I. — ZULMA BOUFFAH
C'était à Cologne, voilà tantôt douze ou quinze ans.
Une troupe de chanteurs ambulants s'était installée dans l'un des principaux cafés de la yille ; ils étaient dix ou douze : Français, Hollandais et Belges; des violons déclassés, des troubadours en rupture de ban, des chanteuses fantastiques.
La bande eut beaucoup de succès, grâce à une enfant de dix ou douze ans, que les Allemands appelaient la petite Parisienne, et que l'affiche désignait sous le nom de Zulma Bouffar.
L'enfant était charmante... Parisienne jusqu'au
bout des ongles, elle avait de la grâce, de l'entrain, de l'audace.
On l'adorait !
Les queues de billard et les dominos, qui manœuvraient pendant les autres morceaux, se reposaient quand la petite Zulma paraissait sur l'estrade qu'on avait construite dans un coin du café.
Elle disait les chansonnettes à la mode de Paris, et elle les disait à ravir. On applaudissait à tout casser. La petite Zulma était si gentille !
Dans les cafés chantants, en Allemagne, on ne J)aye pas d'entrée, et les chopes n'ont pas encore atteint le prix impudent de quarante sous, comme dans les estaminets lyriques de Paris ; seulement , de temps en temps, un artiste de la troupe fait la tournée et récolte la petite monnaie sur une assiette. ' Qtiand c'était le tour de la petite Ziilma de se promener avec l'assiette, les pièces blanches pleuvaient de tous les côtés.
Elle était si mignonne I
Et son père avait une si bonne tête ! De temps en temps, le père Bouffar daignait venir s'asseoir à notre table et accepter un verre — ou deux — ou trois — ou quatre — de notre petit vin du Rhin. Il avait le petit mot pour rire, ce bon père Bouffar.
Un décreti qui avait un instant expulsé les enfants
d'où viennent les -actrices 231
de la scène, l'avait soi-disant mis sur la paille et interrompu le colossal succès de sa fille au Pavillon des Ambassadeurs.
Pour les bourgeois de Cologne , le Pavillon des Ambassadeurs était une succursale de l'Académie impériale de musique J •
Le père Bouffar parlait des splendeurs de Paris, du monde du théâtre et des coulisses; il ne s'arrêtait qu'au moment où sa fille montait sur l'estrade pour dire une chansonnette,
Alors ses yeux lançaient des flammes, son teint se colorait, tous les muscles de son visage se contractaient.
— Bravo ! bravo ! criait de temps en temps le nouveau père de la débutante.
Et, s'adre^sant à ses voisins, il ajoutait ;
— Ce sera une grande artiste !
Huit jours après, la bande ambulante avait quitté la ville. On ne se souvenait plus du père Bouffar; mais souvent, dans ma vie, en voyant passer sur le boulevard ces pauvres petites filles qui jouent du violon devant les cafés, quand les sergents de ville sont loin, ma pensée se reportait vers la petite Zulma, et je me demandais ce que pouvait être devenue la petite chanteuse de gaudrioles.
Qu'on juge de ma surprise quand, il y a trois ou
quatre ans, en assistant à une première représentation au théâtre des Bouffes, je vis entrer une jeune fille au regard vif, aux allures audacieuses.
C'était la petite Zulma Bouffar.
Elle n'était point devenue une grande artiste, ainsi que l'avait prédit son père; mais c'était une agréable petite comédienne qu'on a applaudie dans vingt rôles, et entre autres dans colui de l'Amour des Beo^gers.
Je ne puis voir en scène mademoiselle Bouffar sans penser à l'obscur café de Cologne. Il me semble toujours que c'est la petite Zulma, et, quand elle a dit avec le goût que l'on sait une fine mélodie d'Offenbach, j'attends qu'elle descende dans la salle et fasse le tour avec l'assiette.
1\ — L'Actrice internationale.
Celle dont je vais parler est la fille d'un estimable magistrat allemand, et, si je tais son nom, c'est que son histoire n'a rien de commun avec l'art.
