‹ Mémoires de BoulevardChapitre 5 sur 34 · II. — Le casino Cadet · texte numérisé non relu

II. — Le casino Cadet

On connaît cet établissement mixte, danse et vcwx" siqvie panachées; quatre jours par semaine sont réservés à l'audition des morceaux en vogue, et les trois autresjours sont consacrés au quadrille."

Les salons du Casino-Cadet sont d'une élégance relative et les murs sont ornés des portraits de quelques femmes célèbres. Je n'ai jamais compris par suite de quelle ingénieuse combinaison on a placé les portraits de Rachel et de madame Emile de Girardin T® dans un salon où des commis voyageurs font vis-à-vis à des petites dames qui, je vous prie de le croire, ne tiennent aucune place dans le monde

des lettres et des arts ; mais à Paris on aime à mêler de grands noms à de petites choses ; on donne le nom d'un écrivain connu à un nouveau vin de Champagne, le sobriquet d'un comédien à une eau-de-vie quelconque, et le nom vénéré d'un peintre célèbre à un simple cirage.

Tenez, en flânant dans les rues de Paris, vous apercevrez par-ci par-là une affiche colossale qui vous montre tous les souverains, depuis Charlemagne jusqu'à Napoléon, réunis sur un même tableau. A première vue, vous vous figurez qu'il s'agit d'un ouvrage historique que l'éditeur met ainsi en évi dence sur les murs de Paris. Point. En y regardant de plus près, vous remarquerez que toutes ces têtes couronnées servent de réclames à un marchand de paletots, et l'on cherche en vain quel rapport il peut y avoir entre saint Louis et une redingote à quarante francs, ou entre François P^ et un gilet au rabais*

Il en est de même au Casino-Cadet, que Tarchitecte a orné d'illustres portraits.

En flânant dans les salons, on entend des entretiens curieux.

— Tiens! voilà madame de Sévigné, dit une fille de portière en rupture de banc à la demoiselle d'un concierge ; qu'est-ce que c'est que ça?

— Connais pas ! répond la demoiselle du concierge.

— Faut pourtant que ça ait été \me /ameute pour qu'on colle son portrait sur les murs.

En ce moment passe un commis voyageur.

— Tiens, Oscar! s'écrie la fille de la portière, tu vas nous dire cela.

— Quoi, mes enfants?

— Connais- tu madame de Sévigné?

— Parfaitement, répond le farceur. Quand j'avais dix-huit ans je dînais souvent avec elle à la campagne.

— Vrai de vrai?

— Parole d'honneur !

— Mais quel âge peut-elle avoir maintenant?

— C'est une personne de cinquante ans, fort bien conservée d'ailleurs.

— Elle ne vient plus dans les bals?

— Jamais, chère enfant, depuis qu'elle est mariée.

— Dis donc, Oscar, elle est mariée pour tout de bon?

— Certainement, chère petite; elle a épousé un marchand de vins de Bercy.

— Je comprends; son mari est jaloux,

— Précisément.

— Et il l'empêche d'aller au bal !

— Vous l'avez dit.

— Quel monstre 1

— Que voulez-vous ! s'écrie le commis voyageur et farceur en se frisant les moustaches, tous les marchands de vins sont ainsi faits.

En ce moment retentit le prélude d'un quadrille.

— Veux-tu danser avec moi, Oscar? dit la fille de portière.

— Volontiers.

— Tu me mèneras souper ensuite?

— Oui.

— Où?

— Je t'offre à souper pour trente-cinq sous au café voisin.

— Cher Oscar, tu as toujours été généreux.

Voilà l'établissement et voilà la population... un

singulier mélange de faux viveurs et de fausses viveuses. Ajoutez à cela quelques écrivains et artistes, et beaucoup d'étrangers, et vous aurez un tableau exact du monde qui fréquente le Casino-Cadet.

