I. — Affaire Emile de Girardin
Détailê horrible»*
Surexoitatioti d*ttn auteur applaudi. **« Provocation en duel. — Tentative de meurtre. — Attaque à main armée sur la photographie de Dumas fils. — Intervention du photographe Nadar. — Un drame dans les nuages. • — Un honnête hbmme pris pour un voleur. — Le cuisinier à la broche. — Incendie d'un hôtel. — Le pompier victime de son dévouement. — Poursuite d'un coupable. — Horribles accidents aux Champs-Elysées. — Détérioration de la propriété d'autrui. — Soixante -quinze témoins. — Arrestation du coupable.
Le samedi 30 avril 1865, les habitants de la rue Richelieu furent mis en émoi par les applaudissements que provoquait au Théâtre-Français la première représentation du Supplice d'une Femme, comédie en trois actes. Vers dix heures du soir, au
moment où l'enthousiasme était à son comble, un homme de taille moyenne se précipita du balcon du Théâtre-Français dans la rue et cria :
— Au secours ! A la garde ! Je proteste ! On a abîmé ma pièce! A bas Dumas fils! C*est une infamie ! Cette comédie n'est pas la mienne ! Jamais je ne signerai ça... Mar pièce était bien meilleure... Mon manuscrit ou la mort !
Ce malheureux, qui paraissait en proie à une horrible surexcitation, n'était autre que M. Emile de Girardin, l'auteur de la pièce à succès. De nombreux changements, opérés dans son ouvrage par quelques écrivains de bonne volonté, étaient Ja cause de cette bruyante manifestation, qui troubla dans leur premier sommeil les paisibles habitants du quartier.
Plusieurs personnes se mirent à la poursuite de ce fauteur de désordre, qui disparut dans les environs de la Fontaine-Molière, où l'on perdit sa trace.
La nuit, qui, on le sait déjà, porte d'excellents conseils, semblait avoir rendu le calme à M. de Girardin, car le lendemain il se leva à six heures, prit une tasse de thé, ainsi que deux œufs sur le plat, et s'achemina vers les bureaux delà Presse.
En entrant dans son cabinet, M. de Girardin aperçut sur son bureau deux énormes bouquets que les machinistes du théâtre lui avaient apportés dès
six heures du matin. A la vue de ces fleurs, M. de Girardin ne put contenir un tressaillement nerveux; cependant il fut assez maître de lui pour cacher le dépit que lui causait cette ovation, et il se mit à dépouiller son courrier.
Rien ne faisait prévoir le drame qui se préparait.
Il était environ midi, quand un eniployé d\i télégraphe remit à M. de Girardin le billet suivant du directeur de la Comédie-Française :
« Location assaillie par foule enthousiaste.
*> Thierry. »
M. de Girardin, indigné du succès que le théâtre avait remporté avec le Supplice éPune femme, considéra avec raison ces mots comme une insulte personnelle, et, dix minutes après, deux de ses confrères se rendirent au domicile de M. Thierry pour lui demander une réparation par les armes.
Dès ce moment les premiers symptômes de la fièvre commencèrent à se montrer.
Girardin parcourut les bureaux de la Presse en criant :
— Qu'on me rende ma pièce primitive !
Aussitôt on courut chercher le docteur Rouy, qui
ordonna à son client une promenade de sept heures, comme les gigots de Orossetète.
Oirardin se mit donc en route.
Il ne tarda pas à attirer Tattention des passants, qui l'entendaient murmurer :
— Immense succès... Excellente pièce... Mais la mienne était bien meilleure... Pour un million je ne signerais pas cette comédie, qui ne ressemble plus au manuscrit que j'ai apporté au théâtre... Oh! ce fils Dumas... A la ligne ! à la ligne !
Au coin de la rue de la Chaussée-d'Antin, Girardin, dont la surexcitation grandissait à chaque pas> rencontra un de ses amis, qui lui dit :
— Permettez-moi de vous féliciter de l'immense succès que vous avez remporté au. . .
Le malheureux ne put finir.
D'un bras vigoureux Girardin saisit son interlocuteur et le jeta sous Tomnibus de la Madeleine à la Bastille ; après quoi le coupable entra chez un pâtissier.
Une heure sonnait à la pendule de Ponson du Terrail quand Girardin arriva devant l'établissement photographique de Nadar.
En apercevant à la devanture les portraits de MM. Dumas fils et Régnier, Girardin, qui, on le sait, croyait avoir à se plaindre de ces messieurs,
eut on accès de colère bleue..* Il tira une épée qu'il avait adroitement cachée dans un jonc, et porta aux deux victimes plusieurs coups mortels ; puis, enjambant l'escalier quatre à quatre, il se précipita dans l'atelier, et, saisissant Nadar par sa longue chevelure, il s'écria :
— Tu es leur complice ! Photographe, tu vas mourir! J'enverrai ta tête à mademoiselle Favart!
Dans cette situation critique ^ Nadar conserva tout son sang-froid ; il se dégagea dès étreintes de son adversaire, sauta dans son haWon plus louait que VaiTy et cria :
— Lâchez tout!
Le ballon s'éleva avec une certaine majesté.
