IV. — Les décorations étrangères
Que d*hommes décorés, que de couleurs étincelantes !
Sup quatre promeneurs, trois fourrent n'importe quel ruban à leur boutonnière.
Le quatrième, comme dans la chanson de Malboroug'h, ne porte rien.
M. Jules Cohen est un des hommes les plus décorés du boulevard ; tout dernièrement une nouvelle rosette est venue émailler sa boutonnière... le roi de Portugal a. envoyé une croix au compositeur en échange d'une marche sur l'hymne national.
Car c'est la spécialité de M. Cohen.
Depuis tes rives du Bosphore jusqu'au quai de Lisbonne tous les trombones répètent les refrains de ce jeune musicien.
Les soldats turcs et les soldats portugais emboî-
tent le pas aux sons de la musique de M. Cohen.
Autant de marches, autant de décorations.
Oh! ces musiciens! comme j'envie leur sort... surtout quand ils ont des rentes.
La gloire vient à eux, et les souverains leur envoient des rubans comme nous envoyons à nos connaissances une livre de chocolat praliné.
Quand je rencontre M. Jules Cohen, mon cœur palpite d'émotion et de bonheur, et je me dis :
Enfin, voilà un garçon heureux!
Ah ! si j'avais à recommencer ma vie, s'il m'était
permis de changer de carrière, savez- vous ce que je
ferais?
J'ouvrirais sur le boulevard un magasin où les ar-
mées étrangères trouveraient des marches militaires au rabais.
Plus de procès, plus de désagréments! des décorations à toutes les boutonnières, à gauche et même à droite, sur tous mes habits, tous mes paletots, toutes mes redingotes.
Je porterais même des gilets de flanelle pour avoir quelques boutonnières de supplément.
Il est des gens qui chassent la décoration étrangère avec une adresse incroyable.
L'été dernier, j'ai rencontré à Wiesbaden un
homme jouissant de six mille livres de rentes et d'une grande facilité de faire des vers.
Le poëte était venu s'installer au cœur de TAUemagne, où l'on compte trente et quelques souverains, tous bons princes et excellents pères de famille.
Quand les journaux allemands apprenaient au public que telle princesse se trouvait dans une situation intéressante, la muse du poëte se mettait au travail.
Au premier coup de canon annonçant la naissance d'un prince, le poëte envoyait un sonnet.
Au bout d'un an, il était plus décoré que Jules Cohen.
L'Allemagne est d'ailleurs le terrain le plus propice aux ambitieux de la boutonnière.
Plus il y a de principautés, plus on rit.
J'ai connu un garçon qui, dans quelques heures de folie, avait composé un volume de vers.
Il fit relier un certain nombre d'exemplaires qu'il envoya à tous les petits princes qui disposent d'une décoration quelconque.
Seulement chaque exemplaire portait en tête une humble dédicace imprimée en lettres d'or.
C'est ainsi que le poëte dédia son œuvre à la fois à deux rois, quinze princes, douze ducs et plusieurs altesses.
Les rois n'ont pas répondu ; sur quinze princes trois ont envoyé des rubans...; sept ducs ont adressé des lettres de félicitations à Tauteur, et une altesse Ta nommé chambellan.
Voilà le vrai pays de Cocagne pour les boutonnières I
A Paris c'est plus difficile; ainsi je sais pas mal de poètes qui ont adressé une foule de vers au directeur de rOdéon.
Et jamais M. de La Rounat ne leur a envoyé la moindre décoration!
Parmi les croix, les unes sont très-honorables et fort bien portées par des étrangers de distinction ; les autres sont tout simplement grotesques, et la chancellerie française ne les reconnaît même pas.
On se rappelle à ce sujet l'histoire d'un individu qui tenait, il y a quelques années, boutique ouverte où il vendait les rubans d'un état fantastique comme on vend ailleurs un pot de pommade ou des faux cols*
On me dit qu'il existe encore à l'heure qu'il est non pas un vendeur de croix, mais un commissionnaire en décorations étrangères qui a des relations dans quelques chancelleries de féerie et qui procure t\ ses clients de fort jolis rubans qu'on ne peut pas
mettre dans la rue, mais qui passent très-bien dans les salons.
Dis -moi où tu te procures tes décorations, et je te dirai ce qu'elles valent, dit une variante d'un proverb e connu..
Or, les croix inouïes dont je parle, savez-vous qui les fournit? Un bottier!
Oui, un simple bottier des environs des boulevards.
On va trouver cet homme et on lui dit :
— Dites donc, il me faut pour lafin du mois une paire de bottes vernies et un ruban pour ma boutonnière.
Leô bottes coûtent cinquante francs.
Quant au ruban, il est plus cher.
Mais fin courant le tout est livré au cliei)t.
Maintenant il faut vraiment avoir la rage d'une boutonnière fleurie de rubans pour s'adresser à ce fournisseur.
Être décoré par un bottier !
Assurément, ce n'est pas bien flatteur, quoiqu'il y ait de très-braves gens dans cette estimable corporation !
Mais si, d'un côté, il est ridicule d*accrocher sur sa poitrine une décoration dont le coût est de quinze cents francs, d'autre part, il n'est pas sans charmes d'être chevalier de n'importe quoi, du Tire-Botte ou de la Panthère Noire, que sais-je?
Cela produit toujours son petit effet dans les familles et au café.
Si ce n'était qu'une simple fantaisie, je ne dirais rien.
Qu'on donne vingt mille francs de rente à une actrice ou qu'on dépense sa fortune pour une foule de croix des pays qu'on ne découvre pas à l'œil nu sur la carte de l'Europe, où est la différence?
La bêtise est la même.
Mais voici le 7^tc.'
Une fois qu'un monsieur quelconque a accroché une ou plusieurs de ces petites choses à son habit, il veut qu'on les respecte.
Après avoir acheté la décoration, il veut l'avoir méritée.
Parmi ces demi-chevaliers, je n'en ai jamais connu qu'un seul qui eût la conscience de son affaire.
C'est un garçon très-riche, très-distingué et trèsspirituel.
Un jour, qu'il revenait d'Italie — a vaut la dernière guerre, — il me pria de venir voir les objets qu'il avait rapportés de son voyage.
— Voici un tableau de Léonard de Vinci, que j'ai trouvé à Gènes, me dit-il; je le donnerai à mon frère.
— Ce n'est pas mal copié.
— Voici quelques bijoux de Venise pour ma maltresse.
— Très-bien!
— Voilà des mosaïques de Rome, que je compte offrir à une dame de ma connaissance.
— Et Yous ne gardez rien pour vous? lui demandai-je.
— Si, me répondit-il avec sa franchise habituelle, voici ce que j'ai acheté pour moi.
. Et il ouvrit une petite boîte dans laquelle s'étalait une jolie rosette d' officier de je ne sais plus quoi.
— Vous comprenez, me dit ce garçon d'esprit; moi je me moque parfaitement de cela... mais il me fallait une rosette pour me faire respecter de mes gens... II y a des cochers qui ne veulent conduire que des maîtres décorés.
Le chemin du succès