‹ Mémoires de BrandesChapitre 30 sur 97 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Changemens dans la direction du théâtre. — Je reçois mon congé. — Discours comique de deux confiseurs à ce sujet. — Critiques ndives.

Au commencement de l'automne , les marchands , aux frais desquels le théâtre avait été entretenu jusqu'alors, s'assemblèrent, en examinèrent l'état , trouvèrent qu'une partie considérable de leurs mises était perdue , et résolurent , pour cette raison , de se désister de l'entreprise (i). Le limonadier Dreyer, homme assez opulent , et l'un des trente' actionnaires, se chargea aussitôt du théâtre â ses frais , ainsi que de toutes les dettes dont il était chargé , et nomma régisseur le célèbre poète dramatique Bromel, mon ami. Ce chan-

{ i ) Chaque action était de mille marcs.

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gement dans la direction eut des suites importantes pour moi et pour ma famille; car le nouvel entrepreneur , peu instruit des détails intérieurs du théâtre , traita toute cette affaire d'une manière très mercantile; il ne pensa qu'à tirer le plus grand profit de cette entreprise, et à faire toutes les épargnes possibles. Dans cette intention, il congédia aussitôt quelques membres peu importans de la troupe ; et, ayant remarqué que je ne paraissais que rarement sur la scène , ainsi que ma femme et ma fille , il crut également pouvoir se passer de nous, et me donna , contre toute attente, mon congé. Bientôt après, tous les chanteurs du théâtre eurent un pareil sort. Mme Benda , qui , à cause de ses rares talens comme cantatrice, avait été jusqu'à ce moment la favorite des spectateurs, s'était attiré des ennemis par quelques expressions trop franches et mal fondées sur le goût du public , qu'elle fit entendre un jour en plein théâtre avec aigreur et à haute voix (ï). Elle fut sifïlée par les spectateurs à la représentation suivante de l'opéra

(i)Mlle Cartillieri , cantatrice qui voyageait, avait ete très applaudie dans i'air de bravoure de la Foire du village: «Mou sauveur, mon libérateur, etc. etc. »

de la Belle Arsène , où elle remplissait le rôle principal, et où elle ne put chanter, à cause d'un rhume qui lui était survenu subitement, (i)

Mme Benda, très offensée de ce traitement, demanda sur-le-champ à Dreyer sa démission , et la reçut aussitôt sans aucune observation. Mais son départ et celui de ma fille eurent un inconvénient qu'on n'avait pas prévu. Il devint impossible de donner la plupart des meilleurs opéra ; et la caisse du théâtre en souffrit beaucoup. Alors Dreyer résolut de renvoyer tout l'opéra, et de lui

(1) Quelques personnes, qui voulaient être plus au fait , donnent les causes suivantes à cet accident : Mme Benda avait fait quelque temps auparavant une tournée à Lubeck , et y avait donné un concert : mais, à son grand chagrin , elle y eut peu d'auditeurs. Vers ce temps-là , la famille P... de Lubeck arriva à Leipsick '7 elle aimait la musique, et souhaita pendant son séjour d'entendre Mme Benda. Pour répondre à ce souhait, la direction du théâtre choisit l'opéra à1 Arsène. La chanteuse, qui était toujours fort irritée contre le public de Lubeck , apprit le désir de cette famille , et ne pouvant empêcher la représentation de l'opéra déjà annoncé, elle feignit, par vengeance, un enrouement qu'elle avait gagné subitement, et s'attira, par cette conduite , le juste châtiment dont j'ai parlé.

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substituer un ballet magnifique, qui fut pendant quelque temps très suivi, à cause de la nouveauté. Quoique ma famille n'eût eu que peu d'occasions de se faire remarquer du public dans des rôles importans , cependant une grande partie des spectateurs regarda notre renvoi de mauvais œil. Entre autres raisonneraens auxquels cet événement donna lieu , j'entendis un jour , en me promenant sur les remparts , deux confiseurs qui se trouvaient devant moi , et qui s'entretenaient , sans me voir , à ce sujet, (i)

A. Est-il bien sûr que la famille de Brandes va quitter le théâtre?

B. Oui vraiment; Dreyer les a congédiés: A. Dreyer ne fait que des sottises ! ce sont

de braves gens! la fille est bien gentille, et chante mieux que Benda à la grande bouche, et que Reiîholz la crieuse ; le père est un brave homme , qui compose souvent des pièces de théâtre excellentes; et sa femme l'emporte de beaucoup sur la grosse Seyler, quand on lui donne des rôles toutefois.

