‹ Mémoires de BoulevardChapitre 17 sur 34 · III. — Mozart · texte numérisé non relu

III. — Mozart

En ce temps de charlatanisme musical , où les compositeurs voyagent avec leurs partitions comme d'autres voyagent avec un veau à deux têtes, on ne peut lire sans émotion le récit de la vie si simple, de la sublime modestie des grands compositeurs du dernier siècle.

Ceci se passe tout simplement en 1791, et il s'agit de la première représentation à Vienne à' Il Matrimonio segreto-. »

Le succès fut énorme !

Cimarosa, après le spectacle, soupait à son hôtel, quand soudain la porte s'ouvrit et uii inconnu se précipita dans la chambre.

— Je vous cherche depuis une heure, monsieur, dit-il au maestro italien. Pardonnez-moi de vous déranger à cette heure, mais il faut que je vous serre la main, il faut que je vous embrasse... Vok'e musique est sublime !

— A qui ai- je l'honneur de parler? demanda l'Italien.

— Plus tard nous causerons de moi ; laissez-moi d'abord parler de vous, de votre génie ; laissez-moi vous remercier de la belle soirée que vous m'avez fait passer... Allons! il faut absolument que vous m'aidiez à vider une bouteille de vin du Rhin en votre honneur ! Holà ! garçon, une bouteille, et du meilleur ! A votre santé, maître Cimarosa !

Un instant après, le visiteur était installé en face de l'Italien.

— A votre santé, maître Cimarosa!

— A la vôtre, monsieur ! Votre nom ?

— Mon nom ne fait rien à l'aflFaire..^ Je vous adore, je vous admire, et j'éprouve un plaisir infini à me trouver avec vous.

— A^is...

— Mon Dieu ! quel beau talent vous avez , cher maître !

L'Italien regarda l'Allemand avec une douce compassion ; il le crut fou.

Mais bientôt il changea d'avis, car le visiteur inconnu parlait de l'art en général et de la musique en particulier; il s'enthousiasmait; ses yeux brillaient d'un éclat fiévreux.

— Vous êtes artiste? demanda enfin Cimarosa.

— Oui.

— Connaissez-vous Mozart?

. — Un peu.

— Quel homme est-ce?

— C'est un pauvre garçon qui ne se porte pas bien ; je crois qu'avant peu il passera l'arme à gauche.

— Allons donc! s'écria Cimarosa, vous m'effrayez!... Dieu protégera les jours de l'immortel maître allemand... On m'a dit que Mozart était maladif, c'est vrai... mais il est jeune. Ah! monsieur, votre sinistre prophétie me rend tout triste... si vous disiez vrai... mais non, c'est impossible !

— Voyez-vous, maître Cimarosa, ce Mozart est un singulier garçon... il sait parfaitement qu'il mourra avant quelques années... mais il ne regrette pas la vie, car il pense qu'il n'a pas été tout à fait inutile sur terre.

— Il a donné trois chefs-d'œuvre au théâtre, s'écria l'autre : les Noces de Figaro, Don Juan et V Enlèvement au séraiL

— Oui, fit l'Allemand, ces trois opéras ne sont pas mauvais; pourtant Mozart n'est jamais content de ce qu'il fait... il voudrait laisser une œuvre plus importante encore, mais..^

Déjà Cimarosa était debout. Il prit son chapeau et dit :

— Je vous demande pardon de vous mettre à la porte... mais il faut que je sorte... je suis inquiet sans trop savoir pourquoi... Trois fois déjà je me suis présenté chez Mozart... je ne Tai pas trouvé. . . mais je Veux le voir,., à Vinstant même... Adieu.

Cimai^osa se dirigeait vers la porte*.. l'Allemand lui barre le passage... une larme coule sur ses joues amaigries... il tend la main à Tltalien^ et le regarde avec ses grands yeux bleus j si doux, si sympathie ques..*

— Monsieur! s'écrie Cimarosa... vous ave2 dans Votre regard l'éclair dû génie... vous êtes artiste?

— i Oui.

^^ Musicien ?

^Oui.

•^ Votre nom ! votre nom !

Et l'Allemand répond simplement :

LES CONCERTS POtULAïftÊS 111

— Si VOUS êtes encore à Vienne dans un mois, vous me ferez la grâce de venir entendre la Flûte enchantée, que je termine en ce moment»». Je m'appelle Mozart.

Trois mois après* lô grand musicien était mort.