Comment débuta-t-elle au théâtre? Je l'ignore, mais je sais qu'elle tenait, il y a dix ans, le haut du pavé à Berlin.
C'était une sorte de Déjazet allemande, vive,
d'où viennent les actrices 233
alerte, spirituelle. Son succès fut énorme; on se disputait un de ses regards , un de ses sourires ; et dans son antichambre, les jeunes fils de famille, qui sont les mêmes dans tous les pays, couvraient d'or l'indiscrète femme de chambre qui consentait à glisser un billet parfumé dans le boudoir de sa maîtresse.
Un jour, dans l'antichambre se rencontraient deux gentilshommes, le baron de Z..., jouissant de trente mille francs de rentes; l'autre, M. de C..., pauvre officier prussien.
— Lieutenant, dit le baron, que venez-vous faire ici?
— Et vous-même?
— Moi, je compte présenter mes respects à mademoiselle.
— Je viens dans le même but.
— Fort bien. Quelles sont vos intentions à l'égard de cette dame ?
— Je ne vous reconnais pas le droit de me le demander.
— Peut-être.
— Êtes-vous son frère? demanda le lieutenant.
— Non.
— Son parent ?
— Non.
234 MÉMOIRES DU BOULEVAUD
— Son amant?
— Moins encore.
— A quel titre alors m'interrogez-vous ; car je pense que vous n'êtes pas son époux?
— Je le serai bientôt.
— Ah bah!
— Parole d'hontieur ! s'écria le baron.
— Et moi, fit le lieutenant, je parie que vous ne l'épouserez pas?
— Qui m'en empêchera î
— Moi, monsieur le baron !
Et il tendit sa carte à son rival.
Quarante-huit heures après, le baron et le lieutenant se rencontraient sur le terrain.
L'arme choisie était le pistolet.
Au signal donné par les témoins, deux coups de feu partaient en même temps.
Le baron tomba frappé en pleine poitrine.
Mais avant de se battre pour la femme aimée, le «baron avait fait un testament par lequel il donnait toute sa fortune à l'actrice, et celle-ci ne crut pouvoir mieux honorer la mémoire du défunt qu'en épousant le lieutenant.
Ce mariage fut un grand scandale : l'officier dut donner sa démission, et vint se fixer à Paris avec sa jeune épouse.
d'où viennent les actrices 2S5
Mais que fait-on à Paris de trente mille livres de rente? On les croque en peu de temps, et les époux n'en étaient encore qu'au premier quart de leur lune de miel, que la fortune du baron trépassé avait déjà été mangée à moitié. Deux ans après l'heureuse union dont je viens de parler, il ne restait plus un sou, et quand la misère arrive , les illusions disparaissent*
Un beau jour, l'ex^lieutenant était parti pour r Amérique, où il entra au service du Sud. Il se battit comme un lion et mourut comme un héros.
Pendant ce temps, la veuve inconsolable se promenait au Bois dans un huit-ressorts que lui avait confié une de ces femmes d'un âge douteux qui lancent des jeunes personnes d'un âge avouable.
La jeune Allemande promettait beaucoup, et elle a tenu ses promesses. En trois ans, elle est devenue une petite dame fort remarquable, et elle eut alors un retour vers le théâtre. Seulement, comme la langue allemande est fort peu en usage sur les scènes parisiennes, l'actrice d'outre-Rhin eut quelques difficultés à s'acclimater chez nous. Il est vrai qu'elle prit beaucoup de leçons chez le professeur Boudeville, et qu'elle débuta un soir au petit théâtre de la rue de la Tour- d'Auvergne , dans Diane de Lys, de Dumas fils.
236 MÉMOIEES DU BOULEVARD
Qu'on juge de l'éclat de rire qui partit des quatre coins de la salle, quand Diane parla ainsi :
r « Je à' ai fait une betide mensonge,,, je d'ai tit que nu allions vaire un hetit fisite.,. »»
Ce n'était pas mal pour une Allemande, mais c'était insuffisant pour une actrice française.
