I. — Erckmann-Chatrian
M. Erckmann est Alsacien, Son père — il n'y a pas de sot métier — est épicier dans une petite ville dont j'ai oublié le nom.
Le brave négociant n'avait qu'un chagrin î son fils s'occupait de littérature»
— ^ Je veux écrire des livres, disait le jeune Erckmann.
Et Erckmahn père réponiSait :
— Tu seras épicier !
C*est toujours là même histoire;
Erckmann père n'était pas Alsacien poul? rien ■ 11 avait la rêterie allemande et s'occupait^, dâils ses
•nde hallucination, passa les doigts sur ses paupières, et murmura :
— Je commence à voir clair.
— Parlez, je vous l'ordonne!
— Vous avez un fils.
— C'est vrai.
— Je le vois à l'âge de trente ansî
— Dans ma boutique?
— Non.
— Où donc?
— Je le vois entouré de livres... dans son cabinet de travail. . . il écrit. . . Je lis les j ournaux de l'avenir. . . , ils parlent de votre fils... C'est un homme célèbre... Les éditeurs sont dans l'antichambre... ils viennent supplier votre fils de leur donner un volume...
— C'est bien ! dit le père Erckmann.
Quand il rentra chez lui, il trouva son fils derrière le comptoir... Le jeune Erckmann était en train de peser une demi-livre de sucre.
— Assez ! lui dit le père ; assez ! tu n'es pas fait pour ce métier... Je veux que tu écrives des livres... Pars! va à Paris!... lance-toi dans la littérature... Si tu as besoin d'argent, voici une lettre de crédit... Tu seras célèbre... j'irai te voir quand tu seras décoré !
Et voilà comment nous devons à une somnambul'"
moments perdus, du somnambulisme dont il étudiait les mystères et suivait les progrès.
Or, un jour, une somnambule vint visiter la petite ville ; le père Erckmann était au comble de la joie; il allait enfin se trouver en présence d'un sujet extra-lucide.
L'arrivée de la somnambule fut un événement dans la petite ville.
Le premier soir, on vit Erckmann fils se glisser à travers les rues obscures et entrer à l'hôtel.
Que se passa-t-il alors ?
Nul ne le sait ! mais la tirelire qui renfermait les petites économies du futur écrivain resta entre les mains de la somnambule.
Le lendemain, Erckmann père alla après son déjeuner, à son tour, chez la femme lucide.
— Dormez-vous? dit-il à la saltimbanque qui était étendue sur un mauvais canapé d'auberge de province.
— Je dors !
— Dans ce caûs, répondez ! Pouvez-vous dévoiler l'avenir ?
— Oui, mais c'est trois francs !
— Les voici ! Maintenant, parlez ! Dites tout ce que vous savez sur l'avenir des miens ; ne craignez rien, dites la vérité entière.
La somnambule, qui semblait en proie à une pro-
fonde hallucination, passa les doigts sur ses paupières, et murmura :
— Je commencé à voir clair.
— Parlez, je vous l'ordonne!
— Vous avez un fils.
— C'est vrai.
— Je le vois à l'âge de trente ansî
— Dans ma boutique?
— Non.
— Où donc?
— Je le vois entouré de livres... dans son cabinet de travail... il écrit... Je lis les journaux de l'avenir... . ils parlent de votre fils... C'est un homme célèbre... Les éditeurs sont dans l'antichambre... ils viennent supplier votre fils de leur donner un volume...
— C'est bien ! dit le père Erckmann.
Quand il rentra chez lui, il trouva son fils derrière le comptoir... Le jeune Erckmann était en train de peser une demi-livre de sucre.
— Assez ! lui dit le père ; assez ! tu n'es pas fait pour ce métier... Je veux que tu écrives des livres... Pars! va à Paris!... lance-toi dans la littérature... Si tu as besoin d'argent, voici une lettre de crédit... Tu seras célèbre... j'irai te voir quand tu seras décoré !
Et voilà comment nous devons à une somnambule
74 MÉMOIRES pu BOULEVARD
ambulante la moitié du Consent de 1813, de Madame Thèfhe, du Joueur de elaiinette, de \Ami Fritz et àe Waterloo.
La collaboration de MM. Erckmann et Chatrian est le phénomène littéraire le plus étrange de ce temps.
On ne comprend pas comment deux écrivains ont pu arriver à une telle harmonie de pensée et de style.
Les collaborateurs sont, à ce sujet, d'une discrétion absolue»
- Ils partagent tout en frères... le labeur et le succès i
Mais, hélas! les bons livres n'enrichissent pas les écrivains i
M; Chatrian est archiviste de la Compagnie de l'Est.
Plus heureux que son collaborateur, M. Erck-* mann a un patrimoine qui lui permet de ne s'occuper que des lettres;
M. Erckmann est un excellent homme, doux, affable, bon garçon.
M. Chatrian a un autre tempérament : il est ëm* porté, violent, nerveux.
A en juger par les personnes, M. Erckmann re-^ présente le côté gracieux et poétique;
L'autre apporterait la vigueur, la vie ; mais qui sait !
Ils ont fusionné tant, ces deux hommes de talent, q^u'ils sont un des plus remarquables écrivains de ce temps.
Pour le Consentie 1813 et Waterloo ^ les auteurs se sont servis des notes qui leur ont été fournies par un vieux soldat de l'Empire, Alsacien comme eux.
Comment a commencé leur collaboration?
Ils ne le savent pas au juste eux-mêmeSé
Ils sont camarades d'enfance : Erckmann a soumis ses premiers essais littéraires à Chatrian; celui-ci a lu sa première page à Erckmann.
Ils se sont habitués de bonne heure à échanger leurs idées.
Ils ont grandi ensemble et sont restés unis malgré le succès... qui a divisé tant de collaborateurs ' au théâtre*
La vogue a été la suprême épreuve de leur amitié.
Nul ne s'explique l'unité de pensée, de forme, dans des livres qui sont, après tout, écrits par DEUX auteurs.
Ils ne peuvent se l'expliquer eux-mêmes.
Naguère M. Chatrian disait à un ami :
— Erckmann et moi , nous nous comprenons si bien, que nous collaborons même sans nous parler.