' IV. — Beethoven.

Beethoven vivait à Bonn, petite vlUô de dix mille habitants sur les bords du Rhin.

C'est dans la mesquine existence de l'étroite vie de province que cet homme prodigieux a pu trouver ses plus gigantesques inspirations.

Il n'était pas encore sourd à cette époque !

Dans les soirées d'été, il se promenait tout le long, le long de ce beau fleuve qui a nom le Rhin ; il aimait à se perdre dans la campagne, loin des Berlioz de son temps.

Par une belle soirée de printemps, il entrevit le ciel et trouva la symphonie pastorale.

Voici maintenant la légende de la sonate du Clair de lune :

Beethoven errait, par un beau clair de lune, dans les environs de la petite ville allemande.

Tout à coup, il s'arrête et écoute.

Dans une maison de campagne, isolée des autres habitations, on joue sur le piano une de ses sonates.

L'exécution charme le maestro.

Il pénètre dans le jardin... Personne!

Il avance toujours... la porte de la maison est ouverte. On est si CQnflaîit dans ce pays.

Beethoven, attiré par les sons du clavecin, monte l'escalier.

La porte du salon est entr'ouverte.

Une jeune fille est assise au piano et tourne le dos à la porte. Beethoven ne voit que sa taille élancée et son abondante chevelure du plus beau blond allemand.

Il admire et écoute.

La jeune Allemande a fini son morceau.

— Bravo ! s'écrie le maestro, qui n'pst plus maître de ses impressions.

— Qui est là? demande la jeune fille.

— Mademoiselle... je suis un ami... un admirateur de votre talent !

— Un étranger! Au secours! s'écrie la musicienne.

— Ne craignez rien, mademoiselle, je ne suis pas un malfaiteur... Votre talent m'a attiré, et vous excuserez mon indiscrétion quand vous saurez que je suis le compositeur de ce morceau!

— Vous êtes Beethoven ?

— Oui, mademoiselle.

L^s grands yeux bleus de la musicienne semblent chercher lé maestro dans un autre coin du salon.

— Où êtes -vous? dit-elle d'une vçix tremblante.

— Mais, mademoiselle. . . je suis devant vous. Vous ne me voyez donc pas?

Un torrent de larmes s'échappe des yeux de la pauvre enfant.

— Je ne puis vous voir, dit' elle d'une voix entrecoupée par les sanglots, car je suis aveugle !

Il se fit un grand silence.

La jeune fille sanglotait... les yeux du musicien s'inondèrent de larmes.

— Approchez, lui dit la pauvre enfant; je n'ai plus peur... puisque vous êtes le plus grand artiste de l'Allemagne... Voulez-vous rester jusqu'à l'arrivée de ma mère? Nous causerons...

— Parlez, dit Beethoven, je vous écouterai avec bonheur...

— Soit! Parlons de vous, de votre génie!

— Non, ma chère enfant, parlons de vous! Ne désespérez pas, malgré votre malheur.

— Je suis moins malheureuse que vous ne pensez, dit-elle, car la musique m'apporte souvent des consolations dans ma triste existence. Je suis aveu-

114 MÉMOtftfiS DO BOULEVARD

gle depuis deux ans... On me fait espérer que je guérirai un jour... mais je sais que je suis perdue... Mon père est mort... ma mère et moi nous vivons seules ici... Vous êtes étonné de ne pas la voir près de mol ! oh ! ne racctisez pas , mpnsieur. . . Ma mère est allée voir une amie malade dans le voisinage... elle a voulu m'emmôner... mais je ne vais nulle part... car je sais bien qu'avec moi la tristesse entre partout... Le malheur est mille fois navrant quand il se présente sous les traits d'une personne de mon âge. ...Voilà pourquoi je ne sors jamais... J'ai appris la musique dans le temps, quand je voyais le ciel bleu et la verdure des champs... Aujourd'hui elle me console... Je connais toutes vos compositions, excepté les dernières..., carje ne peux plus étudier, je ne vois plus les notes.

La pauvre fille s'arrête pour pleurer encore.

Dans le jardin chante le rossignol.

— Ma chère enfant, dit enfin le musicien, si vous le permettez, je viendrai vous voir de temps en temps... Faites -moi la grâce de me considérer comme votre meilleur ami.

— Et vous me jouerez vos dernières compositions ?

La jeune fille s'était instinctivement approchée de la fenêtre pour respirer à son aise.