Mais, plus prompt que l'éclair, Qiràrdin, qui paraissait décidé à ne pas lâcher sa proie< ftf ait saisi une corde du balloiii et exécuta ses merveilles gym* nastiques à soixante-quinze pieds au-dessus du ni» veau de l'obélisque de Luxor.
Quelques cocottes, qui se reiidaient au Bois, virent passer le ballon, et murmurèrent î
— Tiens ! tiens ! on voit bien que l'Hippodrome est ouvert. •
Mais bientôt, averti par les clameurs dô la foule, Nadar s'aperçut du danger qui menaçait ses jours. Dans les environs de l'Arc de Triomphe 11 OU-
vrit la soupape, et le ballon descendit doucement. Quand Girardin eut touché le toit de son hôtel, Nadar coupa la corde, et, s'élevant dans les airs, il s'écria :
— Sauvé, mon Dieu, sauvé!
Sur ces entrefaites, le portier de Thôtel fut averti par un passant qu'un inconnu se promenait sur les toits, et que cet inconnu, vu son habit noir et sa cravate blanche, n'avait rien de la tenue d'un couvreur ordinaire.
Quelques sergents de ville, en surveillance dans le quartier, vinrent arrêter le faux couvreur, qui n'eut pas de peine à faire constater son identité dans son propre hôtel, et les agents se retirèrent ; sur le seuil de la porte, Girardin leur dit :
— Vous savez que je ne suis pour rien dans la pièce... ma comédie était bien meilleure... J'ai néanmoins vendu le drame à Michel Lévy. Les affaires avant tout ! ! !
Les sergents de ville ne cherchaient même pas à comprendre les propos de Girardin, qu'ils prenaient pour un innocent monomane, et ils s'éloignèrQ^t sans défiance.
Hélas ! ils auraient bien mieux fait de rester, au risque même d'entendre la lecture du premier manuscrit.
Après le départ des agents de l'autorité, Girardin, en proie à une fièvre brûlante, parcourut plusieurs pièces de son hôtel, avec l'air sinistre d'un homme qui médite un mauvais coup.
Comme il traversait l'office, il aperçut sur le buffet un énorme gâteau de Savoie ; sur le sommet de ce gâteau, et retenu par un fil de fer, se balançait gracieusement un Amour en sucre, porteur d'un drapeau sur lequel on lisait ces mots :
« Honneur à l'auteur du Supplice d'une femme ! »
— Ah ! c'est trop fort ! le succès d'une pièce qui ne vaut pas la mienne me poursuit dans mon propre liôtel ! Nous allons bien rire !
Et saisissant à la gorge le cuisinier, qui passait avec un canard plumé, Girardin transporta son Vatel dans la cuisine et le mit à la broche avec son oiseau.
Les témoins de ce méfait, au lieu de s'opposer à la perpétration du crime, prirent lâchement la fuite, et il est de notre devoir de les flétrir publiquement.
Le canard embroché ne disait rien; mais, en revanche, le cuisinier n'était pas content : il poussa d'atroces hurlements jusqu'au moment où les flammes étouffèrent sa voix, et comme ce malheureux
était excessivement gras, il communiqua rapidement le feu à la cheminée.
La lueur de l'incendie attira les pompiers du poste voisin, qui cherchèrent à pénétrer dans Thôtel; mais Girardin avait barricadé les portes et les fenêtre§, et il jeta une garniture de cheminée sur la tête du premier pompier qui s'avança.
La victime tomba en murmurant :
— J'aideux femmes et un enfant!
Puis, comme les flammes commençaient à lécher ses vêtements, Girardin sauta dans la rue.
On se mit à la poursuite du coupable, qui descendait les Champs-Elysées.
Hélas ! on ne put arrêter ce forcené.
Un brave ouvrier se jeta à la tête du criminel; mais après avoir été traîné jusqu'au rond-point, il dut lâcher Girardin, qui, d'un suprême effort, lança le pauvre artisan sur le trottoir, où il fut relevé ne donnant plus signe de vie.
Girardin, débarrassé de son adversaire, continua ses tristes exploits.
Il se précipita avec rage sur le théâtre Guignol, en criant :
— Ils n'ont pas joué ma première pièce! Je démolirai le théâtre !
Un craquement terrible se fît entendre.
Le théâtre Guignol, pain de toute une famille, n'était plus qu'une ruine.
Pourchassé par la foule toujours grossissante, Girardin poursuivit sa coiirse furibonde, non sans faire trois nouvelles victimes.
Sur son passage il mordit deux nourrices et un turco.
Mais la justice humaine attendait le coupable.
A la place de- la Concorde, uu brave sergent de ville, esclave de .son devoir, et dont je regrette de ne pas savoir le nom, se jeta au-devant du coupable.
Une lutte horrible s'engagea.
— Ce n'est-pas ma faute ! hurlait Girardin ; il faut arrêter Dumas fils !
Plusieurs agents de l'autorité vinrent au secours de leur camarade, et l'on put enfin s'emparer de ce forcené, que les sergents de ville eurent beaucoup de peine à soustraire à la juste indignation de la foule exaspérée.
Les populations puiseront dans cette affaire, devenue célèbre, un triste enseignement.
Ils verront où la profession d'auteur dramatique peut conduire leurs enfants*