A partir du premier janvier, ce singulier établissement dévient une succursale de l'Opéra» et l'on y voit paraître des masques qu'on refuserait au contrôle de la rue Lepeletier.

Le hasard qui fait si bien les choses a voulu que

le Casino-Cadet fût construit à côté du Grand- Orient, où se réunissent MM. les francs-maçons.

Or, Tannée dernière, un franc-maçon étranger, qui venait d'arriver à huit heures, ne sachant que faire de sa soirée, résolut de la passer au Grand- Orient.

Il demande son chemin au faubourg Montmartre.

— Prenez à gauche, lui dit-on." Le voilà rue Cadet.

— Le Grand-Orient, s*il vous plaît?

— Plus loin !

— Merci, monsieur, dit l'étranger.

— Si vous voulez le permettre, je vais vous conduire.

— Vous allez de mon côté?

— Mieux que ça... je vais avec vous.

^ — Monsieur serait...?

— Parfaitement !

Ici le Parisien serra la main de l'étranger à la façon des francs-maçons.

Jugez de la joie de l'étranger.

— C'est encore loin? demanda-t-il après avoir échangé quelques compliments avec son guide.

— A deux pas.

On arriva enfin devant le Casino-Cadet.

— Donnez- vous la peine d'entrer, dit le Parisien.

— Comment, c'est ici?

— Oui, monsieur.

— Mais, cette musique...

— Vous ne comprenez pas?

— Pas tout à fait.

— Le Grand-Orient donne son bal annuel ce soir.

— Mais je ne suis pas en habit.

— Tiens, c'est vrai, dit le Parisien qui venait d'une soirée et portait par hasard une cravate blanche, mais il y a un moyen de tout arranger.

— Dites.

— Sachez donc que c'est un bal masqué.

— Un bal masqué chez les francs-maçons?

— Oui... une fois par an pour nos familles ; venez dans la boutique à côté, vous choisirez un costume.

— Vous êtes vraiment trop bon.

L'étranger se rend chez le loueur de costumes et sort bientôt déguisé en mousquetaire.

— Entrons, dit son guide.

Les voilà tous deux dans la salle.

Sur un signe du comédien — car il est temps de dire que le guide de l'étranger était un* acteur connu — plusieurs masques approchent, entourent le franc-maçon égaré et l'entraînent dans le tourbillon de la danse française.

Et voilà le représentant d'une honorable maison

de commerce qui figure eu tenue de mousquetaire dans un quadrille composé d'un monde plus que douteux.

Ces dames se livraient à une danse tellement excentrique que le franc-maçon étranger commençait enfin à croire qu'on l'avait mystifié.

Il n'était pas loin de la vérité.

Son guide l'avait planté là et s'était adroitement esquivé.

Tout à coup on entendit un cri.

Un homme jeune encore perce la foule, s'avance vers le mousquetaire et lui dit :

— Que vois-je! vous ici?

Celui qui parlait ainsi était le correspondant parisien du franc-maçon fourvoyé au Casino-Cadet, et qui, de son côté, ne dédaignait pas de folâtrer à l'occasion.

Il avait passé rue Cadet... il était entré un instant au bal, et là il trouvait qui? l'honorable négociant qui lui écrivait trois fois par semaine : Agréez, je vous prie, r assurance de ma Considération disHn-' guée.

' Le correspondant parisien eut quelque peine à arracher le respectable mousquetaire du cercle de débardeurs qui l'entourait... il y parvint Cependant, s'empara de la victime du comédien et ramena

PARIS DÉGUISÉ bl

à son hôtel le malheureux qui étouffait de rage et de honte.

Que ceci serve de leçon aux francs-maçons étrangers. S'ils veulent visiter le Grand-Orient, je les engage à ne se confier qu'à un cocher de fiacre.

Les cochers parisiens ont beaucoup de défauts, mais avec les étrangers ils ne se permettent d'autre plaisanterie que de compter vingt minutes de trop quand ils marchent à l'heure.

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