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CHAPITRE VI

Manheim. — Accueil honorable. — Théâtre. — Etat des belles-lettres.

Nous quittâmes Berlin , et , après avoir parcouru plusieurs parties de l'Allemagne, nous nous rendîmes à Manheim. Ce fut un bonheur pour nous d'être arrivés au lieu de notre destination ! depuis quelques jours il faisait une chaleur insupportable; enfin les nuages s'amoncelèrent et s'avancèrent derrière nous, semblables à une nuit obscure ; à peine fûmesnous entrés dans la ville qu'il s'éleva un vent affreux, et qu'aussitôt il éclata un orage plus affreux encore ; les vents déchaînés mugirent pendant plusieurs heures, et firent un grand ravage aux environs. La foudre, à ce que l'on assura, était tombée sur le théâtre, mais n'avait rien embrasé. Cet accident parut à notre hôte, un peu crédule, n'être pas de très bon augure pour nous, (i)

(i) Une partie de sa prophétie ne tarda pas à s'accomplir ; car quelques jours après mon arrivée j'eus

Comme une réputation très avantageuse nous avait devancés, chacun fut curieux de prendre par lui-même connaissance de la grande acquisition que venait de faire le théâtre; et, dès le lendemain matin , nous fûmes inondés d'une foule d amateurs de spectacle, qui vinrent pour nous complimenter. En peu de jours nous eûmes fait des connaissances très étendues; ces mêmes personnes, et plusieurs habitans encore, que nous connaissions à peine de nom , nous comblèrent de présens, consistant en productions du pays. Linteudant du théâtre, le baron de Dalberg, nous reçut avec un égal empressement, et

le malheur de perdre du linge, beaucoup d'autres choses de prix, et une grande partie de mon argenterie, sans qu'il fût possible de découvrir l'auteur de ce vol. Bientôt après , le valet que j'avais amené de Dresde se sauva ; mais il attendit pour cela que je l'eusse habillé tout à neuf de la tête aux pieds. Dans cet état, il entra un beau matin dans mon cabinet, me remercia des frais que j'avais faits pour lui, et alla, à ce qu'il me dit , s'occuper de ses affaires ; depuis ce temps-là je ne le revis plus. Peu de temps avant mon dernier départ de Dresde, une servante m'avait dérobé toute ma vaisselle plate; mais pour cette fois je recouvrai le tout , par suite d'une recherche exacte que fit la justice.

me fit, dès la première visite, présent d'un drame de sa composition , dans lequel il avait introduit les acteurs qui devaient arriver au théâtre national, et fait les complimens les plus flatteurs à ma femme et à moi. Comme la cour de Gotha s était depuis quelque temps décidée à fermer le théâtre, a cause des demandes injustes de plusieurs acteurs , l'intendant avait profité de celte occasion pour engager au théâtre de Mauheim les meilleurs membres de cette troupe ; Ton attendait leur arrivée avec impatience. Mais, hélas! parmi ces artistes distingués, il manquait le personnage principal, EcU of! Ce grand comédien n'était plus! une maladie de langueur avait teiminé à jamais sa carrière théâtrale. Je demanderai au lecteur la permission de placer ici une digression sur cet artiste célèbre.

On a long-temps désiré de voir paraître une biographie de cet homme célèbre ; on l'a même attendue de ma part , parce que je l'avais connu particulièrement pendant plusieurs années; mais, comme le défunt m'avait retiré un peu de l'entière confiance qu il avait autrefois en moi , je n'appris de l'histoire de sa vie que ce dont il est fait mention

dans la Chronologie du Théâtre allemand, et dans d'autres archives. En 17^7, lorsque je me consacrai au théâtre sous la direction de Schonemann , Eckhof était déjà cet acteur plein de mérite , que l'on pouvait , à juste titre , regarder comme Tunique en Allemagne, et qui obtint l'honneur d'être placé à côté des Garrick et des Le Rain , par les Français et les Anglais, si fiers et si engoués de leurs artistes. Sa taille était petite et n'avait rien de remarquable, et son extérieur, sur la scène , ne prévenait en aucune manière en sa faveur ceux qui ne le connaissaient pas encore comme artiste. Mais il n'avait besoin que de quelques momens, et son triomphe, même auprès des spectateurs les plus froids, devenait complet. On oubliait ce qui manquait à son corps en taille et en tournure, on n'était plus attentif qu'à l'action, et l'on voyait en lui non l'acteur , mais le personnage lui-même qu'il représentait avec tant d'art. Chaque fois qu'il paraissait , il communiquait à chacun , et comme par enchantement, le sentiment dont il voulait le pénétrer. Seulement , dans quelques scènes entièrement dénuées d'intérêt, et surtout lorsqu'il était obligé de représenter une personne de

