‹ Mémoires de BoulevardChapitre 29 sur 34 · GUIDE DES AMBASSADEURS JAPONAIS DANS LA CIVILISATION PARISIENNE · texte numérisé non relu

GUIDE DES AMBASSADEURS JAPONAIS DANS LA CIVILISATION PARISIENNE

Les ambassades japonaises ont tout à fait pénétré dans nos mœurs. Il y a deux, ans, l'ambassade japonaise se composait de douze Japonais; cette année, ils n'étaient que six : c'est un progrès sensible que . je me plais à constater. Le chiffre des Japonais n^est pas, du restej la seule différence entre la cargaison de l'année dernière et l'envoi de Tannée présente. Les Japonais d'autrefois venaient en mission extraordinaire et officielle ; ceux-ci viennent pour étudier la civilisation parisienne et pour rapporter dans leur pays les relations des puissantes manifestations de la pensée humaine.

il est de notre devoir de seconder les braves voya-

geurs dans leurs expéditions, et c'est pourquoi je dédie ce chapitre aux Japonais qui nous honoreront de leur visite et qui, après tout, sont nos frères.

Donc, mes chers Japonais, sachez que, dans un État civilisé comme le nôtre, le personnage le plus important de la société est le jockey ; après lui vient immédiatement l'entraîneur; le gentlemen-rider ne \ient qu'en troisième ligne. Le jockey, chers Japonais, n'est pas seulement un maigre individu qui fait galoper de maigres chevaux, il est encore, dans un certain monde, le dépositaire de la fortune publique et il a plusieurs millions dans sa cravache. Je ne sais, mes amis, quel emploi font de leur argent les gens riches de votre pays ; chez nous, ils élèvent des chevaux , et l'éducation de ces bêtes coûte en moyenne quatre ou cinq cent mille francs par an à l'heureux gentleman-rider. Avec cette somme, vous en êtes convaincus comme moi, on pourrait au besoin élever une foule de Japonais et leur acheter de's vêtements à la française au magasin de Idu Belle Jardinière fmzî^,]Q vous le dis franchement, nous nous soucions fort peu des Japonais en France, et, s'il vous plaisait, à vous, de franchir la banquette irlandaise, vous ne feriez point vos frais.

Je ne pense pas, amis Japonais, que la gloire des jockeys à la mode ait dépassé les frontières de votre

pays; mais, comme la civilisation que vous venez étudier chez nous se promène bras dessus bras dessous avec les entraîneurs, j'ai soin de vous donner quelques renseignements sur le plus illustre des jockeys, sur l'homme éminent dont deux pays s'honorent à la fois, l'Angleterre qui lui a donné le jour, et la France qui lui a donné l'hospitalité... J'ai nommé Grimshaw.

Grimshaw, chers Japonais, est le Raphaël des jockeys, le chef d'école, le cavalier sans pareil, le vainqueur de toutes les courses ; vive Grimshaw ! Et, pourvu qu'en rentrant dans votre pays vous puissiez dire aux vôtres : « J'ai vu Grimshaw ! » vous n'aurez pas perdu votre temps.

Pour le quart d'heure, mes amis, ce jockey modèle est au service de M. le comte de Lagrange, le gentilhomme français qui a pris la louable habitude de gagner tous les prix aux courses anglaises. Quoique simple écuyer, Grimshaw fraye avec l'élite de la société contemporaine; le matin, avant son déjeuner, il reçoit quelques lords et beaucoup de comtes qui viennent le supplier de vouloir bien accepter leurs livres sterling ou leurs billets de banque en échange de ses services. C'est ainsi que le marquis de Hastings, un des grands noms de l'Angleterre, s'est jeté aux pieds de Grimshaw et a im-

plor^ la protection de l'illustre jockey. Grimshaw, ému, n'a pu refuser, et les gazettes nous annoncent qu'à partir du 1®' juillet prochain, M. le comte de Lagrange sera veuf de son meilleur jockey. A peine le marquis de Hastings fat-il parti, que le duc de Beaufort se présenta chez Grimshaw.

— Grimshaw, lui dit le duc, voulez-vous venir vous casser les reins chez moi ?

— Désolé ! répondit le jockey, mais j'ai promis pour l'année prochaine au marquis de Hastings.

— Grimshaw, continua le duc, m'abandonnezvous ?

