‹ Mémoires de BrandesChapitre 18 sur 97 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Engagement à Manheim. — Nouvelles compositions littéraires. — Voyage à Berlin.

Quelque temps après mon rétablissement , l'ambassadeur de l'électeur palatin , M. le baron de Halberg, me fît inviter à me rendre chez lui , et m'annonça que , pour de certaines raisons, on venait de congédier à Manheim la troupe de Seyler; qu'on avait pris la résolution d'ériger un théâtre aux frais de la cour; que l'intendant, M. le baron de Dalberg, désirait me voir à la tête de cette nouvelle troupe ; qu'ainsi il ne dépendait à présent que de moi seul de répondre à son désir, et de me charger , sous sa surveillance et avec des appointemens considérables, de la direction de ce nouveau théâtre national.

Comme j'étais alors très mécontent des nouveaux désagre'mens que me suscitaient mes adversaires, et que déjà depuis longtemps j'étais fatigué de leurs chicanes et de leurs cabales continuelles, rien ne pouvait arriver plus à propos que cette proposition; et, sans plus de réflexions , je l'acceptai ; mais en même temps , pour me mettre à l'abri des reproches, j'en parlai à Bondi ni avant que de signer mon contrat. Je lui fis voir combien ma situation actuelle était désagréable ; je lui rappelai les conditions convenues entre nous au commencement de mon engagement ; je lui prouvai combien il avait gagné autrefois, et depuis peu encore a Leipsick, lorsque j'étais seul chargé de la direction; et je lui déclarai que pour mon honneur , et dans l'intérêt du bon ordre , j'exigeais absolument , aux termes de mon contrat, la régie du théâtre sans l'adjonction d'un comité , qui jusqu'à présent n'avait produi t que des désagrémens et du désordre ; que , dans le cas où il se refuserait à ma juste demande, je me verrais obligé d'accepter un engagement beaucoup plus favorable qu'on venait de me proposer. Bondini, qui était déjà gagné par les séductions de Reineke, reçut cette communication avec

une indifférence offensante, voulut obstinément conserver le comité; et, comme j'avais d'ailleurs observé que, depuis mon retour de Leipsick, le public, probablement pour la même raison , n'avait plus pour moi le même enthousiasme qu'autrefois, je pensai que je ne pouvais pas prendre un meilleur parti, un parti plus convenable, que de demander mon congé. Bondini me l'accorda aussi de suite, et me paya en outre une somme de quatre cents écus , pour me dédommager de mon désistement. Aussitôt que cette affaire fut terminée, j'allai trouver l'ambassadeur, lui annonçai que j'avais donné ma démission, et le priai de vouloir bien conclure mon engagement pour la direction du théâtre de Manheim. Mais, à mon grand étonnement, il me répondit que dans l'intervalle on avait pris de nouvelles dispositions à Manheim; que Seyler, qui avait entendu dire qu'on avait l'intention d'y former une troupe aux frais de la cour, avait été séduit par l'espoir d'obtenir des garanties solides pour toute sa vie, et se proposait comme directeur de ce nouveau théâtre. Comme mon contrat n'était pas entièrement passé, et comme l'intendant craignait que si des offres favorables m'étaient faites par la

direction de Dresde, je ne consentisse à renouveler mon engagement avec ce théâtre , on avait accédé à la demande de Seyler, sous la condition que, dans le cas où. je viendrais, il partagerait la direction avec moi. Seyler, dont le but principal était d'obtenir des garanties convenables, se soumit volontiers à cette modification , et conclut un engagement pour lui et pour sa femme, avec laquelle il retourna à Francfort-sur-le-Mcin , pour congédier sa troupe, qui y avait joué avec aussi peu de succès qu'à Manheim. Après m'avoir communiqué celle nouvelle, l'ambassadeur m'annonça , de la part de l'intendant de Manheim, que l'on m'accorderait a,5oo florins d'appointemens annuels, 5oo florins de provisoire jusqu'à la Saint-Michel , époque de l'ouverture du théâtre, et qu'en outre on me payerait les frais du voyage, si je consentais à me charger de la direction conjointement avec Seyler. Cette proposition inattendue était pour moi fort désagréable, et me mit dans un grand embarras. Après le pas décisif que je venais de faire, renouveler mon engagement avec Bondini sur lancien pied , c'était porter une atteinte trop vive à mon honneur; je devais d'ailleurs douter avec raison qu'il fût disposé à y consentir,

