CRÉANCIERS, DÉBITEURS ET GARDES DE COMMERCE
Paris attend rabolition de la contrainte par ôorps, qui â des partisans et des adversaires également passionnés.
Parmi ces derniers on ne compte pas seulement les gardes du commerce, les recors et les usuriers, mais encore un certain nombre d'élégants gandins. L'hiver dernier, quand il fut question de l'abolition de la contrainte par corps, j'ai rencontré sur le boulevard un jeune flls de famille qui avait l'âîr bien triste : â mon salut amical il ne répondit que par un regard d'une sombre mélancolie. Les traits de ce garçon étaient décomposés ; sa chevelure, qui se collait autrefois sur les tempes avec une régularité irréprochable, flottait au gré du vent; le
col de sa chemise était irrégulièrement cassé; enfln sa démarche était pénible et traînante comme celle d'un homme qui a beaucoup souffert.
Je le regardai passer ; puis, saisi d'une douce commisération, je m'approchai de lui et, passant mon bras sous le sien :
— Ami, lui dis-je, vous est-il arrivé un malheur?
— Oui, murmura-t-il d'une voix faible.
Cette grande douleur me navrait.
Nous marchâmes ainsi pendant un quart d'heure sans échanger une parole ; je craignais de rouvrir quelque plaie qui était en train de se cicatriser.
Je crus enfln avoir deviné le motif de son chagrin.
— Mon cher ami, lui dis-je... il faut l'oublier... le cœur de la femme est un abîme... que voulezvous... C'est l'éternelle histoire... vous êtes jeune, bon, confiant... vous avez cru à ses serments... vous lui avez donné toute votre âme, et puis un soir. • . on ne vous attendait pas... vous entrez.... vous a trouvez en tête-à-tête avec un Russe ou avec un quart d'agent de change, vous accablez la femme de votre mépris... vous échangez votre carte avec le rival. S'il vous manque un témoin, disposez de moi.
— Mais vous êtes fou ! me dit mon ami, que diable me chantez-vous là? Me prenez- vous pour un imbécile? Je suis un enfant du siècle... je prends les
femmes pour ce qu'elles valent; quand j'aime une femme, je suis sûr d'avance d'être trompé un jour ou l'autre; le tout est de savoir attendre...
— Mais, alors...
~ Quoi ?
— Vous avez donc perdu votre fortune à la Bourse ?
— Non.
r— Vous êtes-vous ruiné au Cercle ?
— -Non.
— Je vous avoue que je ne vous comprends plus.
— Ah ! vous ne me comprenez plus ! s'écria le jeune gandin avec une cruelle ironie} ; vous ne me comprenez plus!... Et l'abolition de la contrainte par corps !
— Qu'est-ce que cela me fait ?
— Ah ! vous voilà bien, vous autres égoïstes, s'écria mon ami; cela ne vous touche pas directement, donc cela vous est indifférent ; mais moi, moi, savezvous ce qui m'arrive ?
— Dites.
— ^ Tenez, écoutez-moi, et vous verrez que rien ne peut donner une idée de ma douleur.. . Vous connaissez mon père ; il me donne quinze cents francs par mois... Que voulez-A^ous que je fasse avec ça, moi qui donne trois mille francs par mois à Amanda ?
Heureusement, je connaissais quelques bons usuriers qui me prêtaient à 20 p. 100.*. Quand je ne payais pas, — ce qui arrivait régulièrement, — on me mettait à Clichy et papa venait me délivrer... La prison pour dettes était la garantie de mes créanciers. — . Eh bien ?
— Eh bien, j*avais besoin aujourd'hui d© cinquante mille francs, je me suis adressé à ffioii prêteur ordinaire. Savez^vous ce qu'il m'a répondu?
— Je serais enchanté de le savoir.
— > Il m'a dit : <• Mon cher monsieur, sur quoi voulez-vous que je vous prête maintenant? *-« Mais sur ma signature. — - Vous êtes insensé, s'est écrié le bonhomme : du moment que la contrainte par corps est abolie, votre père ne peut plus vous délivrer do Clichy ! — C'est vrai, ai-je dit malgré moi. ^- Donc, vous voyez que l'opération est impossible, a continué l'usurier. ~ Mais... — Pas de mais, a*t-il dit, je renonce aux affaires. Je m'exile , je vais dans une autre patrie, oxx fleurissent les recors et les gardes de commerce; la vie n'est plus possible à Paris... »
— Et c'est là la cause de votre désespoir?
— Assurément ! Vous ne la trouvez pas suffisante ? Et il me quitta brusquement.
Allez I on a eu bien raison de^ dire qu'on ne peut pas contenter tout le monde.