Après ce premier début, l'Allemande se tourna vers la musique. L'accent disparaît sous le bruit de la grosse caisse. A l'heure qu'il est, elle chante les chœurs sur une petite scène lyrique, et quand on lui fait un compliment au foyer, elle répond :
— Daisé fu tondfu tissez tes pé lises.
Ceci ne l'empêche point de passer pour une jolie Parisienne aux yeux de plusieurs étrangers , qui ne sont pas difficiles sur le chapitre de la langue française.
HT. — LÉONiDE Leblanc.
Il y a six ou sept ans, un homme d'esprit de mes amis, que je désignerai sous le pseudonyme de Lambert Thiboust, m'entraîna vers les hauteurs de Belle ville.
Devant le café du théâtre, nous nous arrêtâmes.
— Entrons ! dit mon compagnon.
— Ahçà'.lui demandai-je, que venez-vous faire ici?
d'où viennent les actrices 237
— Je viens engager une actrice.
— Une actrice ? Ici ?
— Parfaitement. •
— Mais où est-elle ?
— Là-bas, dans le coin.
En effet, au fond de rétablissement, j'aperçus une adorable enfant... quinze ans à peine... un visage frais et rose... le regard vif et intelligent. Ses traits réguliers et doux avaient une expression de candeur et d'innocence que les yeux démentaient.
Cette petite fille frappa sur la table et s'écria :
— Garçon ! un grog américain !
Quinze jours après, elle jouait la comédie au théâtre des Variétés... A la fin du mois, elle avait sa voiture.
Trois semaines plus tard, elle était ruinée, et, vers une heure du matin , elle montait le faubourg Montmartre avec un journaliste parisien, qui lui offrait, en passant, chez un charcutier, pour cinq sous de fromage d'Italie.
Mais un beau jour la petite fille se brouilla avec l'Italie et son fromage.
La diplomatie autrichienne était étrangère à cet événement.
Une affaire industrielle, sur laquelle elle a toujours
gardé le plus profond secret, vint redorer le blason de Léonide Leblanc.
. La Bourse de Vienne s'en ressentit... et le commerce des saucissons fut cruellement frappé par la prospérité de la petite actrice.
Une année s'était écoulée.
Des bruits malveillants circulaient sur le boule* vard. . . un tel se vantait, par exemple, d'avoir acheté un guéridon qui avait appartenu à la belle actrice.
On disait la maison Léonide Leblanc ruinée et son chef en fuite.
Les actions de la Compagnie des petits saucissons réunis montèrent de deux sous !
C'était au printemps.
Deux mois plus tard, j'arrivais à Hombourg.
Autour du tapis vert étaient réunis le ban et l'arrière-ban des joueurs parisiens.
Evidemment à cette table se trouvait un joueur extraordinaire, car la foule était telle que je ne pouvais approcher.
Mais j'entendis le croupier qui disait :
— Combien fait la masse ?
Personne ne répondit.
— Que fait la masse ? reprit le croupier.
— Douze mille francs ! fit une petite voix douce.
d'où viennent les actrices 239
Cette voix était bien la même qui criait à Belleville :
— Garçon, un grog américain !
Les billets s'amassaient sur le tapis vert.
A chaque coup de cartes, le croupier demandait :
— Combien la masse ?
Et la jeune enfant répondait : Douze mille francs! comme elle eût dit chez le charcutier : Donnezmoi pour cinq sous de fromage d'Italie.
A minuit, Léonide Leblanc avait gagné quatre cent mille francs.
Huit jours après, elle était à Paris... sans les billets, et demandait quatre cent mille francs à la librairie parisienne*
La littérature lui envoya un à-compte de vingtcinq louis.
Eh bien I c'est avec ces cinq cents francs, prix d'un volume, que la belle actrice a commencé une nouvelle vie, et, grâce à un incessant labeur > la voici en position de s'oiBfrir un hôtel de quatre-vingt^ dix mille francs.
