I. — Le BAt PE l'Opéra
Pour être tout à fait dans l'actualité, il me faudrait mettre un faux nez et un costume de carnaval pour conduire le lecteur au bal masqué, où les habits noirs et les dominos en soie se bousculent, se heurtent et s'insultent; mais pourquoi parler encore de ces bals où des danseurs sont enrégimentés pour amuser le' « monsieur en habit noir? >»
La dernière illusion disparaît quand, la veille du premier bal, on pénètre dans le petit bureau de location de la rue Drouot et où Ton rencontre en tenue de ville toutes ces damés vieilles et jeunes à qui Ton accorde des entrées de faveur.
C'est là qu'il faut conduire le lecteur.
Voyez cette grande personne desséchée qui salue l'administrateur. Voilà quinze ans qu elle crie dans les couloirs : Oh! ce nez! absolument comme un pensionnaire du Théâtre-Français dans la pièce des frères Goncourt.
Vous souvient-il, lecteur de province, d'avoir vu au foyer, quand vous faisiez votre droit à Paris, cette Pierrette déhanchée qui vous amusait tant? C'est 'elle; cette année elle continue le commerce des années précédentes... Un peu de rouge sur le teint livide... de l'eftcre de Chine autour des yeux éteints. . . Passez, mademoiselle !
Et quelle est cette petite fille que vous nous présentez là?
Une petite innocente qui a fait ses premières armes au casino Cadet et qui désire se lancer à l'Opéra.
Entrez, mademoiselle! Demain vous serez célèbre, et quand, pendant quinze ans, vous aurez fait ouvrir des huîtres dans tous les cabinets particuliers, vous nous amènerez à votre tour une génération nouvelle pour distraire ceux qui sont encore des bébés aujourd'hui.
11 faut absolument passer par ce petit bureau avant d'entrer gratis à l'Opéra. On refuse les unes,
on agrée les autres. On n'est pas bien exigeant ; tous les chats sont gris la nuit, et toutes les femmes sont belles au bal masqué.
Quant aux danseurs, vous savez ce qu ils valent.
Des garçons perruquiers, des petits commis, des gens sans profession avouable... Voilà pour la gaieté du côté des hommes.
Cette gaieté est bien triste, allez! et, à mon avis, Tentrepreneur seul s'amuse réellement.
Gavarni, qui est un grand artiste et un grand penseur, nous a montré les masques de son temps; ils avaient de l'esprit, de la gaieté, de l'entrain, de l'originalité; les faux masques d'aujourd'hui vivent sur la réputation de la génération passée. Chicard, qui était un inspiré, un halluciné de la danse parisienne, a été remplacé par Clodoche qui est un spéculateur.
Le premier avait une vocation et dansait pour l'amour de l'art; Clodoche, lui, a appris l'anglais; il sait que Urne is money et qu'un homme de notre temps ne doit pas dépenser inutilement ses forces et son talent.
Clodoche a un tarif, il donne des représentations aux avant-scènes, le tout est d'y mettre le prix. Ses jambes sont cotées comme les valeurs étrangères. Il travaille en gros et en détail : un cavalier
seul, c'est un louis; un quadrille complet, trois louis; si vous voulez le voir danser sur la tète et tomber sur le nez, il faut ajouter dix francs.
Voilà la gaieté parisienne en 1866. Les étrangers seuls s'y trompent encore.
Nous autres qui connaissons le dessous des cartes, nous savons ce que valent les masques de l'Opéra, et à l'heure où les Allemands, les Russes et les Anglais s'acheminent vers la rue Le Peletier, nous rentrons mélancoliquement chez nous, nous soufflons notre bougie, et dans nos rêves nous voyons reparaître une société trépassée, où la grisette économisait sur la semaine de quoi acheter un chiffon pour le bal, et où le jeune homme vendait sa montre et sa guitare pour s'étourdir pendant une nuit.
En ce temps-là, on jetait sa jeunesse et son insouciance par-dessus les moulins, et le premier venu les ramassait. Aujourd'hui, la jeunesse est marquée en chiffres connus comme les redingotes, et l'on vend la gaieté à prix fixe comme les mouchoirs.
Il fut un temps — ce sont les anciens qui parlent — où la fine fleur de la jeunesse française dansait la tulipe orageuse. Après les gentilshommes, qui faisaient des fplieg, sont venus les étudiants qui faisaient la noce ; ensuite les magasins de nouveautés ont fourni les plus célèbres danseurs.
Aujourd'hui qui est-ce qui danse à l'Opéra? Je n'en sais rien; mais ce que je sais, c'est que je ne connais rien de plus navrant que cette fausse gaieté qui tend la main aux gandins des loges et leur dit :
— Donnez-moi, s'il vous plaît, quarante sous pour manger une douzaine rue Montorgueil.
Et puis, puisque nous sommes en train de causer des bals, ne serait-il pas d'utilité publique de démolir un vieillard démodé- qui porte un nom célèbre dans les fastes du cancan, qui traîne ses cheveux gris et ses yeux éteints dans tous les bastringues, qui, l'été au Chat eau- des-fleurs et l'hiver à l'Opéra, passe comme le spectre de la gaieté parisienne, s'élance dans les quadrilles et fait voltiger en l'air ses vieilles jambes?
Quel atroce spectacle !
On a bien défendu à la vieille madame Saqui de monter sur la corde roide!
Il a dû être superbe autrefois, ce bal de l'Opéra, dans le temps où il y avait une jeunesse qui s'amusait.
Mais de nos jours...
Allons donc !
A dix-huit ans, on place sa gaieté sur le Mobilier, fin courant.
Si l'on est chauve à vingt ans, on peut être sûr de
faire son chemin.
Soyez ennuyeux, bête, stupide, tâchez d'être un parfait crétin, un être nul, et l'avenir se dessine pour vous sous les plus riantes couleurs.
Mais, au nom du ciel ! ne soyez pas gai, ou vous êtes perdu.
Si Daumier n'avait pas dessiné les adorables charges que vous savez, les amateurs s'arracheraient ses tableaux au poids de l'or.
Si Paul de Kock n'avait pas fait les désopilantes études parisiennes que vous avez tous lues, il serait chevalier de la Légion d'honneur depuis vingt ans !