La pâle lumière de la lune éclairait son beau visage et se reflétait dans ses grands yeux éteints.

— Vous ai-je ofiensé? dit-elle.

— Moi! Et pourquoi?

— En vous priant de me jouer une de vos dernières œuvres?

Pour toute réponse, le grand maître s'assied devant le clavecin. . . Il contemple la pauvre enfant; qui, elle, ne le voyait pas... La sueur inonde le large front de Beethoven... sa poitrine respire à peine... l'instrument tressaille sous ses doigts crispés par la douleur,., les cordes vibrent tristement... et là, en présence de cette immense infortune , Tàme du grand artiste déborde et crée le chant mélancolique que l'on appelle la Sonate du Clair de lune.

Beethoven revint souvent, et c'est de cette époque que datent ses plus sombres inspirations.

Nice et Monaco.

L'hiver et les propriétaires ont ceci de commun, qu'il n'y a pas d'arrangement possible avec eux ; on subit leurs lois, on se rend sans murmurer à leurs exigences ; on a des enfants chez soi si cela convient au propriétaire, et l'on se porte bien si l'hiver le veut ainsi ; enfin tous deux exigent une obéissance passive : ils vous dictent leurs conditions comme des gens qui ont la conscience de leur force et de leur supériorité. Toute révolte est impossible ; l'un a le concierge pour vous ramener à la raison, l'autre a la grippe pour vous clouer au coin de votre cheminée, si vous n'êtes pas bien sage; le concierge

est le tyran chargé des affaires extérieures ; il lit •VOS journaux et vous apporte vos lettres quand cela lui convient. La grippe est spécialement chargée du département de Tintérieur; elle pénètre dans votre appartement, s'installe à votre chevet, vous domine et vous écrase, vous fait prendre du thé quand vous avez envie de boire du Champagne, et vous force de vous coucher à huit heures du soir quand il vous serait doux d'aller danser en ville.

Au bout de six mois de cette existence, la vie ne vous semble plus qu'un lourd fardeau.

Il arrive alors que le Parisien, poussé à bout, rentre chez lui, dit à son domestique de lui apporter sa malle, et se livre à des contemplations.

Je ne sais si vous avez jamais eu l'occasion de constater la poésie d'une simple malle.

Au moment où l'on s'apprête à la garnir des mille et un objets qu'on emporte en voyage, la malle se transforme en un splendide panorama , dans lequel la fantaisie distingue les citronniers, les orangers, les figuiers et les amandiers... Rien ne me fait rêver comme le fond d'une malle ; au moment du départ, la toile qui garnit l'intérieur s'anime, et mes yeux éblouis voient défiler devant eux une série d'adorables paysages, de sites charmants comme

dans les tableaux que reflète sur une toile blanche la lanterne magique.

Vingt-quatre heures après on se réveille sur les bords de la Méditerranée, et le rêve est devenu réalité. Nous voici à Nice. La ville se baigne dans la mer, et un doux soleil de printemps éclaire le paysage. Nous avons quitté le Paris enrhumé, et nous retrouvons la vie et la santé à Taspect des premiers orangers. Sur la Promenade des Anglais y on rencontre des Parisiens qui ont fui la grippe.

Puis on vous raconte les histoires de la ville, on vous montre la demeure du jardinier Alphonse Karr ; on cause, on bavarde, on fume, et tandis que les Parisiens jettent des bûches dans les cheminées qui, fidèles à la tradition, fument de leur mieux, oji respire sur le bord de la mer un air doux, sain ; on se rit du rhume de cerveau et Ton fait un pied de nez à la toute-puissante grippe*

En passant, on récolte une histoire galante qui mérite d'être rapportée.

tJn Russe — il y a cette année énormément de Russes à Nice — =• avait fait au théâtre la connaissance d'une blonde célébrité de Paris.

Pendant l'entr'acte, un traité fut conclu entre la Parisienne et le boyard. Je ne saurais préciser les clauses de ce pacte ; qu il suffise au lecteur d'ap-

prendre que, moyennant une somme de vingt mille roubles une fois payée, le Russe devint le protecteur de la Parisienne pour toute la saison, depuis le \^ novembre jusqu'au P"^ avril inclusivement.

Or, il paraît que la blonde enfant rompit ce traité dès le l®^janvier.Le Russe lui déclara alors qu'une des parties contractantes n'ayant pas tenu ses engagements, il redemandait les deux tiers de la somme versée.

