CHAPITRE PREMIER
Majence. — Francfort-sur-lc-Mein. — Arrivée à Hamb urg. — Aspect inattendu.
— Attente déçue.
A Mayence, nous fûmes reçus très amicalement par la célèbre chanteuse, Mme Hellmuth , et par son mari , qui avaient été autrefois avec nous au théâtre de Weimar, dans le temps que nous en faisions partie, et qui étaient alors employés à la chapelle électorale. Nous eûmes aussi à nous louer de l'accueil du chanoine Herdt, dont j'avais fait la connaissance quelque temps auparavant , pendant son séjour à Manheim. Us me traitèrent de leur mieux, durant deux ou trois jours que j'avais résolu de passer dans leur ville, et nous virent partir avec peine. Lorsque nous nous fûmes mis en route, je trouvai , par les soins généreux du dernier, tous les magasins de ma voiture remplis du meilleur vin du Rhin
qu'il eût dans sa cave (i). A notre arrivée à Francfort-sur-le-Mein , on me remit une lettre du poète Werthes , de Manheim , dans laquelle il m'annonçait que la direction du théâtre de Hambourg avait déjà engagé des actrices pour jouer les rôles destinés à ma femme et à ma fille ; que, dans le cas où cette circonstance me déciderait à retourner à Manheim, je pourrais non seulement m'attendre aux avantages déjà proposés, mais à beaucoup d'autres encore, etc., etc. Cette nouvelle, et l'invitation qui s'y trouvait jointe, auraient pu me faire hésiter,* mais possédant un contrat signé de la direction du théâtre de Hambourg , et ayant même entre les mains l'argent nécessaire pour faire le voyage , je pensai , après une mûre délibération, que cette nouvelle ne pouvait être qu'un malentendu ou
(1) Cet homme, qui se distinguait de ses confrères par son goût pour les arts et par ses connaissances, était si passionné pour le théâtre , que dans la suite il prit la détermination de renoncer à son canonicat, et de se vouer à l'art dramatique. Environ trois ans après, à mon retour de Livonie , je le retrouvai, à mon grand étonnement , établi à Hambourg comme comédien , et ayant déjà fait des progrès assez remarquables.
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un simple bruit ; et je persistai dans ma résolution de rester fidèle à ma parole donnée. Je refusai , dans les termes de la plus sincère reconnaissance, la nouvelle invitation que l'intendant de Manheim me faisait, par l'intermédiaire de Werthes ; et je continuai ma roule, sans m'arrèter dans aucun endroit. En môme temps, et pour obvier à toutes les méprises, dès que j'eus reçu la lettre dont je viens de parler, j'écrivis à la direction du théâtre de Hambourg, pour la prévenir de mon départ, et du jour précis que j'avais fixé pour notre arrivée. Cette circonstance, et le séjour que j'avais fait à Mayence et à Francfort, furent cause qu'à notre passage à Giessen , il me fut impossible de parler à mon ancien ami, le professeur Schmidt. Le commissionnaire, qui devait lui annoncer ma visite pendant le temps que nous changions de chevaux, ne le trouva pas chez lui; et, par malheur , le maître de poste avait mis tant d'empressement et de zèle à nous fournir notre relais , que je me vis obligé , après une seconde demande inutile , d'obéir au signal du f ostillon, et de me mettre en roule sans pouvoir contenter mon désir. Le même motif ne me permit de jouir que pendant quelques instans de
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mes amis à Hanovre et à Celle (t). A notre arrivée à Hambourg , nous fûmes reçus avec empressement par MM. Voght, Grève et Bostel , hommes distingués et estimables, qui avaient la direction du théâtre, au nom de trente actionnaires. Ils préparèrent, en notre honneur, plusieurs fêtes brillantes; et tout, au premier aspect, nous y annonçait un séjour agréable et de longue durée. Madame Renschub, que ma femme devait remplacer, avait été congédiée dès l'instant qu'on avait reçu la nouvelle certaine de notre arrivée, et élait partie avec son mari pour Manheim. Mais à notre grande surprise , nous retrouvâmes ici madame Sevlerî Elle courut de suite, les bras ouverts, au devant de ma femme, lui demanda pardon des chagrins qu'elle lui avail causés, avec toutes les marques d'un repentir sincère , et lui donna l'assurance qu'elle se comporterait dès à présent envers elle en amie véritable. Ma femme, qui, comme je lai dit plusieurs fois, était très vive, fut extrêmement frappée de cet aspect inattendu ;
(i)Mon ami Schraidt désapprouva tellement cette négligence , qui [ni parut volontaire , que dès ce moment il cessa de m' écrire.
