CHAPITRE IX
Leipsick. — Dresde. — Théâtre particulier. — Théâtre ambulant du faubourg. — Franc-maconnerie .
L'occupation principale de Seyler à Leipsick fut de compléter de plus en plus sa troupe, et d'enrichir le répertoire du plus grand nombre possible de pièces nouvelles , afin de pouvoir paraître convenablement à Dresde. Quelques semaines après , secondé par les efforts des acteurs, il fut en état de commencer, et partit avec la troupe, dès que la foire fut terminée , pour le lieu principal de sa destination, où l'on attendait notre arrivée avec impatience.
A Dresde , l'électeur chargea l'intendant des menus plaisirs, M. le baron de Konig, de la direction supérieure du théâtre allemand. Il devait désormais , à la place de Seyler, choisir, selon le goût de la cour, les pièces que l'on représenterait; le goût de la
cour se chargea aussi en partie de la distribution des rôles. Nos représentations eurent lieu sur un théâtre peu éloigné du château y et où, pour varier les plaisirs, on donnait aussi quelquefois des opéra- buffa ; ils obtinrent beaucoup d'applaudissemens. Quelques jours après notre arrivée, la troupe fut présentée a lélectrice douairière de Saxe, et nous reçûmes la permission de lui baiser la main.
Dans la suite, nous obtînmes aussi la permission de baiser la main de l'électeur luimême et de son épouse , dans de certains jours de fêtes, au moment où ils sortaient de la chapelle. Le premier traversait ordinairement très vite les rangs de ceux qui lui étaient présentés, et leur donnait ses mains à baiser, sans faire une attention particulière à qui que ce soit; mais, au contraire, lélectrice qui le suivait parlait toujours , pendant quelques momens et avec infiniment de bonté, aux personnes qui s'approchaient d'elle. 11 en était de même du duc Charles de Courîande et de son épouse , dans les appartemens de laquelle j observai aussi peu la stricte étiquette d'autrefois que chez lélectrice douairière.
A Dresde, on aime beaucoup le plaisir?
mais surtout celui du spectacle. Comme depuis un temps considérable on n'y avait pas eu de troupe allemande un peu importante, quelques jeunes gens de différentes conditions, mais à leur aise, se réunirent et érigèrent entre eux un théâtre particulier, qui parvint en peu de temps à un assez haut degré de perfection , sous la direction du secrétaire du cabinet Zschiedrich , homme de goût, qui unissait à des connaissances profondes des talens très distingués. Ce théâtre se soutenait depuis quatre ans, grâce à une administration solide, comme aussi à l'association et aux contributions volontaires de plusieurs personnes estimables de la cour et de la ville.
Une troupe de comédiens ambulans s'était aussi établie à cette époque dans une brasserie de la Friederich-stadt , et y dormait des pièces inprovisées. Les spectateurs, qu'on laissait entrer pour un prix très modique , avaient en même temps la facilité de pouvoir se faire servir une cruche de bière , s'ils avaient soif, et même, si cela leur convenait, de fumer une pipe de tabac, (i)
La loge de francs-maçons, établie à Dresde,
(i ) Peut-être ne sera-l-il pas désagréable pour quel-
que seloamon devoir je visitai plusieurs fois, se distinguait par-dessus beaucoup d'autres , par la diligence, l'ordre, l'harmonie et par
ques uns de mes lecteurs, qui sont amateurs de spectacle, que je leur cite une anecdote assez comique de cette troupe singulière :
Dans une pièce à laquelle j'assistais comme spectateur invité , le héros de la pièce devait perdre la tête en punition du crime de haute-trahison , dont il s'était rendu coupable envers son prince ; l'échafaud fut dressé , et le condamné arriva conduit en procession : lorsqu'il monta sur l'échafaud , il se tourna vers les spectateurs, tint un discours extrêmement touchant, et, après l'avoir achevé , mit sa tête avec beaucoup de courage sur le bloc ; l'Arlequin , auquel on avait donné la charge de bourreau , s'approcha la hache levée pour porter le coup. « Pardon! » crièrent quelques spectateurs en jetant leurs mouchoirs sur la scène ; et alors tout le monde cria : <« Pardon ! — Ah I c'est une autre affaire! répondit le bourreau, si ces messieurs le veulent ainsi.... Tu l'as entendu ! traître, on te fait grâce. Va-t'en , et fais tes remercîmens. » Le condamné se leva , adressa au public l'expression de sa reconnaissance, et fut accablé de coups de bâton par l'Arlequin-bourreau , parce qu'il commençait à balbutier au milieu de son discours. L'Arlequin annonça la même pièce pour le lendemain , en ajoutant qu'il priait le public de ne plus demander grâce, parce que la véritable décapitation était un chef-d'œuvre, qui obtiendra itsûrement l'approbation générale.
la bienfaisance. Parmi les membres de l'ordre, se trouvait aussi le duc de Courlande et d'autres personnages d'un rang élevé, qui remplissaient avec beaucoup d'exactitude leurs devoirs de maçons. La maison d'éducation que la loge institua pour les orphelins et pour d'autres pauvres enfans , lui fait beaucoup d'honneur, tant a cause des maîtres habiles qui y sont employés , que par l'ordre et par la propreté qui y régnent, et qui lui assurent un rang distingué parmi les établissemens de ce genre. Comme on y reçoit aussi en pension, moyennant un prix très modique, les enfans des personnes qui sont à leur aise, je ne balançai pas un seul moment à y placer mon fils pour quelque temps.