On a généralement remarqué que les Parisiennes d'un certain monde acceptent facilement des roublés, mais on n'a pas d'exemple d'une restitution.

Le boyard, lésé dans ses intérêts, réclama l'appui de la police pour rentrer dans ses fonds ; il est inutile de dire que l'administration refusa d'intervenir dans cette affaire.

Non loin de Nice, enclavée dans le territoire français, se trouve la principauté de Monaco, où Son Altesse Sérénissime Charles III règne sur sept Cents sujets.

On s'y rend soit par mer, soit par la route de terre qui longe et domine la mer, et qui est une des plus merveilleuses promenades que j'aie vues. A l'émotion que vous procure le paysage , viennent s'ajouter les souvenirs historiques. Ainsi que l'indique un portrait qu'un prix de Rome en rupture

de ban a peint sur le mur, Masséna a couché dans cette chaumière ; devant cette humble auberge s'est arrêtée la Garde du second empire quand elle courut au secours de l'Italie ; à gauche, les Alpes vous montrent leurs cimes couvertes de neige ; à droite la mer bleue, la mer française, la Méditerranée se brise au pied des rochers.

Quel grand et majestueux spectacle !

Au bout de trois heures, en tournant un rocher, ou aperçoit, bâtie sur un roc, une petite ville qui semble sortir d'une boîte de joujoux de Nurem- * berg.

C'est la capitale et l'unique ville de la principauté de Monaco.

Monaco se compose d'un rocher sur lequel on a construit trois allées de monuments funèbres , qui donnent à cette résidence une grande ressemblance avec le Père-Lachaise. Autant de maisons, autant de caveaux de famille; quant aux sujets monagasques, je n'en ai point vu, et je pense que la ville a été tout simplement construite par un gouverneur zélé, pour faire croire à son maître qu'il possède des sujets.

Devant le château du prince, on a entassé quatre

ou cinq mille boulets et une dizaine de canons qui

n'ont pas d'affûts ; j'y ai également remarqué un

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obusier, mais on en fait un usage qu'il m'est irapossible de révélex*; seulement je me demande pourquoi le gouverneur ne fait pas coller d*afflclies de spectacle à Textérieur.

Du haut de cet obusier on a une vue superbe. Le rocher se baigne dans la mer bleue, où se reflètent 'des bois d'orangers et de citronniers. Rien ne saurait donner une idée du charme de ce beau spectacle de la nature ; on contemple et on rêve à son aise, bien sûr de ne jamais être troublé m par un passant , à moins que M. le gouverneur ne vienne inspecter la sentinelle, qui serre sur son cœur un fusil à pierre qui a déjà, servi à la bataille de Fontenoy.

Le gouverneur de Monaco est un petit homme bien rond, bien gras, bien nourri et bien décoré. En sa qualité de premier fonctionnaire de TËtat, il toucjie trois cents francs par mois, avec lesquels il entretient deux chevaux et une voiture qui lui servent pour faire le tour de la seule et unique place de la ville. M. le gouverneur, qui commande en même temps les armées de terre et de mer, dépouille quelquefois l'uniforme d'infanterie, endosse un costume complet d'amiral, et inspecte le bateau à vapeur qui fait la traversée de Nice à Monaco. Lorsque M. le gouverneur a fait sa tournée dans le

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port, il change encore d'uniforme, et, à la place de I amiral, nous voyons apparaître le ministre qui va s'occuper des affaires de l'État.

Et ce n'est pas chose facile , car il arrive en moyenne trois lettres par jour au ministère de l'intérieur de Monaco. Après avoir décacheté les lettres, le gouverneur endosse l'uniforme de général de division et va à la caserne.

L'armée de Monaco se composait, il y a dix-huit mois encore , de six hommes ; pendant la guerre du Schlesv^ig, l'État, craignant une complication européenne, a porté le total de l'effectif à douze hommes et un sergent.

Le gouverneur de Monaco tutoie son armée, et il est un vrai père pour ses soldats qu'il met souvent à répreuve pour entretenir l'esprit militaire. .

Une nuit de l'hiver dernier, le gouverneur, enveloppé dans un large manteau , a quitté sa demeure et s'est glissé le long des murs du château.

Le factionnaire a croisé sa baïonnette de ferblanc et a crié :

— Qui vive?

— Ami! fit le gouverneur.