CRÉANCIEES, DÉBITEURS, KTC. 275
Les pauvres diables qui sont à Clichy ont illuminé leurs fenêtres avec des bouts de chandelles, quand la grande nouvelle dd la prochaine abolition de la contrainte par corps est parvenue jusqu'à eux; mais nous avons à Paris dix mille jeunes idiots comme mon ami, qui se plaignent de ne plus pouvoir se ruiner aussi facilement pour ces demoisejlef ; les usuriers mettent un crêpe à leurs chapeaux et ferment leurs bureaux, et si un jeune fils de famille ' veut manger sa fortune avec une Amanda quelconque, il faudra bientôt qu'il se décide à emprunter de l'argent aux honnêtes gens*
Il est vrai qu'on ne trouve pas plus facilement de l'argent chez un usurier que chez un honnête homme , et le moment est venu de raconter l'histoire d'un jeune Russe qui, n'ayant que des notions fort superficielles de la langue française, se trouvait dans un cru#l embarras. Le courrier de Russie était gelé dans les neiges, et l'échéance d'une lettre de change approchait*
On a généralement remarqué que, lors même que les courriers gèlent et que les trains- express
sont arrêtés par la neige, les lettres de change arrivent avec tttid etaetitude qui témoigne de la su-^ périorité d'une signature sur les éléinentS; Or, notre tinsse résolut d'emprunter de l'argent
à n'importe quel prix. On le conduisit chez un prêteur, et l'aiOFaire fut faite.
Au moment où l'homme d'affaires étalait trente billets de mille francs sur la table, l'étranger lui dit avec une politesse exquise :
— Croyez à toute ma reconnaissance, monsieur l'usurier.
L'homme d'affaires lança au Russe un regard terrible; il reprit l'argent et mit l'emprunteur à la porte.
A l'heure qu'il est, le Russe attend à Clichy le prochain dégel qui lui apportera de l'argent, et il ne cesse de dire à ses codétenus :
— Quel singulier pays que la France, les hommes se fâchent quand on leur donne le titre auquel ils ont droit.
Ce naïf étranger croit encore qu'on dit chez nous : monsieur rusurier, comme on dit : monsieur le préfet.
Parfois la contrainte par corps devient un divertissement agréable pour les nobles étrangers ; témoin l'histoire de cet Anglais qui a passé la journée du vendredi-saint de la façon suivante :
Ne sachant comment employer sa journée, il se proposa de visiter Clichy.
On lui refusa l'entrée de ce superbe établisse-
ment. Alors il eut recours à une ruse bien singulière.
Il envoya une lettre anonyme à un de ses fournisseurs, dans laquelle il se dénonçait lui-même.
u Lord B..., écrivit-il, quitte la France dans une heure. Il ne reviendra jamais! Prenez vos précautions! »
Aussitôt le fournisseur court chez le président, qui autorise l'arrestation de l'Anglais.
Une.heure après, une société fort peu distinguée se présente à son domicile.
Un horrible recors, brutal, dégoûtant, mal élevé, deux aides-recors représentent avantageusement le rebut de la société.
Je dis aide-recors comme on dit aide-bourreau.
Voilà donc lord B... emballé dans une voiture crasseuse.
— Faut-il vous conduire chez quelques amis? demande le garde du commerce.
— Je veux bien, dit l'Anglais.
— Où cela?
— Mon Dieu ! à cette heure tous mes amis sont au Bois ! Allons à Longchamps.
Xe cocher fouette son cheval, et la société se dirige vers le Bois.
Chemin faisant, l'Anglais, qui est curieux, interroge ses bourreaux.
— Combien gagnez-vous à ce métier? demandet-il à un recors.
— Six francs par arrestation ! Ah ! si on en faisait seulement deux par jour, ce serait superbe !
Le recors, enhardi par cette première question, passe au chapitra des confidences :
— Voyez-vous, monsieur, dit-il au lord, c'est bien rare que les débiteurs se laissent prendre comme vous! il y en a à qui il faut marcher .dessus pendant un mois.
Ces gens-là marchent sur un créancier comme VArabe marche sur un ennemi.
A un moment où l'Empereur passait en phaéton, l'Anglais, sous prétexte de voir le souverain, se met à la portière et fait mine de se précipiter pour s'évader.
Aussitôt les mains crasseuses saisissent ses jam-^ bes. Un recors défait un paquet de ficelles pour attacher les mains du farouche débiteur.
— A Clichy! s'écrie le garde du commerce.
La joie du mylord était à son comble.
La voiture roule.
On pénètre dans la prison.
Tandis qu'on procède à l'enregistrement du débiteur, lord B.., se promène dans la cour et visite l'établissement; puis, tirant un portefeuille bien gaï-nî
de sa poche, il donne un billet de mille francs et dit :
— Rendez-moi la monnaie !
Tableau 1 Stupéfaction générale !
Le garde du commerce s'incline avec respect devant son ex-prisonnier.
Aumoment où lordB. . . s'éloigne, un recors lui dit :
— Monsieur retourne sur les boulevards? Si monsieur veut profiter de notre voiture?
La farce étant jouée, l'Anglais se détourne avec dégoût.
Mais au moment où il va passer le seuil de Clichy, l'homme qui a défait le paquet de cordes au Bois s'approche, lui tend la main et dit :
— Monsieur, n'oubliez pas le pourboire !
En France, tout doit finir par des chansons ou par des anecdotes... Terminons donc cette première série des Mémoires du Boulevard par la lutte héroïque entre un huissier du meilleur monde et un