Tout est pour le mieux.
Cet exemple montre aux populations qu'il ne faut jamais désespérer, et que si la vie parisienne nous réserve un jour d'amères déceptions, le lendemain peut nous ramener la prospérité et le bonheur*
N'oublions pas que Léonide Leblanc a commencé sa saison avec vingt-cinq louis, et que le banquier Jacques Laffitte a commencé sa carrière avec une épingle.
Tous les, ans, vers le premier mai, les Parisiens ont l'air triste et ennuyé : la gaîté ordinaire a disparu; on ne rencontre que des gens brisés par la fatigue.
— Bonjour. Comment allez- vous?
— Très-bien! Pardon, je suis excessivement pressé.
— Et où courez-vous ainsi?
— Je vais me reposer... Mon cher, je viens du Salon... Je suis moulu. A revoir. *
, Je ne connais, en vérité, rien de plus fatigant qu'une promenade au Palais de l'Industrie, où l'on a réuni deux mille tableaux et un certain nombre de sculptures que je n'ai pas osé compter; il faut
242 MEMOIRES t)U BOULEVARD
une tête autrement solide que la mienne pour contempler et analyser toutes ces toiles. J'ai vu tant de Bretons, de Bédouins et de troupiers, que tout cela j se confond dans ma pensée, et que je vois devant moi des Africains qui embrassent des chasseurs d'Afrique, et des Bretons qui dansent en rond avec tous les saints du calendrier. J'ai toujours pensé qu'à minuit, heure des esprits, il devait se passer de , singulières choses au Palais de l'Industrie ; je me figure volontiers que les bonshommes descendent de leurs cadres, que l'éternel César, qu'on revoit chaque année, gémit, et qiie saint Pierre aimerait bien mieux reprendre fia place au Paradis que d*ôtre rôti sous les coupoles du Palais de l'Exposition.
Je donnerais volontiers les deux mille tableaux, plus les sculptures qu'on envoie tous les ans, pour une toile de dix centimètres carrés qui révélerait i un artiste nouveau, original.
On ne me fera pourtant pas croire que, dans cet immense Paris, il n*y ait pas un artiste, inconnu aujourd*hui, qui ait de grandes aspirations et qui songe â faire autre chose que ces éternels Bédouins, Ere- ^ tons ou chasseura d'Afrique. En sculpture, l'élaix est déjà donné par un tout jeune homme, M. Dubois, qui a remporté la médaille d'honneur au dernier Salon.
Cet immense talent s'est révélé, il y a deux ans, par une statue en plâtre, ^aint Jean^BaptistBy qui ' attira l'attention du jury et des artistes, et cette année, il s'est placé au premier rang parmi les maîtres, par son Joueur de mandoline. Je ne connais pas M. Dubois, mais j'ai une grande sympathie pour ce courageux jeune homme^ dont le talent a résisté à toutes les épreuves de la misère. Il y a deux ans, au Salon , tout eu admirant la statue de M. Dubois, les artistes faisaient des réserves sur les proportions de l'œuvre. On déplorait que le statuaire n'eût pas fait son saint Jean -Baptiste sur une échelle plus grande : on aurait voulu une statue gigantesque, une de ces machines qu'on est convenu d'appeler la grande sculpture, parce que les personnages ont cinquante pieds. M. Dubois travaillait en petit, car ses moyens ne lui permettaient pas de faire plus grand. Il était allé à Rome s'inspirer des grands maîtres, et vivait là-bas dans une toute pe-
tite chambre, à défaut d'un atelier qu'il ne pouvait payer; il était bien forcé de calculer la grandeur' de son œuvre sur les proportions de son logement. Mais le voilà sauvé ! Si je ne me trompe, la médaille d'honneur est accompagnée d'une pension de cinq mille francs pendant cinq ans, et le jeune et brillant artiste pourra s'élever aux hauteurs que la misère
lui défendait d'atteindre autrefois. Ses grandes aspirations ne viendront plus se briser contre le bas plafond de sa mansarde.