— On ne passe pas !

Le gouverneur avançait toujours. '

— On ne passe pas ! répéta le factionnaire en

faisant claquer sa langue pour faire croire qu'il armait son fusil.

Alors le gouverneur ouvrit son manteau, montra toutes ses décorations, et dit :

— Mon fils, je suis le gouverneur.

— Vous ne passerez pas, fussiez-vous le petit caporal ! cria le soldat.

A ces mots, l'émotion du gouverneur parvint à son comble : il se précipita sur le fantassin, le serra contre sa poitrine, et d'une voix entrecoupée par les larmes :

— Avec de tels soldats, dit-il, nous pouvons braver l'Europe!

Le lendemain, toute l'armée était réunie sur la grande place ; à midi , le gouverneur arriva à cheval, suivi de son état-major, qui se composait d'un domestique à pied. Il harangua l'armée et ordonna au vaillant fusilier de sortir des rangs.

Le soldat obéit.

— Ami, dit le gouverneur, votre éclatante conduite de la nuit dernière mérite une récompense ! Vous êtes un brave !

Sur un signe du gouverneur, le seul et unique tambour exécuta un roulement, et l'armée de Monaco rentra dans ses quartiers, qui se trouvent au troisième étage d'une maison voisine.

A cette revue mémorable, dont \e Journal de

Monaco a rendu compte avec un enthousiasme qui

ne laisse rien à'désirer, deux soldats étaient venus

sans armes.

Ceci n'avait point échappé à l'œil vigilant du gouverneur.'

— Où sont vos fusils? demanda-t-il.

— Mon maréchal , répondit l'aîné des deux troupiers, nous avons porté nos fusils chez le serrurier, parce que les batteries ne marchaient pas.

— Fort bien ! fit le gouverneur ; le premier devoir du soldat est d'entretenir ses armes en bon état. Je vous citerai à l'ordre du jour de l'armée.

Le Journal de Monaco est l'organe officiel de la principauté ; il paraît une fois par semaine, le dimanche. Ce jour-là le gouverneur endosse un habit à palmes vertes, devient académicien de Monaco, et inspire des articles de haute politique. Parfois, le journal publie les traités d'alliance offensive et défensive que le gouverneur contracte avec les grandes puissances européennes , et il donne en outre le mouvement du port de Monaco, dans lequel entrent deux fois par jour les bateaux à vapeur de Nice ; de temps en temps une barque de pêcheur, fuyant la grosse mer, s'égare dans ce port fautastique et met la ville en révolution* Dans ces circon-

lié

stances, le gouverneur fait battre le r&ppel, et les douze soldats se montrent sur les remparts pour repousser Tattaque des pêcheurs, qu*ils prennent pour des musulmans.

Cette petite esquisse du gouverneur de Monaco ne serait pas complète si je n'ajoutais pas qu'il est aussi directeur des douanes ; car aux extrémités de cette principauté, grande comme le boulevard des Italiens, il y a des douaniers qui jouent au bézigue à qui visitera la malle du premier voyageur qui passera.

Dans l'année qui vient de s'écouler, les recettes de la douane de Monaco se sont élevées au total respectable de douze francs soixantô^quinze centimes.

C'est un assez joli chiffre.

Sur le second rocher de la principauté fleurissent la roulette et le trente-et-quarante ; une légion d'ouvriers est en train d'y construire, aux frais de M. Blanc, une ville entière, dont on parlera dans l'avenir.

Avant que l'établissement des jeux fût passé entre les mains de l'homme heureux qui a su ga* gner'une vingtaine de millions avec un simple zéro, les jeux de Monaco étaient exploités par plusieurs compagnies plus malheureuses les unes que les autres.

LES BOULEVAËDâ DU MIDI l27

Un jour que Garcia, le fameux Espagnol, le brillanf Garcia de la première manière avant la police correctionnelle , lui avait gagné soixante mille francs, le directeur d'alors prit ses derniers six francs, acheta mie clarinette, et demanda l'emploi d'aveugle sur le pont de Monaco. L'Espagnol s'empressa de perdre son argent, et l'administrateur conserva la vue.

C'est également sous le règne du prédécesseur de M. Blanc que se passa l'histoire que je vais avoir l'honneur de vous conter.

Un beau matin vint s'installer à la table de roulette un hercule de Marseille, qui levait à bras tendu riiomme le plus fort de la société.

L'hercule jouait avec une déveine marquée.