(i) Tout ce dialogue est en patois allemand , pour lequel il est impossible de trouver des équivalens en français. ( Note du traducteur. )

B. Oui, sans doute. Il en est toujours ainsi : quand nous avons par hasard de bons acteurs, la cabale vient aussitôt les tourmenter; c'est ce qui est arrivé à Brockmann. Il était devenu ici bon acteur, et comme il avait du talent, le licencié Wittenberg commença à le critiquer; et comme Ackermann voulait encore économiser sur ses gages, vite, les Viennois nous l'ont enlevé.

A. On en a fait autant à Schroder. Aussi , dès qu'il a eu le sentiment de son mérite, il nous a quittés.

Ces bonnes gens, qui, malgré leur peu de connaissances, ne laissent pas que d'être sensibles au beau, croient que par leurs applaudissemens (qui se font entendre assez à propos, selon l'impression que fait sur eux le jeu de l'acteur, ou quelque situation intéressante de la pièce) ils transforment les comédiens en véritables artistes; ils ont aussi une manière très comique de donner à leurs jugemens, sur les arts, une certaine direction. J'étais aimé du public , non pas tant à cause de mon jeu, qui s'élevait rarement au-dessus du médiocre, qu'à cause de ma conversation et de mon peu de connaissances ; on avait même une confiance particulière dans mes

raisonnerai ens. Quand, par exemple, on donnait une pièce nouvelle, et que je me montrais au parterre, quelqu'un de ces habiles critiques s'approchait ordinairement de moi , et entamait la conversation à peu près en ces termes :

E. Bon soir, M. Brandes! Dites-moi , s'il vous plaît, quelle est la pièce qu'on donne ce soir. (1)

Moi. V Amant soupçonneux y de Bretzner.

E. Oui, j'ai lu tout cela sur l'affiche; mais y a-t-il quelque chose de bon dans cette pièce? car le titre ne signifie pas grand chose.

Moi. Il est, à la vérité, très simple , mais la pièce elle-même renferme beaucoup d'excellentes choses; principalement quelques caractères bien tracés, et des situations très comiques qui ne peuvent manquer de faire rire.

E. Ah! ah ! (se tournant vers son voisin ) : Eh bien, camarade! nous avons aujourd'hui une bonne pièce de Bretzner ; il y a des situations très comiques, et qui nous feront rire.

Ce raisonnement se communiqua aussitôt à plusieurs spectateurs de ce genre , qui se trouvaient dans le parterre.

(1) Tout ce que dit cet interlocuteur est en patois.

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D. ( s'approchant de moi). Bon soir, M. Brandes ! comment vous portez -vous?

Nous avons aujourd'hui une bonne pièce de Brelzner, qui nous fera bien rire. Mais ditesmoi, de grâce, quel est cet acteur étranger qui va jouer?

Moi. Il vient de Pétersbourg, et va à Berlin. S'il faut en croire la renommée, c'est un très bon acteur; nous verrons s'il plaira ici.

D. (a JE.). Lie nouvel acteur vient de Pétersbourg, et va à Berlin, ami! il doit être bon. Nous verrons.

Sur le plafond du parterre , sont peints les bustes de Sophocle, d'Euripide et d'Aristophane. Un jour (c'était encore pendant la précédente direction), un spectateur du genre de ceux dont je viens de parler, demanda à un comédien, qui se trouvait à côté de lui, ce que ces tableaux représentaient. « Comment! vous ne le savez pas encore? répliqua celui-ci, qui aimait à plaisanter, et qui était mécontent de la direction d'alors : ce sont nos trois directeurs, V... t. J... e. et Bl — » Le questionneur, qui avait la vue courte, et qui ne pouvait juger de l'exactitude de cette réponse, parce que la salle était faiblement éclairée, secoua la tête, et dit en murmurant:

« La belle chose ! que nous importe d'avoir leurs visages? qu'ils nous donnent de bonnes pièces , cela vaut mieux que de se faire peinr dre sur le plafond! — » J'étais présent à ce discours, et je ne pus m'empêcher de dissiper cette erreur; en même temps je m'efforçai de détruire la prévention que cet homme avait contre les directeurs ; mais elle était trop enracinée, et il fallut me contenter de la justice qu'il rendit à la fin au mérite que le triumvirat avait dans un autre genre, et souffrir qu'il portât la sentence suivante sur leur administration théâtrale : (c Us ne comprennent rien au théâtre ; Ackermann était un bien plus habile directeur! »

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