I. — Le roi d*Araxjcanie
Le premier souverain que j'eus Thonneur d© voir de près fut l'empereur d'Allemagne de la Juive.
L'orchestre exécutait la marche entraînante que vous savez. . . Le peuple se pressait sur la place publique... les gamins grimpaient sur les fontaines... les archers écartaient la foule pour livrer passage au cortège impérial qui débouchait par une petite rue diffond/.. le^ cloches sonnaient à toute volée... les grands de l'empire caracolaient, et enfin l'empereur d'Allemagne apparut sur un cheval blanc magnifiquement caparaçonné, s'arrêta un instant devant l'antique cathédrale et s'inclina devant le bon Dieu, son seul raaitre!
Cela me donna une crâne idée des souverains.
Allez ! il y a bien loin de cet empereur d'Allemagne au souverain fantaisiste que j'ai rencontré un jour dans le cabinet du regretté Louis Huart,
Vers cinq heures du soir, j'aperçus dans ce cabinet un homme au teint bronzé et à la longue chevelure brune, qui attendait modestement l'arrivée du rédacteur en chef du Charivari.
Cet homme était tout simplement le fameux
ORLLIE- ANTOINE 1®^
roi sans ouvrage d'Araucanie et de Patagonie, qui était venu sans couronne et sans sceptre réclamer la bienveillance de la rédaction pour ses Mémoires qui venaient de paraître.
On sait comment l'avoué de Périgueux devint roi d'Araucanie. Les détails se trouvent dans ses Mé^ moires; enfin d'avoué qu'il était, M. Antoine P^ est devenu roi de quelques Patagons.
11 faut vraiment avoir l'amour de l'art.
Mais lorsqu'on a été roi seulement pendant cinq minutes de sa vie, il est fort difficile de redevenir avoué. M. Orllie P% lui, parle de la Patagonie comme si elle avait appartenu à sa famille de père en fils; il se prend au sérieux et n'a pas encore re-
nonce à l'espoir de remonter sur le trône où siège le père de tous les Patagons.
La figure du roi d'Araucanie, — flattons sa manie, — est expressive ; le portrait qui est en tête de ses Mémoires est assez ressemblant, mais si la royauté d'Araucanie est déjà peu faite pour inspirer un saint respect, que dire de ce roi grotesque qui porte son volume aux journaux et signe ses dédicaces : Orllie- Antoine P^?
On ne voit pas souvent un roi colporter des livres dans les bureaux de rédaction. Aussi étais-je loin de me douter que j'avais l'honneur de me trouver en présence d'une tête couronnée. Le teint bruni et la longue chevelure d' Orllie P^ lui donnaient un faux air de ténor italien qui désirerait débuter dans le Trouvère du maestro Verdi.
Plus tard le roi des Patagons disparut de la circulation parisienne pour se montrer au peuple de sa bonne ville de Périgueux.
Je demande mille pardons à Sa Majesté de mon ' extrême franchise, mais, parole d'honneur, je ne pensais plus à elle, quand le roi d'Araucanie est venu se rappeler à mon souvenir par une sorte de mani* feste dans lequel l'ancien avoué de Périgueux réclamait de l'argent et des soldats pour reconquérir son trône araucanien.
Y a-t-il donc vraiment tant d'attraits pour un avoué à vivre au milieu des sauvages qui ont failli le manger tout cru? Assurément, il faut que la position de roi des Patagons offre bien des agréments qui échappent à mon intelligence, pour motiver un si noble entêtement à reprendre un trône perdu. Tandis que la reine Emma abandonne ses Etats et vient tranquillement vivre en France, cet extravagant Périgourdin ne songe qu'à retourner au milieu de ses courtisans sans vêtements.
Certes, il doit être doux de régner sur des Patagons qui, le 31 décembre, viennent exécuter des roulements de tambour sous les fenêtres du palais royal, mais d'un autre côté il doit être douloureux d'avoir pour sujets des hommes qui poussent l'amour de la liberté de la boucherie jusqu'à vouloir découper leur propre roi comme une entre-côte. Moi, pour ma part, j'hésiterais toujours à contribuer pour cent sous à ce supplice. S'il arrivait un malheur à Orllie P^, je me reprocherais toute la vie de lui • avoir fourni cinq francs pour se faire mettre à la broche, en Araucanie.