Lorsque sa vingtième pièce de deux francs eut disparu sous le râteau du croupier, l'hercule dourta un si violent coup de poing sur la table, que les rouleaux d'or, les billets de banque et les croupiers sautèrent en l'air.

Un commissaire, chargé du maintien de Tordre dans les salons, s'approcha, et invita l'homme fort au calme et à la modération.

L'hercule de Marseille prit le fonctionnaire par le collet, et lui trempa le nez dans le cylindre en plein zéro.

On juge de rémotion que cette violence provoqua.

Les domestiques accourent... l'hercule les jette sous la table du trente-et-quarante.

On commence par sauver la caisse... puis on bat le rappel.

Au son guerrier du tambour, les six soldats — car ils n'étaient que six à cette époque — arrivent au pas de charge.

Le gouverneur est à leur tête.

— Soldats! voici l'enoemi! crie* le gouverneur en tirant son sabre et montrant l'homme fort.

L'armée croise ses six baïonnettes.

— Ah! ah! mes agneaux! s'écrie l'hercule, nous allons donc rire !

D'un mouvement vigoureux il arrache de la terre un oranger, et fait le moulinet.

L'armée recule.

— Soldats ! crie le gouverneur, vous n'êtes donc plus les premiers soldats du monde? En avant !

L'armée se concentre derrière un olivier, se déploie ensuite... et marche eu avant.

L'oranger siffle en l'air... deux soldats tombent sur le dos.

— A vous autres maintenant! hurle l'athlète.

Le gouverneur, en présence de ce redoutable en-

nemi , juge prudent de ne pas sacrifier inutilement les forces du pays, et ordonne à son armée de se replier en bon ordre et de prendre position sur les hauteurs d'où Ton peut surveiller les mouvements de l'ennemi .

La nuit survient et met fin au combat.

Sur la montagne, on aperçoit le gouverneur et ses quatre hommes campant autour des feux d'un bivouac.

Dans la plaine, l'hercule s'installe et fait griller des pommes de terre.

Ainsi se passe la nuit, dans le calme et dans l'attente.

Mais l'hercule occupait l'entrée de la maison de jeux et menaçait de ruiner l'établissement.

Dans ce moment critique, le gouverneur prit un parti extrême.

Sur son ordre, un soldat attacha un mouchoir blanc à son fusil, et s'avança en parlementaire.

Une heure après, les négociations étaient terminées.

L'hercule reçut une indemnité de cinq cents francs, en échange de laquelle somme il s'engageait à retourner immédiatement à Marseille.

On lui compta vingt-cinq louis... Il traversa le ront haut l'armée de Monaco qui lui présentait

130 MÉSfOIRES DU BOULEVARD

les armes , et tendant la main au gouverneur : — Adieu! mon vieux, dit l'hercule, et sans rancune!

Après le départ de Tennemi, les troupes de Monaco

firent une entrée triomphale dans la ville, aux acclamations des sept cents habitants de la principauté qui s'étaient groupés sur le passage du brillant corps d'armée.

Quant à l'hercule, on ne l'a plus jamais revu.

Et tout d'abord je dois demander pardon aux lecteurs de mon extrême indiscrétion, car je prends la liberté de lui recommander un jeune homme digne de tout son intérêt*

Celui dont je parle porte un nom connu et honorable... Il débute dans la vie, plein de confiance et d'espoîp; à la dernière rentrée des tribunaux, il a prêté son serment d'atocat... mais ce n*est pas tout.

C*est un avocat sans clients, et j'engage ceux de mes lecteurs qui auraient des différends à vider au Palais, à s'adresser à mon jeune protégé, qui demeure rue Taitbout et s'appelle :

M* Nathaniel-James-Étouard de Rothschild.

Ce jeune avocat, qu'ufte vocation sérieuse entraîne vers le barreau, est âgé de vingt-deux ans.

Il se recommande par un zèle au-dessus de tout éloge, et, loin de demander des honoraires pour mener un procès, il est en position de faire des avances à ses clients.

Le baron Edouard est fils du baron Nathaniel, et le petit-fils et filleul du baron James de Rothschild.

M® Edouard, qui a au moins trouvé douze cents francs de rente dans son berceau, n'a pas oublié que, dans sa famille, il n'est pas permis de dépenser sa fortune dans Toisiveté, et, comme ses goûts personnels l'éloignaient de la finance , il a endossé la robe de l'avocat.