Eu voilà un de sauvé ! Aux autres maintenant ! Je ne veux pas renouveler ici la triste épopée , si souvent racontée; des obstacles que les jeunes artistes rencontrent à leurs débuts.
A quoi bon, d'ailleurs?
Le premier bavard venu nous jetterait à la tête cette phrase banale toute faite pour les circonstances :
— Monsieur, jamais la misère n'a empêché un artiste d'arriver. Voyez plutôt un tel. Son père était portier, et le voilà, lui, membre de plusieurs académies et chevalier d'une foule d'ordres.
On montre au jeune artiste une gloire sortie de l'obscurité, comme on désigne au conscrit un maréchal de France qui est ^arti simple soldat.
Mais tout cela ne prouve point que tout héros de-
viendra maréchal de France et que tout artiste de talent arrivera à la gloire.
Lorsque le canon se tait et que la fumée se dissipe, vous acclamez le lutteur heureux... Mais les autres, arrêtés en route par les hasards de la guerre, s'en retournent dans leur village ensevelir leurs rêves et leurs espérances. Vous ne les connaissez pas...
En art, c*est absolument la même chose. Les uns arrivent à la célébrité, les autres succombent en route. Ne croyez pas au génie incompris! mais moi, je crois au talent découragé, à la lassitude, au dégoût, aux intelligences que la lutte éteint ; je crois au jeune artiste qui jette son talent dans la boue comme un dernier défi à la Providence !
Il est probable que nous aurions plus d'artistes si nous avions plus d'amateurs des beaux-arts. Que voulez-vous ? il n'y a plus de grande peinture parce que nous n'avons plus de grands seigneurs et de grands palais ; aujourd'hui il s'agit de travailler pour les entre-sols des spéculateurs heureux et les boudoirs des cocottes.
De petites gens... de petits artistes et de la petite peinture !
A l'hôtel des Ventes, on se passionne encore parfois pour les anciens ; mais c'est une affaire de mode : il faut avoir un Ruysdaël dans sa galerie comme on a un cheval de course dans son écurie.
C'est le moment de raconter cette histoire d'un gros financier qui avait chargé un marchand de tableaux de lui trouver une galerie complète.
Un jour que le spéculateur était absorbé par les cours de la Bourse, le marchand entre dans son cabinet et lui dit :
— J'ai fait une trouvaille... un Van Dyck superbe ! Faut-il l'acheter î
— Dame ! fait le financier, cfoye^-vous l'affaire bonne?
— Excellente.
— Eh bien! mon cher, achetez-moi vingt cinq Van Dyck fin courant.
Je connais pourtant quelques collectionneurs distingués... de vrais connaisseurs.
L'histoire des Moulins d'Hobbema, cette belle toile, qui a tant ému les habitués de l'hôtel des Ventes, mérite d'être rapportée ici.
Au commencement de ce siècle, l'Académie d'Anvers ouvrit un concours pour les paysagistes de son école. Parmi les toiles exposées se trouvait une page singulière, qui semblait appartenir aux temps passés et qui était signée du nom d'un jeune peintre.
Le directeur de l'Académie fit venir l'artiste et lui dit :
— Où avez-vous pris ce paysage?
— En Flandre.
— C'est curieux, dit le directeur, je ne mé souviens pas d'avoir vu dans ce pays les singulières constructions que vous avez reproduites sur votre ^
toile. L'architecturô, la couleur, la composition, rappellent le temps de Ruysdaël.
Le jeune peintre âe trouble, rougit, et finit par avouer qu'il a copié le tableau chez un fermier du pays de Gueldr^.
Le directeur, curieux de voir l'original, se met en route le soir même, et découvre, dans une simple ferme, deux tableaux d'Hobbemâqu il achète moyennant quatre cents florins ; Tune des deux toiles fut reconnue comme un chef-d'œuvre de premier ordre: elle représentait quelques moulins qui se reflétaient dans l'eau, et fut désignée depuis sous la dénomination des Moulins.
