II. — Incendie chez d*Ennery. — Détails émouvants
Tout n'a pas été dit sur rincendie qui a dévoré récemment les splendides appartements du plus spirituel de nos dramaturges.
Nous sommes en mesure d'ajouter quelques détails aux diverses relations publiées par les gazettes.
11 était huit heures du matin.
Dans un somptueux appartement, au premier étage du n° 14 du boulevard Saint-Martin, un homme était assis devant son bureau.
C'était d'Ennery, qui, hiver comme été, est debout à six heures.
Depuis deux heures, le dramaturge était là tout pensif, appuyant sa blanche chevelure dans la main, rêvant aux drames de l'hiver prochain.
Que se passait-il dans ce cerveau en ébullition ?
Nul ne le sait, car d'Ennery n'a pas l'habitude de raconter ses idées de pièces aux passants.
Mais soudain, cédant à un mouvement d'impatience, le fameux dramaturge se leva et murmura :
— Non! non! cette fin d'acte est impossible... Il faut trouver autre chose. . . La comtesse est enfermée dans son appartement par Renardin, qui, pour se se débarrasser de sa femme, prétend qu'elle est
folle... Mais Maurice a juré de la sauver... Tout à coup on entend dans les corridors un cri...
— Au feu! au feu! hurla le domestique de d'Ennery en se précipitant dans le cabinet.
— Non, mon ami, dit le dramaturge, les incendies sont usés au théâtre. Il faut trouver autre chose.
Hélâs! ce n'était point une fiction d'auteur dramatique... Une fumée épaisse envahissait l'appartement.
— Sauve qui peut! s'écria la cuisinière.
Et, saisissant son illustre maître au collet, elle l'entraîna dans la rue.
En un instant, tout le quartier fut en émoi.
Les garçons dû café voisin coururent avertir les pompiers...
Et pendant ce temps les flammes se développaient avec une rapidité effroyable.
— Tous mes manuscrits sont perdus ! murmura d'Ennery.
Et il tomba dans les bras de Paulin Ménier, qui, le premier, était arrivé avec un seau d'eau.
Cinq minutes après, il se fit un grand mouvement sur le boulevard.
— Les voilà ! les voilà ! cria la foule.
C'étaient les pompiers du poste voisin.
206 MÉMOIBEd DU BOULEVARD
On connaît Tadmirable dévouement de ce corps d*élite... En un instant le service de sauvetage fut organisé, et bientdtj3n vit scintiller dans la fumée les casques brillants.
En ce moment Tomnibus de la Madeleine accrocha un fiacre.
Un craquement épouvantable se fit entendre.
D*Ënnery renaissait à la vie daiis les bras de Paulin Ménier.
— Où suis-je? murmurait-il. Dieu tout-puissant l c'est donc vrai... tout est brûlé... Oh! il faut que je sauve mon Histoire dtc quinzième ^î^c/d à laquelle je travaille depuis dix ans !
Et repoussant Paulin Ménier qui voulait le retenir, d'Ennery se précipita dans la maison incendiée.
Un instant après on le vit sortir. <. Ses cheveux étaient en désordre... son teint livide^.* ses traita défigurés*
— Une échelle 1 une échelle ! flt-il.
En présence du danger, d'Ennery avait retrouvé la vigueur de sa première jeunesse*
En deux bonds il fut sur la terrasse au*dessas du fover de la Porte Saint-Martin. .. On la vit s'élancer dans les flammes.
— Grand Dieul s'écria de Chilly qui venait d'ar-
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river sur le théâtre de rincendie... s'il meurt... je mourrai.
D'Ennery avait disparu dans la fumée.
Que se passait-il ?
L'écrivain traversa le salon en feu. . . pénétra dans son cabinet.*. Déjà les flammes léchaient son bureau... D'Ennery se précipita sur ses papiers.
— Rien ! rien ! dit-il.
Puis soudain il poussa un cri... il Ouvrit un tiroir.*, s'empara d'un manuscrit... C'était la fameuse Histoire du quinzième siècle»
Et, oubliant le danger qui le menaçait, l'écrivain tomba à genoux et remercia le Seigneur.
Et les flammes augmentaient toujours.
— Peu m'importe mon mobilier, dit d'Ennery; j'ai sauvé le fruit de mes veilles.
Et il s'élança vers la terrasse pour sauter dans la rue.
— Par ici, d'Ennery ! cria de Chilly, qui avait escaladé la terrasse, par ici... vous ne vous appartenez pas... Songez à notre traité pour le mois d'octobre !
Mais d'Ennery ne l'écouta point!... Il venait de se heurter contre le corps d'un pompier asphyxié par la fumée.
— D'Ennery ! d'Ennery ! s'écria le directeur de
TÂmbigu... pensez à notre traité... Quinze mille francs de dédit !
— Ne me parlez pas d'argent ! ... Il s'agit de sauver mon semblable !
Et d'Ennery, qui avait déjà un pied sur la terrasse, se précipita de nouveau dans la fumée. -*
Bientôt on le vit reparaître tenant entre ses bras le pompier évanoui.
— Sauvé, sauvé, mon Dieu ! s'écria de Chilly. D'Ennery déposa le pompier sur la terrasse...
puis, se mettant à genoux à côté du malheureux, il déboutonna la veste du soldat pour le faire renaître à la vie...
Tout à coup d'Ennery poussa un cri effroyable... se leva, et, désignant le pompier évanoui :
— Ami, dit-il À de Chilly, regardez!
Le directeur de l'Ambigu recula à son tour.
— La croix de sa mère ! s'écria-t-il.
— Oui, la croix de sa mère, fit le dramaturge. Et un torrent de larmes s'échappa de ses yeux.
— C'est mon fils! sanglota d'Ennery.... J'ai retrouvé mon fils au bout de vingt ans !
Grâce aux soins combinés de d'Ennery et de M. de , Chilly, le pompier *eut bientôt recouvré ses sens et se précipita dans les bras de son père.
Ce fut un touchant spectacle de voir ce père et
ce fils qui, oubliant le danger qui les menaçait, , se tenaient étroitement enlacés au milieu de la fumée.
M. Artus, qui passait par là avec son violon, jouait un léger trémolo...