Ce jeune homme n'a connu qu'une geule douleur dans sa vie, mais celle-là compte pour toutes ^es autres.

Depuis sept ans, son père est cloué dans son fauteuil. Le baron Nathaniel est aveugle et paralysé.

Le baron Nathaniel est à la fois neveu et gendre du baron James de Rothschild ; il a épousé la fille du grand financier, et de cette union sont nés deux fils, dont l'aîné est l'avocat d'hier.

Le baron James* de Rothschild, chef de l'illustre famille, qui a, rue Laflitte, une des meilleures maisons de commerce de Paris, est âgé de soixante-

treize ans, et, ma foi, il supporte assez vaillamment le poids des années ; car jusqu'à ce jour il n'a pas encore pu se décider à céder son fonds à ses enfants.

Il est resté à tous égards le maître de la maison.

Sa volonté domine chez lui, et ses deux Qls, Alphonse et Gustave, ne sont que les secrétaires d'Etat qui reçoivent les ordres de leur père et maître, Sa Majesté James P^, qui, non-seulement est le roi des millions, mais qui a encore des millions pour les rois.

Le baron James a épousé la fille de son frère Salomon, car les Rothschild ne s'allient qu'entre eux.

Une des rares exceptions a été le mariage du baron Gustave, qui, on le sait, a épousé mademoiselle Anspach, fille aînée du conseiller à la Cour de cassation.

Mademoiselle Anspach a apporté à son mari une dot de 500,000 francs.

Le soir même où le baron Gustave a conduit sa jeune épouse à son hôtel, il lui a dit en lui tendant un petit paquet :

— Refuserez-vous à votre mari la première prière qu'il a le bonheur de vous adresser ?

— Assurément non!

— Eh bien ! faites-moi la grâce de reprendre ce demi-million, et de l'ajouter à la dot de votre petite sœur.

Voilà le cas que Ton fait d'un demi-million chez les Rothschild.

On croit généralement que ce ne sont que des hommes d'argent.

Erreur: ce sont des hommes de travail et de cœur !

Il y a de cela deux ans, pour un motif qui importe peu au lecteur, j'avais demandé une audience au baron James ; elle me fut accordée pour le lendemain, à huit heures du matin.

Il ne m'arrive pas souvent de me lever à sept heures du matin en plein hiver, au mois de janvier, quand la neige s'amoncelle à nos fenêtres. .

Je m*acheminai donc vers la rue Laffitte.

A huit heures cinq minutes, j'eus l'honneur d'être reçu par le baron, que je trouvai dans son cabînetj frisé, pommadé, en cravate blanche et en habit; il prenait son thé tout en donnant des ordres à son secrétaire, M. Benari, un tout jeune Prussien^ qui est arrivé à Paris sans le casque de fosilier, et qui, en quelques années, s*est fait une position importante chez le baron de la rtie Laffitte.

Mi James de Rothschild, qui pourrait assurément

vivre de ses rentes, est, malgré seâ soixante-treize ans, un des hommes les plus actifs de Paris.

Il se lève à six heures du matin, et, tandis que Félix, son valet de chambre, rase et habille son maître, M, Boudeville, l'excellent professeur de déclamation, lit au baron tous les journaux du matin.

Quand M. de Rothschild est de bonne humeur, son lecteur, homme très-répandu dans les théâtres, fait son petit rapport sur les bruits de coulisses.

A huit heures, M. de Rothschild ouvre son magasin.

Son secrétaire arrive, et Ton procède au dépouillement de la correspondance particulière du baron, qui reçoit chaque jour à peu près deux cents demandes de secours de tous lés pays.

Chaque lettre est lue avec soin ; le baron y fait njouter des notes, et on n'a pas d'exemple d'un malheureux qui ait en vain tendu la main vers la rue Laffitte, car après le plaisir de gagner de l'argent, le baron Rothschild ne connaît pas de plus grande jouissance que d'en donner.

Voilà une journée bien commencée, je pense.

A huit heures et demie arrive le secrétaire, et sous les ordres de son maître, le jeune Prussien se livre à des calculs impénétrables pour un simple homme de lettres, et qui ont pour but de combiner

les mouvements des différentes Bourses du monde.