A ces mots partis du cœur, Grimshaw eut un mouvement superbe :

— Monsieur le duc, répondit-il, je ferai quelque chose pour vous en 1867.

Aussitôt les gazettes annoncèrent aux populations que Grimshaw quitterait le marquis de Hastings en 1867 pour entrer au service du duc de Beaufort.

Vous autres Japonais, vous ne comprendrez que difficilement toute Timportance de Grimshaw, ce qui fait d'ailleurs de vous une nation de la troisième catégorie. Dans notre pays^ dont vous cherchez à pénétrer la civilisation, on s'émeut des faits et gestes de Grimshaw ; une comédie nouvelle d'Emile Augier, un tableau de Fromentin > un livre de

M. Renan, ce sont là, amis Japonais, des événements de second ordre pour nos gentilshommes ; il lear faut Grimshawpour charmer leurs loisir» et enflammer leur enthousiasme. Le jockey à la mode a pris, dans la société contemporaine, rang à côté des grands comédiens de l'époque ; Grimshaw et la Patti n'acceptent plus d'engagement, ils sont en représentation par*ci, par-là» à droite, à gauche; ils ne jouent qu'au cachet, et on s'arrache ces deux grandes intelligences. Aussi, je vous le dis en toute vérité, si vous pouviez décider Grimshaw à passer six mois chez vous, rien ne manquerait plus au bonheur du Japon, et vous pourriez enfin vous vanter de prendre place parmi les nations civilisées de ce temps. Les courses de printemps vont commencer bientôt; je vous engage à vous présenter sur le turf, à étudier nos mœurs et coutumes, et à doter votre heureux pays de tous les progrès de notre civilisation, dont les faux cheveux, les bijoux en acier et la fausse argenterie sont les principaux éléments.

On vous dira encore, chers Japonais, que la loterie a été abolie en France, ce quine vous empêchera point de gagner, au besoin, cent mille francs pour vingt-cinq centimes! Pour arriver à ce résultat, il suffit de prendre plusieurs [billets aux difiérentes loteries qu'on organise chez nous. Vous n'a-

vez que l'embarras du choix entre une vingtaine de loteries plus autorisées les unes que les autres ; une affiche vous apprendra qu'un lot de cent mille francs a été, tout dernièrement, gagné par un honorable commerçant de Gand, et le bulletin ajoute que cet heureux Belge est veuf; il avait, dit-on, serré ses billets dans un secrétaire, et fut fort surpris d'apprendre un jour que ces coupons de cinq sous représentaient cent mille francs ; il réunit sa nombreuse famille, et au dessert, il lui fit part de son immense bonheur.

S'il est déjà doux en Belgique d'être veuf, on peut affirmer qu'un veuf orné de cent mille francs gagnés à la loterie est une des curiosités du temps, et, si vous aviez dans votre famille une Japonaise difficile à placer, je crois que le moment serait venu d'entamer des négociations avec le Belge aux cent mille francs. Ne me dites pas que l'ai^gent n'est rien en ménage et que l'amour est tout, et qu'avant de faire des ouvertures au veuf de Gand, il faudrait consulter le cœur de votre Japonaise. Ce sont là, mes amis, des idées dignes de sauvages comme vous, et j'ose espérer que, la civilisation aidant, vous serez bientôt arrivés à la conclusion : qu'un veuf orné de cent mille francs gagnés à une loterie quelconque peut faire le bonheur d'une Japo-

naise, quel que soit d'ailleurs l'état de son cœur.

On m'a rapporté, mes amis, que vous avez sur l'amour des idées arriérées dont il serait grand temps de vous défaire. Dans un État civilisé comme le nôtre, on a, sur ce chapitre, des théories que vous partagerez un jour et qu'on vous enseignera dans lei^ coulisses de l'Opéra, qui, sachez-le, sont le foyer le plus ardent de la civilisation contemporaine.