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distinction, on avait le temps de réfléchir, et Ton remarquait parfois quelque manque d'éducation. Sa mémoire tenait du prodige. Dans l'espace de quatre ou cinq heures, il apprenait un rôle d'autant de feuilles , assez bien pour le jouer. Ses études dans la théorie de l'art étaient bornées , parce que sa continuelle activité sur la scène ne lui laissait que très peu de temps pour une lecture utile. Il était très heureux pour lui qu'il n'eût pas choisi Urbilder pour modèle ; car alors il n'aurait plus été possible de le regarder comme un artiste original et surprenant , qui ne tirait son talent que de la nature et de lui-même. Il s'appropriait , il est vrai , les caractères qu'il avait à représenter ; mais rarement il se restreignait aux sentimens que dt mandait l'action. Dans les rôles tragiques, il paraissait ressentir beaucoup plus de douleur qu'il n'est dans la nature qu'un véritable malheureux en éprouve; mais il savait , par son art, donner le change aux spectateurs ; et lors même que , dans quelques situations particulièrement touchantes, il se lai?.sait aller à un sentiment encore plus fort, il ne s'oubliait jamais , et demeurait toujours maître de son

jeu; même sans éprouver aucune émotion, iî savait toucher les cœurs.

Par exemple, dans le drame du Duel, par le prédicateur Schlasser, il s'était chargé du rôle de père. Une fois, sa mémoire, d'ailleurs si bonne , fut infidèle, il ne put se rappeler les derniers mots d'un entretien avec sa fille, dans lequel il lui proposait un époux digne d'elle , et qu'il voulait terminer. Comme il n'était pas accoutumé à charger , il se trouva embarrassé , et montra un violent dépit contre le souffleur, qui ne parlait pas assez haut. Enfin ce dernier l'aida à rentrer dans le texte ; et après avoir, à laide d'un léger changement , repris son discours , il le termina à peu près en ces termes : « Ma fille jusqu'à présent s'est montrée obéissante ; elle connaît mes résolutions et mes désirs , elle ne démentira pas la conduite si aimable qu'elle a tenue jusqu'à ce jour , et ne refusera pas à son vieux père la joie de se voir revivre dans ses petitsenfans. » Le murmure qu'avait excité son manque de mémoire parmi les spectateurs n'était pas encore apaisé. L'illusion avait été entièrement détruite par cet incident , et les acteurs eux-mêmes étaient, pour la plupart,

déconcertes. Ce qu'ajouta Eckhof en ce moment ne partait certes pas du fond de son cœur; mais le ton touchant de sa voix, l'expression de son visage regagnèrent l'intérêt avec tant de force et de rapidité, qu'il s'éleva un sanglot général, et que les acteurs euxmêmes furent tellement émus, qu'ils se virent obligés de recommencer la scène pour reprendre le fil de l'action.

Eckhof jouait à peu près dans tous les genres , non pas toujours avec autant de succès; mais les rôles mêmes qui convenaient le moins à son caractère , gagnaient par son jeu beaucoup plus que lorsqu'ils étaient confiés à quelques uns de ses collègues , parce qu'il savait leur communiquer une vie que les autres, avec tous leurs efforts , ne pouvaient leur donner. Lusignan , dans la Zaïre de Voltaire; d'Orbesson , dans le Père de famille de Diderot; Hartley, dans le drame $ Eugénie > par Beaumarchais; Agapito, dans la comédie de la Malade supposée , par Goldoni ; et le paysan dans l'Héritier de Village , par Marivaux, étaient, parmi plusieurs autres rôles importans , le non plus ultra de son art.

Sa perte est irréparable. Par bonheur pour la scène allemande , il trouva du moins quel-

ques écoliers dignes de ses leçons , et qui se formèrent à son école pour briller un jour sur ses traces. Dans le nombre de ces derniers, on distingue particulièrement Ifïïand,Berchers et Meyer. Iffland atteignit un degré très élevé de perfection, et son excellent jeu rappelle encore aujourd'hui, sur le théâtre de Manheim , le souvenir de son grand maître à l'esprit de quiconque a connu cet homme extraordinaire*.

