CHAPITRE VIII
Cabales. — Maladies. — Engagement à Hambourg. — Invitation à me rendre à Paris. — Adieux brillons. — Départ de Manheim.
Le second été de notre séjour dans cette ville, il fit une chaleur extraordinaire qui causa beaucoup de maladies. Ma pauvre Charlotte, à qui ses brillans talens et les nombreux applaudissemens qu'elle obtenait journellement, souvent même dans les rôles les plus insignifians, attirèrent la jalousie de ses collègues, se trouva en butte à des cabales con-
tinnelles, lorsqu'elle était sur la scène et en public, soit de la part des autres actrices, soit de la part de leurs amis. Elle portait depuis long-temps dans sou sein le germe dune grave maladie, qui dégénéra bientôt eu une violente fièvre bilieuse , qui dura plusieurs mois, et la mit presque sur les bords du tombeau. Moi-même , mes enfans et plusieurs acteurs fûmes en même temps attaqués d'une fièvre qui n'était pas aussi dangereuse, ce qui obligea l'intendant à tenir le théâtre fermé pendant quelques semaines. Enfin , nous échappâmes heureusement au danger, parles soins infatigables de mon ami le docteur Guth. Mais, comme nos cruels ennemis ne cessaient de renouveler leurs tentatives, je pris , d après le conseil du médecin , la résolution de quitter tout-à-fait Manheim , et de chercher un engagement autre part : j'en trouvai bientôt un au théâtre de Hambourg, par l'entremise de mon ami l'acteur Schrôder, avec des appointemens de 600 ducats par an et une représentation à mon bénéfice.
A peine avais-je conclu mon traité avec la direction de Hambourg, et rompu mon engagement avec celle de Manheim , que les choses changèrent de face. Mme Toscani, assez bonne
actrice, et amie de M"e Seyler , qui, depuis notre arrivée à Manheim , s était montrée une des premières rivales de ma femme, commença à s'enorgueillir de plus en plus de son mérite, et à traiter avec indifférence ses anciens protecteurs; de fréquentes aigreurs, des diflërens, des disputes publiques en furent les suites. Enfin, un beau matin, la chose fut poussée si loin entre le directeur et la dame, qu'ils en vinrent aux voies de fait. Cette dernière céda, à la vérité, dans un pareil combat, comme étant la partie la plus faible; mais elle exhala sa fureur par des plaintes hautes et amères qu'elle porta au ministre dOberndorf et à l'intendant; ces plaintes furent confirmées par un fiehu déchiré et le désordre où l'on avait mis la coiffure de la belle maltraitée. On prit des informations sur la chose. On profita de cette occasion pour faire mention du tort que l'on avait causé à ma femme; plusieurs accusations furent portées , et Se y 1er déclaré coupable fut congédié avec sa femme.
Le baron de Dalberg, aux oreilles duquel parvinrent les vexations que l'on nous avait fait éprouver jusqu'à présent à son insu, tâcha de les réparer autant que possible; et, entre
autres marques de sa bienveillance spéciale , il me fît proposer le renouvellement de mon engagement, l'emploi de régisseur à la place de Seyler, et un traitement de 3,ooo florins, avec plusieurs autres avantages encore. Le ministre dOberndorf en personne, l'un de mes plus zélés protecteurs, eut la bonté d'appuyer cette proposition; mais, hélas! cette perspective si avantageuse vint s'offrir trop tard : l'intendant témoigna par écrit à la direction de Hambourg le grand désir qu'il aurait de voir casser le traité que j'avais conclu avec elle; mais il ne reçut point de réponse satisfaisante, et il fallut me décider à partir. Ma femme eut cependant encore la satisfaction déjouer avec le plus grand succès Médée, le rôle favori de Mme Seyler, et de recevoir de notre noble chef la sincère expression du regret qu'il avait de ce qu'on eût méconnu ses talens , de ce qu'elle eût été si cruellement calomniée par nos ennemis , et de ce qu'on ne lui eût pas rendu l'hommage qui lui était dû. Nous fûmes aussi très honorés de la part que prirent à notre éloignement le prince dlsenbourg et son épouse. Au moment de la séparation , ces deux grands personnages, dans la plus grande émotion, embrassèrent
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ma femme et ma fille, et le bon prince m'honora d'un pre'sent très considérable en argent, pour lequel il voulut avoir un exemplaire de la gravure d'Ariadne, afin, ajouta-t-il très obligeamment , de posséder au moins un souvenir d'une famille pour laquelle il avait une si haute estime. Le public s'empressa aussi de nous donner les dernières preuves de son attachement. Le baron de Balherg, et plusieurs autres personnes de condition, firent présent à ma fille de plusieurs objets d'habillement; et le cercle bourgeois lui envoya , la veille de notre départ , une superbe montre d'or.
Précisément dans le temps où j'avais conclu mon traité avec la direction du théâtre de Han bourg , je reçus de mon ami le professeur Frit del , ele Versailles, à qui j'avais mandé l'intention où nous étions de quitter la scène de ]\!anheim , une lettre , dans laquelle il me conseillait de venir, avec ma famille, passer quelque temps à Paris, où ma fille , qui venait d'y être avantageusement annoncée par son amie Mmc Mara , et par le directeur de chapelle George Benda , pourrait trouver des avantages considérables à 1 Académie de musique ; en même temps il
s'offrit , pour nous épargner les frais , de nous recevoir gratis chez lui. Ses vues étaient très bonnes; mais il s'était fait sans doute illusion sur les talens de ma fille , d'après la peinture que lui en avaient faite nos bons amis , et se la représentait comme une artiste déjà parfaitement formée, qui pourrait non seulement figurer avec confiance à côté des artistes parisiennes , mais peut-être même , dans son patriotisme, croyait -il que, comme Allemande, elle remporterait la palme sur elles. Dans ma réponse , je lui fis remarquer cette erreur; je lui peignis fidèlement les talens de ma fille , et lui annonçai en même temps que je ne pouvais me rendre à son aimable invitation , non pas pour cette seule raison , mais à cause de l'engagement que j'avais conclu avec le théâtre de Hambourg.
Jamais une famille d'acteurs ne reçut d'aussi vifs témoignages d'un attachement aussi sincère , d'une estime aussi générale , que ceux dont on nous honora le jour de notre départ de Manheim. La plupart de nos amis intimes, et plusieurs autres personnes qui ne se déclarèrent qu'alors comme tels, nous accompagnèrent. Toutes les rues retentissaient des vœux de bonheur qu'on faisait pour nous ; et
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à la porte on fît prendre les armes à la garde , en présence de laquelle l'officier prit congé de nous au nom de plusieurs chefs de la garnison. Cette dernière marque d'honneur, qui certes n'était pas conforme au strict cérémonial militaire , nous mit dans l'embarras ; mais tous les esprits étaient en mouvement, et l'on fît en notre honneur une exception à la règle.