Ce travail terminé, le secrétaire se retire, et le baron, qui vient de gagner son pain quotidien, songe à dépenser le superflu. C'est à cette heure qu'il reçoit les marchands de tableaux et de curiosités, qui sont chargés de découvrir des objets rares pour la merveilleuse galerie du château de Ferrières, car le baron de Rothschild est un des collectionneurs les plus acharnés de Paris.

Quand on vend chez les commissaires-priseurs un simple chandelier de faïence pour la modique somme de vingt mille francs , vous pouvez être sûr que vous le retrouverez le lendemain dans la collection de M. de Rothschild.

A onze heures, le baron James descend dans ses bureaux, et, sauf une heure, je xîrois, pour le déjeuner, il y reste jusqu'à six heures; alors il va faire sa partie -de whist au club.

Malgré sa constante déveine au jeu, le baron n'a jamais été tout à fait décavé ; homme d'ordre avant tout, il ne dépasse jamais la mesure de ses moyens.

A huit heures du soir, le dîner réunit toute sa famille à table.

Le règne du baron est fini, et celui de la baronne James commence. C'est alors qu'on peut admirer toute l'étendue du bonheur de M. de Rothschild.

La Fortune, non contente de mettre du foin dans

]es bottes et même dans les pantoufles du baron, lui a fait trouver encore dans sa famille une épouse qui est la plus élégante maîtresse de maison et une femme d'une intelligence supérieure.

La baronne James de Rothschild, dont l'esprit égale la bonté, possède une rare instruction, et les lettres qu'elle échange avec ses amies sont des petites merveilles de grâce, de goût et de style.

Parmi les hôtes les plus assidus et les plus respectueux de ses salons, il faut citer M. Thiers et le général Charigarnier.

Quelquefois, au dessert, le baron s'échappe pour aller applaudir au petit théâtre de la rue de la Tour-d'Auvergne les élèves de son lecteur, M. Boudeville ; mais, quelle que soit l'heure à laquelle il se couche, M. de Rothschild est debout le lendemain à sept heures.

Certes, cette activité est admirable de la part d'un homme de cet âge.

Mais aussi quelle agréable profession !

Allez l si pour commencer sa journée le baron était forcé d'écrire ma biographie, il se retournerait peut-être dans son lit pour oublier, dans un supplément de sommeil, que le métier d'homme de lettres ne vaut pas celui de millionnaire.

Le baron de Rothschild, qui passe pour un homme raide en affaires, n'est au fond qu'un bourru bienfaisant.

Quand il lui arrive de traiter légèrement et brusquement un boursier qui vient lui demander des ordres, la fortune de cet homme est faite, car le lendemain le baron panse la blessure avec ce baume qui a nom le courtage.

Mais, une fois sorti de son cabinet et affranchi du poids des affaires, M. de Rothschild est toujours et partout l'homme le plus poli, le plus gracieux et le plus accessible de Paris.

Il connaît, il aime les artistes et les écrivains.

L'automne dernier, à un dîner officiel, il rencontra un peintre célèbre :

— Eh bien! comment allez- vous? demanda le financier.

— Très-bien, monsieur le baron.

— On ne vous voit plus ; venez donc un de ces jours tirer quelques coups dé fusil à Ferrières.

— Monsieurle baron, répondit le peintre, j'aimerais mieux tirer sur vous une traite de dix mille francs.

— Soit ! répondit M. de Rothschild, mais pour la fin du mois alors, mon échéance du 15 est trèssurchargée*

M. de Rothschild a un troisième fils dont je n'ai pas encore parlé.

Le jeune baron Edmond a vingt ans à peine. Au mois d'août, il a passé son premier examen de droit, et j'ai eu l'honneur de lui être présenté, en Normandie, par son ancien pi>écepteur, M. Alfred Meyrargues, un homme de beaucoup de talent et d'esprit, capable de faire l'éducation des plus malins boursiers, après avoir fait celle do son brillant élève.

Car je dois ajouter que le baron Edmond est un jeune homme très-instruit, très-aimable et surtout très-spirituel.

Et je vous jure que pour dire de lui tout le bien que je pense, je n'ai jamais reçu qu'un cigare.

Il est vrai qu'il était excellent ; mais je ne vendrais pas ma plume à ce prix-là !

Voilà en quelques lignes une esquisse de la maison Rothschild.

Si ces trois fils ne suffisaient pas au bonheur du baron James ; si, un jour ou l'autre, il lui venait l'idée d'en adopter un quatrième, qu'il se souvienne de moi.

Je serais si heureux de pouvoir l'appeler : papa !

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