté tout-à-coup, depuis neuf jours , par des agens du St.-Ofrice, dans une partie de campagne , devait avoir été conduit à Mexico et jeté dans la maison noire*..
Et il m'apprend ensuite que Chrysostôme, ayant été, la veille de ce lugubre enlèvement, expédié de la première ville par ïoledo , pour hâler l'arrivée de Morelos, l'avait joint au dessus d'Acatama, js'était trouvé ainsi à l'affaire du 5 septembre, et y avait péri comme toute l'escorte.,.
Celui qui a perdu un frère , un véritable ami, peut seul se figurer quelle fut ma douleur à cette accablante nouvelle !.. Azor fondait en larmes, et les miennes coulaient en abondance 5 mais il pleurait , le bon Azor , par pure sensibilité , taudis que, malgré moi , uu seniunent de personnalité vint se mêler à cette trop juste douleur.
— Sensible et Cher 7\zor , je perds tout à la fois, en quelques jours, trois soutiens, trois amis!,.. 11 ne me reste plus , pour m'a t tacher à l'exis-
«rcaon Oh! moi toujours, usqu'à la înorl!..
Jti L^' k" ' '^'^ répi'Wicain.s d'H.ïd vous accue lle.a bien , comme ,e vous l'ai dit à Mexico. Vous pouniez cependant accepter un autre parti qui vous conviendrait mieux.. Mais j'aJIaisoul.iier lacirconstance qui m'a fait hâter mon retour ! Le i>ii-et que vous écrivîtes à don Roxas ne peut-ii
pas vous compromettre? Oui... je l'ai si"né
^^rennas et je cours un double péri], comme évadé
comt/^TV ^^'^"^^ .'"'' ^' "" conspirateur et comme... Hda,! prpscru en France, proscrit... -
vous ... ~ ^ u sauras bientôt loutes mes infortunes: le veux du moins payer un dévouement sans bornes , pr une amme sans réserve. Que me disais- tu
o. Haï 11 r,. ,;
Azor baisait les mains de son ancien maître, dont il avait ueux fois sauvé les jours 5 ce nèaré généreux expri.nait avec énergie tome sa gratitifde
confL?ce!" ' '"" ^''"'^' ^" I"""'^^' ^'^ *«
— Je disais que le président , l'illustre M. Pétion , vous recevrait comme vous devez l'être, et oue vous seriez L.en auprès de lui; mais , quoique je fusse charme de vous accompagnera St.-Domi4ue , ou , aurais tant de camarades, je pense que vous seriez mieux dans les Etats - Unis.!. — Patriotes pour patriotes... j'aime autant les enfans de Mozambique que les fds d'Albion... chez îesqurls, au surplus, je ne connais personne. — li y a dé nouveaux proscrits. Qui m'ont proscrit moimême | mais je le leur ai pardonné dopuis Ion"tems. -Bon Toledo, le général Humbert... 1- Ail . 5e serais ravi , sans douie , <!o voir ces biav^'s , «tsur-toutle deiEicr, mais il faudrait aller à *;]
( i87 ) Piientedel Rey : la route est-elle sorc, pour mol ?.. — Très sdre, avec vos posseports... — Avec celui de Calléjas , bon pour les royalistes... — Et votre robe, bonne pour les indépendaus. -—
La robe, renfermée dans la valise, m'eut servie de passepariout , mais seulement pour gagner Véra- Cruz; encore mon signalement, malgré le nom de Pedro Gomenez, avait peut-être été donné à toute la Ste. Hermandad. —Je les ai vus tousdeux...— Qui?.. — Le Français et l'Espagnol : ils se trouvaient à Xalapa , dont les insurgés sont les maîtres , comme de la ville où nous sommes ; quelqu'un me les montra dans ^hôtellerie où logèrent... ceux... que nous regrettons... — Tu leur parlas ? — J'osai ni'approcher d'eux... — Ce sont des hommes. — Oui , sans douie ; mais l'un , le générai , est un de ceux qui font trembler la terre, et je n'en avais jamais vu 5 l'autre, un représentant du peuple,..—- Mon dieu , je le fus aussi, moi, du premier peuple de l'Europe , et n'en suis pas plus fier...