Il serait temps aussi, chers Japonais, d'importer la manie des congrès dans votre obscur pays. Chez nous, pour un oui, pour un non, cinq ou six individus se réunissent en congrès ; ainsi cet hiver nous verrons le congrès des joueurs d'échecs, et en Allemagne les femmes organisent un congrès pour examiner les travaux d'aiguille de notre temps. Le jeu des échecs me semble digne de fixer votre attention ; c'est une manière comme une autre de passer quatre ou cinq heures par jour, et la civilisation comme nous l'entendons n'est, somme toute, que l'art de s'occuper d'une foule de choses sans aucune utilité publique. Ainsi nous faisons des paysages avec des insectes, comme l'a prouvé l'exposition du Palais *de l'Industrie, et nous corrigeons souvent la nature. Une récente tentative de ce genre a été faite par un industriel des boulevards qui vient de faire dorer les tortues qu'il vend dans son magasin ; vous avez sans

doute des' tortues chez vous, mes amis, mais je doute que vous ayez des tortues dorées. Chez les peuples barbares, on fait, je crois, de la soupe avec les tortues et des peignes ou des tabatières avec Técaille ; mais vous ne vous êtes jamais demandé, vous autres Japonais, si le progrès n'assignait pas un autre emploi à ces intéressantes bêtes. De tout temps, les animaux ont joué un grand rôle dans la société civilisée : nos pères vouaient toute leur tendresse aux carlins, espèce disparue dans le tourbillon des années ; puis les perroquets ont pris leur place, et les chats sont pour les Parisiens l'objet d'une prédilection marquée ; mais un jour ces despotes de propriétaires ont décrété qu'ils n'admettraient plus chez eux ni enfants, ni chiens, ni chats. On se passerait au besoin des enfants, mais il nous est tout à fait impossible de nous passer des bêtes. Je ne sais ce que sont devenus les nombreux chiens que la rigueur des propriétaires a rejetés de la société ; mais ce que je sais, c'est que leur place au foyer domestique est fort bien occupée par les tortues ; à l'heure qu'il est, les chiens verts ont eux-mêmes disparu des salons de ces dames pour céder le pas à la tortue * dorée, car de môme qu'il y a fagot et fagot, il y a tortue et tortue ; nous aurons des tortues nature pour les ouvriers, des tortues dorées pour la bour-

geoisie, et des tortues garnies de diamants pour les financiers. Le jour n'est pas loin où Ton écrira des brochures sur le luxe effréné des tortues ; car chez nous, mes amis, on écrit des brochures sur n'importe quoi. La tortue dorée trouvera des adversaires et des défenseurs également acharnés. Quand vous aurez passé cinq ou six mois au milieu de nous, vous comprendrez d'ailleurs parfaitement que la nature, à l'état primitif, ne fait point l'affaire d'une nation civilisée, et que le dernier mot du progrès ne sera dit que le jour où Ton fera dorer toute la ménagerie du Jardin des Plantes.

Je ne puis trop vous engager à tout voir et à vous rendre bien compte de notre supériorité. Ainsi, les Japonais gardent les couleurs pour leurs merveilleuses porcelaines ; nous autres, nous les employons pour les femmes ; le rouge est une nuance fort recherchée pour les cheveux, le noir pour les sourcils, et le vert pour les chiens.

Vous, vous portez le poignard à la ceinture ; chez les gens civilisés, les femmes le mettent dans les cheveux ; vous portez des chapeaux à larges bords pour vous garantir du soleil. Quelle barbarie ! Quand on veut être civilisé, on doit diminuer les dimensions de son chapeau à mesure que la chaleur augmente. Chez vous, les hommes ont une longue natte de che-

veux qui descend dans le dos ; c'est un luxe que les femmes seules peuvent se permettre chez nous. Vous obtenez cette natte par la nature ; nous, par la civilisation. Il vous faut quinze ans pour arriver à ce résultat ; nos femmes se procurent les plus belles nattes en cinq minutes chez le coiflfeur voisin ; car enfin, il faut que vous le sachiez bien, la civilisation n'est au fond que l'art de remplacer le vrai par lo faux, de donner des perles fines en imitation pour soixante-quinze centimes la paire, de porter des colliers en diamants à quinze francs, de donner de l'ampleur à une personne maigre et de faire maigrir une personne qui se porte trop bien , Votre adora- ])le naïveté vous fait supposer que le jour est fait pour le travail et la nuit pour le repos.

Erreur !

Pourvu que vous nous restiez jusqu'à l'hiver, vous verrez que la civilisation a changé tout cela, qu'on dort toute la journée et qu'on se lève à la nuit tombante ! N'oubliez point, je vous prie, d'étudier les ménages parisiens ; on m'a dit que, dans votre pauvre pays, le mariage est l'union de deux âmes faites pour se comprendre et heureuses de vivre ensemble.

