CHAPITRE VIL
Remarques et anecdotes. — Anciennes connaissances.
Parmi le nombre des personnes avec lesquelles je vivais assez intimement se trouvait aussi le fameux graveur Sinzenick. Il témoigna le désir de pouvoir donner un échantillon de son talent en gravant le précieux tableau d'Ariadne, par Graf, dont j'ai déjà fait mention. J'y consentis, et il fît avec succès et à mes dépens cette fameuse gravure, si connue des amateurs.
L'intendant du théâtre , qui n'épargnait ni les frais ni les peines pour amuser journellement le public par des pièces nouvelles et bien choisies, fît entre autres représenter avec toute la magnificence possible l'opéra de Rozamonde y par Wieland. Ce qu'il y eut détonnant, c'est qu'on me fît payer l'entrée ainsi qu'à tous les autres membres de la troupe qui
ne devaient pas figurer dans cette pièce, et que l'on renvoya impitoyablement ceux qui s'y refusèrent. C'était , il n'en faut pas douter, une erreur de la part du caissier; car, d'après ce que l'on me raconta, il avait peu auparavant commis une faute bien plus grossière encore à l'égard de Lessing, que l'on avait prié de venir ici pour le consulter sur quelques mesures d'organisation que l'on voulait prendre au théâtre. On donna pour le recevoir un drame très brillant , et on lui fît payer l'entrée. Cela vint aux oreilles de l'intendant, qui en témoigna son mécontentement. Le caissier comprit mal la chose, et se crut obligé de réparer sa faute; il écrivit une lettre où il faisait mille excuses au poète , y joignit un florin , et l'envoya à Lessing , qui accepta l'argent, et le donna en souriant au porteur.
Après la première représentation de cet opéra, rélectrice fît venir devant elle les principaux chanteurs, et nommément ma fille, qui y avait joué le rôle principal. En qualité de père, je crus convenable de l'accompagner. L'électrice, qui ne m'avait pas vu figurer sur la scène parmi les chanteurs , demanda qui j'étais. « Le père de Rosamonde , votre altesse, répondis -je. — Ah! vous êtes Wieland! »
Un chambellan s'approcha d'elle et la tira de son erreur. « Ainsi vous êtes le père de cette jeune chanteuse? Je suis charmée de faire votre connaissance. » Là dessus elle nous permit de lui baiser la main, et l'on nous congédia.
m Eh bien! s'écria mon hôte, d'aussi loin qu'il me vit, n'est-ce pas que c'est une gracieuse dame que notre électrice? Jusqu'à présent aucun acteur ne peut se vanter d'avoir eu l'honneur de lui baiser la main. » Cet homme était en général d'un patriotisme très ridicule ; aucun prince dans toute l'Europe, après l'empereur, n'était d'aussi grande importance que son très gracieux régent; aucun pays n'était aussi fertile, aussi riche que sa patrie; aucune ville aussi belle que Manheim; aucuns militaires aussibeaux, aussi bien exercés que ceux de lélecteur, et, dans sa prédilection , il s'extasiait sur les moindres bagatelles de son pays.
A certains égards , et surtout en ce qui concernait les environs de Manheim, il n'avait pas tort , car ils sont effectivement admirables. Dans les beaux jours, je me procurai quelquefois le plaisir de les considérer du haut de la tour de l'Académie, et je passai souvent des heures entières à jouir de ce spectacle. Hei-
delberg, Frankenthal, Worms, Spire, Oggersheim , Sclrwetzingen et plusieurs autres endroits remarquables sont autant de points de vue superbes. Le Rhin et le Necker qui se perdent en longs détours dans la plaine, forment le tableau le plus varié et le plus charmant. De temps en temps je visitai toutes les villes voisines et une partie de la Bergstrasse; de tous ces endroits, celui où j'aimais le mieux à me trouver était Heidelberg, parce que là j'avais sur la montagne une plus belle vue encore qu'à Manheim.
La première fois que je me trouvai dans ce lieu charmant, au moment où je descendais dans une auberge , je vis un petit vieillard qui vint encourant à ma rencontre; il s'annonça comme le maître de la maison , et me témoigna, par mille complimens, la joie de me voir chez lui , et de me retrouver en bonne santé , après un aussi long laps de temps. Je ne pus d'abord me rappeler sa figure , jusqu'à ce qu'il me déclarât qu'il était le ci-devant intendant de mon orgueilleuse tante , la veuve du lieutenant-colonel de L...d, dans le Hanovre. Là dessus, il me raconta qu'aussitôt après mon départde cette maison, le revenant avait disparu, par suite d'une correction un peu rude.