Azor me regarde soudain d'un air plus que surpris , et , si je l'eusse laissé faire, il m'aurait admiré... — Petion ne t'imposa pas, et nous..- — • De moitié moins , il est mulâtre... — - Eh bien ? — Je les aborde, et leur confie la situation d'un ami du grand Morelos , de... et de... M, Toledo, ainsi que le guerrier, seront enchantés, m'ont-ds dit , de vous emmener avec eux, si vous le trouvez bon... — Sont ils encore à Xalapa? — Ils allaient repartir pour el Puenle del Rey, d'où ils retourneront bientô! à Washington , pour revenir plus tard dans le Mexique avec d'autres secours. — Je veux du moins les voir, les embrasser; partons i je suis ici , d'ailleurs , comme sur un volcan.
Profitant du courrier de poste qui partait pour la capitale, j'adressai au digne archevêque le
P'« des deux chevaux du trop malheureux phi-
-^U ope pour qu'a le lui tranimi, dans .a pX ■
■'. l>u.s , les ad.eux faits, avec tristesse et gradtude '
a uou-e es,.n.aLIe hébergeur, nous partîmes dès lé
son même pour cl Puente del Iley : nous nrimel
oc;ts oui" •? "'*' '""' ' ""'• ^•^'"- "°'« '^^ -^-^
occasiounait un serremeut de cœur; et, le troi- PIT'^Î l"p "^^'^-r^'"' nous a/rivâu^esà
rroîrh^'r '* ^"'''^° «ccuetllirent d'abord le prosent espagnol avec beaucoup d'honnêteté :
e déporte français, iJs livalisèrent pour lui de témoignages d'tntérêt et d'offres de services Ils me proposèrent ensuite, après un narré for, succinct de mes nombreuses aventures, soit de me aroî: «,S«un Domingue, sur un de l^urs navires' ai,p.es de Peliou, en qualité d'agent particulier du gouvernement mexicain, avecmi tiuè prov H soire signe de Toledo , soit d'aller avec eux à Wa- Mnngton , pour les seconder dans leurs vues de dé- <^u]er son cabinet à faire aujourd'hui pour le peuple américain des bords !lu golphe^ ce gifel France avait fait autrefois pour celui de la Delà! ware: ils ajoutèrent que, si je prenais ce parti , qnelque lut la réponse diplomatique, j'a«/ai le imi "r" ^-^l'^'-Unis, aie Vemploide commissaire du congrès pour surveiller les arme mens,ou de revenir au Mexique, ayec celui qu'élismêmes devaient commander. ^
Cette obligeante alternative exigeait toutefois nne mure reflexion : comme ils partaient le lend.^ mam pour s embarquer à Pied.a de Boqmlia , m les pnai de me laisser ajourne.' ma réponse à noi'a
arrivée en ce poi i , où étaient deux navires y dont l'un me conduirait au nord , ou l'autre au sud.
Ils m'apprirent en route le sort de Miranda (4^)1 qui n'était i^nère plus heureux que celui de nos trois amis , puisque ce général , fait prisonnier par iraîiison à Puerto-Cabelio, fut transféré , peu de tcms après, à Cadix, et jeté dans la Carraca, ou- Lliettes de cette viile (49)» De tels exemples, mes souffrances passées , mes dangers actuels et la crainte de la discorde, m'eurent bientôt, dans ma légère incertitude, fait pencher pour la république des bons Haïtiens, malgré le rang de commissaire offert à Qion ambition, mais qui m'eut toujours exposé à passer, tôt ou tard, dans la province où commandait le redoutable Ari^edondo j et mes nouveaux amis reconnurent eux-mêmes que Je péril de ma position excusait assez la prudence de ma conduite.
On passe quelques jours au port à méditer de grands projets philosophiques , qui n'étaient pas des châteaux en Espagne , car la province du Mexique , beaucoup plus étendue que la péninsule es-pagnole , appartient de droit naturel aux Mexicains ; on vide quelques bols à la santé des successeurs de Morelos ; On se dit un adieu , que Ton espère n'être pas le dernier 5 on se sépare avec regret , et Humbert , Toledo , avec deux ou trois officiers , montent sur V Hidalgo , brick de seize canons, tandis que Varennas avec Azor s'embar* quent suyV Hirondella y goélette facile à prendre^ destinée pour les Cayes , mais qui doit nous porter d'abord au chef-lieu de la république Haïtienne.
Adieu, superbe et doux climat {So) , vrai paradis terrestre , dont l'insolente tyrannie lit un enfer; mais dont l'auc^uste liberté fera encore un autre Eden î
ni ï\\
Si la brise du snd est pour le Lrict un vent arrière , elle nous fait filer grand largue ,, ce qui re* vient au même, jusqu'au débouquement du golpbe, d'où nous gagnons^ en louvoyant, la mer des Ca-.
raïbes.