après m'avoir entendu parler avec aussi peu de ménagement de son administration. D'un autre côté, offrir mes services à d'autres théâtres me paraissait une démarche tout-à-fait contraire à mes intérêts. Il ne me restait donc d'autre ressource que de me soumettre aux circonstances, et de souscrire le contrat que l'intendant de Manheim m'avait envoyé, seulement j'effaçai la clause qui m'accordait la direction conjointement avec Seyler, et l'abandonnai tout entière à ce dernier. Ce qui m'y détermina, c'est que l'ambassadeur me dit que Seyler n'était pas très aimé à Manheim , et me fît espérer que je serais bientôt chargé seul de ces fonctions, lorsque l'on connaîtrait plus particulièrement mon caractère et mon expérience; ce qui serait beaucoup plus honorable pour moi. Mais, connaissant la manière d'agir de Seyler, et l'amour-propre excessif de sa femme , je fis là une imprudence impardonnable , que je devais payer bien cher dans la suite.

A peine eus-je signé mon engagement pour le théâtre de Manheim , que je reçus de Prague une lettre deM.lecomtedeCollowrathLiebstein, qui m'invitait, au nom du comte Clary, et de toute la noblesse de cette ville, à accep-

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ter, moyennant des appointemens considérables, et plusieurs autres conditions avantageuses , la direction d'un théâtre stable , que l'on devait ériger à leurs frais. Mais cette proposition arrivait trop tard ; quelques jours plus tôt, je l'aurais acceptée avec plaisir.

Comme j'avais encore six mois entiers à ma disposition, jusqu'au commencement de mon nouvel engagement , j'employai une partie de ce temps pour écrire la tragédie à'Ottilie. Je passai les autres heures de loisir dans la société de mes amis, et à me promener tous les jours dans les beaux environs de Dresde , qui me procurèrent une jouissance toute particulière. Je passai surtout des momens bien agréables à Seyfersdorf , campagne peu éloignée de cette ville. J'y assistai, avec ma famille , à une fête où se trouvaient réunies les personnes les plus distinguées de Dresde, et que le propriétaire de ce séjour charmant, M. le comte Moritz de Bruhl, donna pour célébrer le jour de la naissance de son frère aîné, le grand-maître d'artillerie. Indépendamment de plusieurs amusemens champêtres ordonnés avec beaucoup de goût , on donna aussi quelques comédies dans lesquelles l'ai-

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niable maîtresse de la maison se montra excellente actrice (i). Le théâtre fut ouvert par le fils du comte, qui récita un prologue de ma composition. Depuis long- temps, je n'avais pas goûté des plaisirs aussi doux que ceux que j'éprouvai dans le sein de cette famille respectable , à qui ni sou rang ni ses richesses ne pouvaient inspirer d'orgueil.

Deux de mes protecteurs du haut rang se trouvaient alors à Dresde ; c'étaient le duc de Holslein-Beck et le prince Léopold de Brunswick. Ce dernier se souvenait encore avec plaisir du séjour que j'avais fait autrefois à Brunswick, et me reçut avec beaucoup d'amabilité; le duc eut la bonté de m'honorer plusieurs fois de sa visite , et de me donner les preuves les plus flatteuses de son affection.

Charlotte , qui ne voulait pas non plus passer dans l'inaction ses momens de Joisir, fit un voyage à Berlin, avec son fils, et donna sur le théâtre de cette ville, alors sous la direction de Dobbelin , quelques représentations

(i) Cette dame, douée de mille talens brillans , était aussi auteur. Sa trop grande modestie ne lui a pas permis de faire connaîire au pnblic son mérite vraiment distingué comme femme de lettres.

DE BR ANDES. <yC)

à bénéfice , avec le plus grand succès. Ma fille était malade depuis long-temps , et je fus obligé d'attendre à Dresde sa guérison ; mais aussitôt qu'elle fut rétablie, nous partîmes pour Berlin, où j'avais résolu de demeurer quelque temps avec ma famille.

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