‹ Mémoires de BoulevardChapitre 11 sur 34 · II. — Théodore Barrière · texte numérisé non relu

II. — Théodore Barrière

Un jour, — c'était, je crois, en 1857, — un de mes amis me proposa de me présenter à Théodore Barrière ; ce ne fut pas un mince honneur pour un inconnu comme moi; et, en m'acheminant vers le boulevard du Temple, où Barrière demeurait alors, mon cœur palpitait de crainte et de joie de me trouver en face de l'auteur dramatique qui venait de donner au théâtre du Vaudeville l'immense succès des Faux Bonshohmes.

Il était neuf heures du matin quand on nous introduisit dans le cabinet de Barrière.

Je me trouvai en face d'un homme jeune encore... au visage énergique... au regard ombrageux... aux lèvres crispées... juste assez poli pour ne pas être grossier... l'allure d'un officier.., l'amabilité d'un ours.

— Oh ! le vilain homme ! me dis-je à part moi, je ne le reverrai de ma vie !

Et il arriva que, pendant trois ou quatre ans, nous ne nous séparâmes plus.

Nous nous trouvions à l'heure du déjeuner, à l'hSure de l'absinthe et le soir dans les coulisses.

Depuis huit heures du matin jusqu'à minuit, Bar-

rière ne décolérait pas... C'est lui qui m'a appris à connaître ce tout Paris, dont je parle aujourd'hui.

J'étais, je l'avoue, fort naïf alors, je croyais à tous les grands sentiments et à toutes les bontés du cœur. L'humanité m' apparaissait comme une immense famille de braves gens qui s'aimaient et s'estimaient les uns les autres.

Après avoir fréquenté Barrière pendant six mois, il ne me restait plus aucune croyance, aucune illusion.

Parfois il me donnait ce qu'il appelait de bons conseils :

— On n'a d'amis dans la vie que les ennemis qu'on se fait, me disait-il; si vous voulez réussir à Paris, marchez sur les pieds des passants... ils s'arrêteront pour vous regarder.

Plus tard, quand je commençais à avoir une opinion personnelle, mes occupations m'ont éloigné de Barrière.

Lui continuait à faire tour à tour des drames, des comédies et même des vaudevilles; moi,je cherchais à faire ma trouée dans le journalisme.

Aujourd'hui, nous nous rencontrons rarement.

Quand nous nous trouvons en face l'un de l'autre,

nous nous, serrons cordialement la main. Quand j'ai

besoin d'un amî, je trouve Barrière, et il me trouve,

moi, lorsqu'il chelrche un camarade sincère et dévoué.

Depuis quatre ou cinq ans, Barrière s'est retiré aux Tern^es, dans une maisonnette perdue au milieu d'un jardin.

Sa famille se compose de trois ou quatre chats qu'il aime comme un père, et auxquels il sacrifierait au besoin tous ses amis.

Barrière n'a pas changé depuis que je le connais.

Il est toujours jeune... sa taille est toujours mince. ..[sa moustache toujours flère et noire, et son caractère aussi détestable qu'en 1857.

Mieux que personne, je comprends comment cet homme de talent a pu se brouiller et se raccommoder successivement avec tout Paris, pour se rebrouiller encore plus tard avec tout le monde.

Barrière est ombrageux, méfiant, méchant et impossible, mais il est aussi le meilleur et le plus honnête des hommes et le plus excellent des amis pour ceux qu'il aime.

Mais au fond il n'aime que ses trois chats, la neige, la pluie et sa renommée.

Quand je reste trois semaines sans voir Barrière, je vais au-devant lui et j'éprouve une vraie joie à passer une soirée en sa compagnie.

A minuit, lorsque je quitte cet auteur agacé et

agaçant, mes nerfs sont dans un singulier état de surexcitation.

Il communique l'inquiétude, Ténervement, la colère et la haine.

Après l'avoir écouté pendant deux ou trois heures, j'ai les instincts féroces de la panthère noire et le caractère grinchu de Tours Martin.

De l'esprit ! des mots ! parbleu, Barrière en a à revendre.

Son sarcasme frappe toujours juste et son esprit ne porte jamais à faux.

Citons un de ses nombreux mots :

Dernièrement on vint nous annoncer qu'un grand spéculateur de la Bourse n'avait pas payé ses différences.

— Vous comprenez, dit le narrateur, qu'il fait bien... Il a cinq ou six millions, et la loi ne reconnaît pas les dettes de jeu... Avec cinq cent mille francs, il arrangera l'affaire..

— Vraiment? dit Barrière.

— Oh! parfaitement... C'est déjà fait.

— Eh bien ! s'écria l'auteur de Malheur aux minons! le voilà tranquille: ila de la honte sur la planche pour le reste de ses jours.

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