Après deux calmes qui^ pour nous, valaient bien deux tempéîes, un ventsud»est, consèquemuient peu favorable , nous fit longer Cuba , mais à une dislance respectueuse , tant qu'elle était possible, ce qui n'empêcha pas qu'un navire de Cozumel nous héla pour nous visiter L'Hirondelle , fine voilière, longea la côte de plus près , et se moqua du vautour royaliste , qui n'était pa» un aigle. Je nie nommais, il est vrai , Gomenez, et je pouvais, d'ailleurs, endosser le froc à l'instant: j'avais donc peu à craindre 5 mais je n'étais point seul , et je ne suis pas personnel.
^ Bientôt le vent tourna au nord , nous dépas^ saines lestement plusieurs petites îles basses et des récifs , qui rendent ce trajet fort dangereux, surtout dans l'hivernage , où nous étions. Favorisés par cette brise , nous filâmes sans peine à travers îe canal , qui est formé par Cuba ( 5i ) et la Jamaïque , et surgîmes enlin dans le port de la liberté , où une nouvelle commença pour i'ex jacobin , le le 7 janvier 1816.
Le président éiait à sa campagne 5 car Phiver, comme on sait , sous cette zone heureuse , est aussi doux qu'un printems d'Italie. J'attendis son retourdans un petit hôtel garni où mon Azor avait logé , et qui étiiit voisin du modeste palais de Pélion.
Mais le républicain est revenu de sa maison champêtre: je lui écris deux mots pour demander •une audience , et il daigne venir chez moi... C'est assez dire quel accueil généreux il savait faire à
( '91 ) l'infortune , dont j'e'lais le représentant , à la fldéllle, que représentait notre Azor.
Dieu juste î protège les bons , qui sont , hélas î en minorité sur la terre.
Ici s'arrête mon histoire , avec cette série de maux , mêlée d'an peu de biens , qui commença , pour ainsi dire, dans mon lieu de naissance , par une déportation plus triste qu'un naufrage, et se termine par un heureux débarquement dans une patrie adoptive , qui m'est plus douce, dès le premier abord , que le pays natal , que cette belle France , généreuse pour l'étranger , inhospitalière pour moi... O^n , terminons : je ne veux pas offrir un dénouement funeste à un drame dont bien des scènes n'ont eu rien de plaisant 5 car , qui sait si le sort, propice en ce moment au héros de la pièce, ne lui prépare pas encore une fatale catastrophe ? Pétion n'est pas immortel, pour cette vie; et quand je vois une poignée d'Européens sans armes cir-* culer dans la ville parmi tant d'Africains armés, qui naguère portaient leurs chaînes, je me rappelle malgré moi cette phrase d'un membre illustre de la Constituante : » Que pourront dire avec justice les blancs , si les nègres libres d'Haïti les font esclaves, les chargent de leurs anciens fers, les déchirent avec les fouets de leurs commandeurs ? »
Mais me voilà retombé dans le sombre... Hâtons-nous d'ajouter que cette répubUque bariolé* ou au moins tricolore, se compose aujourd'hui et en grande majorité , d'hommes polis et francs , affables et humains , laborieux et gais , patriotes et braves.
€e que j'ai vu, ce que je vois , ce que je pourrai voir encore d'intéressant , sous des rapports divers, Jans ce pays de liberté , sera placé dans mon ta-
mÊÊÊÊm
bleau de St.-Dommgue ( 62 ) ^ lequel complétera ma description générale de T Amérique.
Pour terminer moins sèchement , j'ajouterai encore qî^e noire président, dont le portrait moral figurera dans le cadre de Tautre ouvrage , est , en deux mots, le Trajan d'Haïti ; et il n'a pas le malheur d'être prince ; joignant les qualités de Vame à celles de Tesprii , sage , équitable, bienflnsant, il répare les pertes, efface les désastres , console , ranime , encourage et rend heureux tout ce qui l'environne. Le citoyen Azor , devenu économe, non pas de son château, mais de sa maison de plaisance, où j'ai une chambre d'&mi ^ lui adressa ce sixain pour sa fête,
3>3ouveau Titus , assis sur un trône de fleurs , Citoyen couronné , tu règnes sur les cœurs. Déjà n'entends-tu pas , au sein de tes domaines, Ce peuple qui cultive et féconde tes plaines , Tranquille sous les toits que tu "viens d'achever , Bénir le bienfaiteur qui les fit élever.
PoRT-LiBERTi , 1818, an XV de rindépendance.