Chez les peuples civilisés,- on se marie pour d'autres motifs : Fhomme est fatigué de dîner au restaurant, et la femme voudrait enfin pouvoir aller au

théâtre du Palais-Royal, et c'est là souvent le double but de ce que nous appelons une paire d'époux assortis ; après le mariage, l'épouse va en effet au Palais-Royal, mais sans son mari, et le mari, lui, y va également, mais sans sa femme. Nous voyons bien, de temps en temps, un individu, rebelle au progrès, s'affranchir des liens communs et préférer la solitude des forêts à la société de ses contemporains. Dans ce cas, on lui donne le titre d'homme sauvage, et toutes les académies, qui ne se dérangeraient pas pour un homme bien habillé, envoient des députations pour étudier le sauvage du Var, qui ' menace de ruiner les tailleurs en se confectionnant un vêtement complet avec ses cheveux.

Dans votre pauvre pays, cher Japonais, on trouve ,encore des femmes avec de vrais cheveux ; si vous vouliez importer en France quelques Japonaises qui aient des cheveux à elles, on pourrait faire des recettes colossales.

Barnum, le fameux Américain, est venu tout dernièrement chez nous dans l'espoir de trouver pour son musée de New-York cet oiseau, plus rare qu'un merle blanc, qu'on appelle une actrice avec de vrais cheveux.

Si Barnum m'avait fait l'honneur de me consulter, je lui aurais répondu ceci :

236 MÉMOIRfiS DU BOULEVARD

— Cher monsieur Barnum, en vérité, vous êtes trop exigeant ; vous avez montré aux Américains Jenny Lind, une grande artiste, et Tom Pouce, un petit général ; mais votre public est blasé, et il lui faut maintenant des phénomènes comme une actrice avec de vrais cheveux; je suis très -répandu dans le monde des théâtres, mais depuis la Comédie-Française jusqu'à Bobino, je cherche en vain ce qu'il vous faut. Croyez-moi, cher monsieur Barnum, ne perdez pas votre temps. Si je connaissais une petite actrice avec de vrais cheveux, je l'exposerais au Palais de l'Industrie et je gagnerais beaucoup d'argent. Donc, permettez-moi de vous donner un conseil : prenez l'actrice au théâtre et les cheveux chez le coiffeur.

N'oubliez pas, chers Japonais, de fréquenter nos. cafés-concerts, où la civilisation a atteint des hauteurs inconnues chez vous, et où vous puiserez la science de mêler la musique et l'eau-de-vie dans de justes proportions. Si vous avez de la chance, vous assisterez à une émeute à l'Alcazar d'été, car on se passionne pour Thérésa comme on se passionnait autrefois pour Victor Hugo, Quelquefois aussi on se lance des chopes au visage quand la sainte musique exalte les têtes, et l'on se bat à coups de poing pour fixer la valeur artistique d'une chanteuse de

gaudrioles. Je pense qu'il est tout à fait nécessaire d'importer au Japon le goût du grog mêlé de musique, et si vous pouviez nous enlever quelques étoiles des cafés-concerts et ne jamais nous les rendre, vous auriez bien mérité de la France.

Enfin, chers Japonais, étudiez, creusez la société civilisée, et tâchez d'atteindre le noble but que vous poursuivez.

Et , en revanche de la civilisation que noup vous prodiguons, chers frères du Japon, que nous donrierez-vous ?

Le moment serait peut-être venu de nous faire admirer un peu les originalités de vos mœurs; et , si vous étiez bien gentils, vous tâcheriez de vous ouvrir quelques ventres en public. Je doute qu'on vous permette de vous livrer â ces exercices au Théâtre-Français ; mais nous avons â Paris un établissement spécial pour les représentations excentriques, et je ne saurais trop vous recommander l'Hippodrome si vous voulez offrir aux Parisiens le rare spectacle d'un Japonais qui s'ouvre le ventre. Comme intermède comique, ce divertissement ne laisserait rien à désirer, et l'on pourrait , en cette circonstance, porter le prix des places à dix francs.

d'où VIENI»iENT LES ACTRICES

Page 1