Quinze années après, les Moulins furent vendus cinquante mille francs à un amateur belge.
Il y a cinq ou six ans, j'entrai à l'hôtel des commisseurs-priseurs avec un boursier allemand de mes amis; on vendait les Moulins d'Hobbema, oL M. Schuîtze, de Berlin, acheta le tableau célèbre pour une centaine de mille francs; le môme soir, il partit pour la Prusse avec son trésor*
Deux années s'étaient écoulées, quand un jour je' rencontrai sur le boulevard le spéculateur prussien.
Après les premières salutations, il me dit :
— Savez- vous ce que je viens faire à Paris?
— Je l'ignore*
— Vous souvenez-vous encore des Monlins ?
— Parfaitement.
— Eh bien ! mon ami, j'ai essuyé depuis deux ans un certain nombre de faillites... j'ai perdu beaucoup d'argent, et je voudrais bien vendre mon tableau. Voilà pourquoi je suis à Paris... Mais je ne connais qu'un homme au monde qui consentirait à payer ma toile ce qu'elle vaut, et cet homme est M. de Morny.
Huit jours aprè'S, les Moulins d'Hobbema devinrent la propriété de M. le président du Corps législatif, et M. Schultze retournait à Berlin avec un tableau de moins et cent vingt mille francs de plus.
Il en est des arts appliqués à l'industrie comme de la peinture contemporaine : la dernière exposition avait attiré aux Champs-Elysées cette fraction de Paris qui ne consacre pas encore tous ses loisirs aux grogs américains appliqués aux cafés-concerts.
Cette exposition était divisée en deux parties: au premier étage se trouvaient les merveilles des temps passés, alors que les simples potiers étaient de grands artistes dont la postérité a conservé les noms et les < œuvres ; ,
En bas se trouvaient les produits de l'industrie
contemporaine, qui ressemblent à Tart comme ces dames du Lac ressemblent aux honnêtes femmes.
L'industrie suit les hommes dans leurs éternelles variations ; nous vivons à une époque où les artistes, comme les autres hommes, ont perdu l'habitude de construire lentement, avec soin et persévérance, une fortune ou un meuble.
Dans le gigantesque steeple-chase auquel nous assistons, il s'agit d'aller vite avant tout; les fortunes se font en une liquidation, et les meubles se fabriquent en un tour de machine à vapeur. Les fortunes à grande vitesse ressemblent à première vue à la richesse patiemment et laborieusement acquise par nos pères; les meubles, à première inspection, ressemblent aux meubles anciens ; mais un beau matin le vent de la démolition souffle sur ces produits factices : les grandes fortunes bâties sur la pointe d'un crayon d'agent de change s'écroulent, et les moulages en carton-pàte, qui ont remplacé la vaillante sculpture d'autrefois, se brisent . De l'homme influe^ut qui brillait hier, il ne reste qu'un vilain monsieur, et de la superbe armoire que nous admirions de confiance, il ne reste qu'un vilain meuble.
Toute la société contemporaine, la société Ruolz, était au rez-de-chaussée du Palais de l'Industrie ; au premier étage, vous voyiez défiler devant vos yeux
éblouis les merveilles d'autrefois. Regardez ces bronzes cloisonnés dont la Chine elle-même a perdu le secret. Quarante siècles, plus peut-être, n'ont pu altérer Témail et effacer les ciselures, et puis, en sortant de là, promenez-YOus devant les magasins de nos fabricants de bronzes : vous y retrouverez les mêmes vases, les mêmes couleurs, les mêmes dessins; mais, en y regardant de plus près, vous trouverez que la couleur de l'émail moderne ressemblera rémail ishinois comme le maquillage d'une femme à la mode ressemble au teint rose et frais d'une jeune allé ; les formes, qui vous paraissent tout d'abord élégantes, ont je ne sais quoi de canaille — passez-moi le mot ; — tout cela, vu de près, n'est qu'une vilaine contrefaçon des bronzes anciens ; ce sont là de ces objets d'art qu'on fabrique à la douzaine, comme les biberons en caoutchouc ou les gilets de flanelle.