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elle n'eut pas assez de contenance pouf cacher son ressentiment, et ne put s'empêcher de l'exprimer dans ces termes : « Mon Dieu! vous, madame, ici? Je crois que si, pour vous éviter, je fuyais jusqu'au fond des enfers, je vous y retrouverais encore (ï). »
(ï) La franchise excessive de ma femme me mit très souvent dans l'embarras ; et, dans diverses circonstan* ces , elle m'obligea à jouer le rôle désagréable de médiateur auprès de ses adversaires. Aucun défaut, aucune folie n'échappait à sa pénétration • elle voyait jusqu'aux moindres fautes que faisaient sur la scène les comédiens qui prétendaient être infaillibles dans leur art ; elle blâmait sans ménagement ces derniers, et parlait avec indignation , avec mépris, et souvent même avec une ironie sanglante des autres, qu'elle traitait de coquins et de fous. Ils durent tout naturellement prendre en très mauvaise part de semblables critiques ; mais, comme presque tous avaient quelque chose à se reprocher, et n'avaient pas assez de courage pour l'obliger à s'expliquer, ils s'adressaient presque toujours à moi , en me priant d'interdire à ma femme des expressions offensantes. Malheureusement, mes représentations n'étaient que très rarement utiles; presque toujours elle m'accusait de partialité et de Irop d'indulgence qu'elle appelait de la faiblesse , et m'invitait à lui prouver que ce qu'elle avait dit n'était pas vrai ; aussi j'en étais ordinairement pour mes exhortations.
De. cette réponse naïve , Mmc Seyler put conclure qu'elle ne parviendrait pas à se réconcilier avec sa rivale aussi lot qu'elle l'avait espéré. Comme elle craignait d'ailleurs que, par des récits défavorables, nous ne l'empêchassions de s'engager ici , elle se hâta de conclure son traité avec la direction , sans beaucoup regarder aux conditions. Ma femme se vit donc encore auprès de sa principale antagoniste, et se trouva, en ce qui concerne les rôles de son emploi , presque dans la même situation qu'à Manheim.
Ma fille ne fut pas plus heureuse ; la célèbre cantatrice, Mme Benda, s'était, quelque temps auparavant , vivement brouillée avec Mlle Keilholz l'aînée , qui était moins habile musicienne , mais qui avait une très belle voix, et qui était très aimée de la plus grande partie du public ; elle s'était même oubliée jusqu'à la frapper, et de plus, avait demandé à la direction de congédier son adversaire. Cette demande injuste fut naturellement rejetée, et dans son dépit, elle donna sa démission. Notre engagement fut la suite de cet accident , et cest pour cette raison qu'il fut pressé et conclu avec tant de zèle. Mais bientôt après le bruit courut que nous avions
renouvelé notre contrat avec l'intendant de Manheim. La direction de Hambourg craignit que cela ne fût vrai , et se réconcilia avec Mme Benda , afin de ne pas se trouver dans l'embarras. Lorsque, fidèles à notre engagement, nous arrivâmes à Hambourg, ma fille trouva , contre son attente , ces deux rivales redoutables en possession de tous les rôles principaux de l'opéra , et se vit comme sa mère, non seulement trompée dans ses espérances , mais même rabaissée de quelques degrés au-dessous du rang qu'elle avait occupé jusqu'alors.
Le premier rôle qu'elle jouait ici fut celui de Parthénie dans l'opéra RAlceste , de Wieland; son chant et son jeu obtinrent de nombreux applaudissemens ; mais il y eut cependant des opposans qui donnèrent la préférence à Mme Benda, et ils n'avaient pas tort. Minna avait, à la vérité, pour elle une excellente voix, des connaissances en musique, de la beauté et de la jeunesse; mais Mme Benda avait un talent beaucoup plus cultivé et une exécution plus touchante. Cependant cette expérience désagréable eut un heureux résultat; car la jeune cantatrice redoubla d'efforts pour lutter contre sa rivale, s'adonna avec plus de
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zèle que jamais à l'étude de son art, et mérita, au bout de deux ans, l'honneur d'être regardée par tous les connaisseurs qui l'entendirent, non seulement comme une pianiste incomparable , mais aussi comme une des meilleures cantatrices de l'Allemagne.
Ce que j'avais appréhendé, dès les premiers instans de mon arrivée à Hambourg , arriva malheureusement. L'envie et la cabale commencèrent peu à peu à s'introduire au théâtre. J'aurais pu, à la vérité, prévenir en partie la dernière, en acceptant l'emploi de régisseur qui me fut offert par la direction après le départ du comédien Eorchers , qui l'avait rempli jusqu'ici ; mais je trouvai le théâtre dans un état tel, qu'en le régissant je devais m'attendre à beaucoup de peine, et, d'un autre côté , a très peu d'honneur et de contentement. Je laissai donc ces fonctions à un autre. De plus, ma femme ayant à ses côtés, indépendamment de Mme Seyler , deux actrices aussi habiles et plus jeunes qu'elle , Mme Borchers et Mlle Reimers , n'était , malgré tout son mérite , employée que rarement , et souvent même dans des rôles insignifîans. Il en était de même pour ma fille , surtout dans la comédie. Quant à moi, mes rôles étaient rem-