Quelques membres de la troupe de Seyler, qui avait été dissoute, vinrent nous rejoindre à Manheim ; ces acteurs, ma famille, et quelques autres artistes qui se trouvaient ici , formèrent un tout assez considérahle , qui fut encore renforcé dans la suite par deux comédiens du théâtre de Munich.

L'intendant, homme très estimable, comme aussi auteur dramatique, avait fait tous les efforts possibles pour donner de la solidité et de l'éclat à ce théâtre national tout nouvellement établi. Il eut la complaisance de me montrer lui-même la salle de spectacle , qui surpassa de beaucoup mon attente en grandeur , en beauté et en richesse. La distribution en était parfaite, les décorations riches et nombreuses, et la garde-robe par-

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faîtement montée en costumes pleins de goût et de caractère.

Comme le public avait témoigné le désir de voir le plus tôt possible ma femme paraître sur la scène, on joua , en attendant l'arrivée des comédiens de Gotha , quelques petites pièces où ma femme et Mrac Seyler , qui se trouvait également à Manlieim avec son mari , remplirent les rôles principaux. Mais à peine ces représentations eurent-elles commencé, que j'appris plusieurs nouvelles fâcheuses. Charlotte avait , à la fin du mélodrame & Ariadne > été redemandée par les spectateurs, et accueillie par des applaudissemens unanimes. Comme Mme Seyler n'avait pas obtenu le même honneur dans son rôle favori de Médée (qu'elle ne jouait pas supérieurement), cela jeta de nouveau la pomme de discorde entre ces deux dames, et l'ancienne rivalité recommença sans produire , à la vérité , aucun effet sensible au commencement ; car enfin le public avait des yeux et des oreilles , et était en état d'apprécier le vrai mérite de chaque artiste; mais les suites de tout cela ne laissèrent pas , avec le temps , que de troubler ma tranquillité, et de porter préjudice à la santé de ma femme.

Le premier ouvrage dont je m'occupai ici fut le drame spirituel de la Maladie du roi Hiskia , que la princesse Amélie de Prusse m'avait demande. Je m'appliquai à traiter ce sujet, qui naturellement ne prêtait pas beaucoup, avec autant d'intérêt qu'il me fut possible. Lorsque mon ouvrage fut achevé * je le soumis à l'examen de quelques compositeurs de musique; et, après y avoir fail les améliorations qu'ils jugèrent convenables, je l'envoyai à la princesse, dont je reçus pour récompense— une lettre très flatteuse écrite de sa propre main.

Comme la tragédie &OttiUey que j'avais composée quelque temps auparavant, demandait encore quelques corrections, je me mis à la retravailler de nouveau sur quelques critiques de mon ami Engel, de Berlin. Ensuite je la donnai au comédien Stéphanie le jeune, qui passait par Manheim , pour la faire représenter sur la scène de Vienne, et je reçus de la direction de ce théâtre, pour l'abandon de mon manuscrit , une gratification de cinquaute ducats.

Après avoir achevé cet ouvrage , je mis la dernière main à mon drame de Constance de Dehmold , ou Mesure pour mesure , et con-

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tinuai à refaire presque entièrement la tragédie de Miss Faimj, sous le simple titre du Naufrage, Ces deux pièces furent données à Manheim avec succès, et l'intendant m'accorda pour récompense la recelte de la seconde représentai ion de celte dernière pièce, pour laquelle le fameux compositeur français Danzy avait fait une excellente musique, qui, surtout dans la scène du naufrage, produisit un effet. si extraordinaire, que les acteurs euxmêmes en furent ébranlés. La pièce à laquelle je donnai ensuite le dernier coup de lime fut la comédie du Jeune Avaie, ou la Succession, Elle obtint l'approbation de l'intendant, qui me promit aussi pour mon manuscrit la recette de la seconde représentation ; mais elle n'eut pas lieu , parce que bientôt après j'abandonnai le théâtre de cette ville. Le manuscrit resta cependant entre les mains de la direction , et fut dans la suite, a mon insu et sans que j'en retirasse aucun dédommagement, publié par un éditeur obscur, dont, par ménagement, je ne dirai pas le nom.

Les Fêtes nuptiales, ou la Marâtre, fut de toutes mes nouvelles comédies la première qui parut ici sur la scène; elle eut un éclatant succès, et m'attira comme auteur l'honneur

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tout-à-fait inattendu d'être demandé par le public. Ma fille mérita bientôt après le même honneur dans l'opéra de Zémire et Azor.

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