C'est que les anciens travaillaient pour l'éternité, et nous, nous travaillons pour l'hôtel des Ventes. Les bronzes chinois se transmettaient de génération en génération comme de précieuses reliques; les bronzes contemporains passent du magasin au boudoir et du boudoir à l'hôtel des commissaires-priseurs, pour retourner ensuite dans un autre boudoir. Je ne sais rien de plus attristant pour notre époque
que la double exposition des Champs-Elysées. En haut, c'était l'art, la poésie, l'élégance des formes, la recherche du beau, le labeur patient et consciencieux; en bas, l'industrie, la prose, la déchéance de la main-d'œuvre, la fabrication à la vapeur, la recherche de produire un objet qui paraît beaucoup et qui n'est rien; en haut, les meubles anciens, immenses, superbes, forts, magnifiques; en bas, quelques produits modernes construits à la hâte, sans goût et sans art, et qui ne dureront même pas ce qu'a duré la galette du Gymnase. L'exposition du premier étage brillait surtout par les objets d'art, qui témoignent de l'importance que le foyer avait autrefois dans la société* les tentures, les meubles, les bronaes, sont faits pour charmer les yeux et attacher l'homme à son intérieur; au rez-de-chaussée, la plus haute expression de l'art contemporain est le coupé des hommes d'affaires ou le huit-ressorts des femmes d'affaires, de tout ce monde enfin qui vit au grand air, entre la Bourse et le Bois, qui n'a plus le temps ni de s'asseoir dans un gigantesque fauteuil>^ ni de se reposer au coin d*une formidable cheminée*
On trouvait, parmi les objets d'art prêtés à l'ex* position par les grandes familles de l'émigration polonaise, une cheminée du bon vieux temps qui
portait à la rêverie. Elle était immense, et faisait revivre dans notre esprit le touchant tableau de la vie de famille d'autrefois. Cest là que pouvaient se réunir tous les membres d'une famille, regardant les énormes, bûches que nous avons remplacées par des fagots à deux sous.
Comparez à cela nos cheminées d'aujourd'hui : d'année en année, elles deviennent plus petites; le mari et la femme ont de la peine à se chauffer les pieds, et si par hasard — ce qui arrive encore assez souvent — il leur naît un enfant, on l'envoie se chauffer en pension, car il n'y a pas de place pour lui à la cheminée de son père.
Et quand on avait suffisamment rêvé au premier étage, le rez-de-chausséo et l'industrie contemporaine vous ramenaient à la réalité.
Après les objets d'art, on admirait une cafetière à musique qui était, en résumé, la seule supériorité de l'industrie artistique de notre époque sur les produits des temps passés.
Nos pères avaient les superbes tentures qui sont des tableaux de maître, les splendides meubles sculptés par les grands artistes, qui restent comme autant de monuments élevés en l'honneur des artisans d'autrefois. Ils avaient encore les délicieuses faïences, ornées de peintures auxquelles nous avons
peu à peu substitué les rébus qui ornent nos assiettes de dessert; ils avaient les coupes ciselées par Benvenuto Cellini, et les plats de Bernard Palissy; mais nous, nous avons la cafetière à musique, qui leur était inconnue, qui fait Thonneur de notre temps, et qui parlera aux générations à venir des efforts que fait l'industrie contemporaine pour s'élever à la hauteur de l'art.
Je dois ajouter toutefois, pour donner une preuve de mon entière impartialité, que l'exposition du rez-de-chaussée avait encore un autre avantage sur celle du premier étage : on y fumait et l'on y pre-^ nait des glaces ; et c'est ce qui explique pourquoi bon nombre de visiteurs, qui placent le cigare audessus de l'art, traversaient rapidement l'exposition rétrospective, et s'installaient ensuite au milieu des carrosses et des orgues de barbarie, qui sont le principal ornement de l'industrie contemporaine.