CHAPITRE IX
Séjour à Dantzick et à Kônigsberg.
Nous nous rendîmes directement à Dantzick, sans nous arrêter long-temps dans aucun autre endroit. Nous n'y étions pas revenus depuis quinze ans ; aussi combien tout nous parut changé! La plupart de mes anciens amis étaient morts. Celui que je regrettai le plus fut mon ancien bienfaiteur, le maître sellier Scheuber. Je cherchai vainement sa maison; elle avait été démolie avec beaucoup d'autres, et on en avait bâti de nouvelles à leur place. Jamais je ne fus aussi vivement frappé qu'en ce moment de l'instabilité des choses humaines , et, dans quelques occasions, je ne pus m'empêcher de fondre en larmes. Je trouvai dans un établissement de bienfaisance un de mes plus dignes amis, nommé Junker, que j'avais autrefois connu fort à son aise; il était cependant assez content de son sort. Ce qui m'affligea encore bien vivement,
ce fut de trouver un autre de mes amis , B... hl... s, qui ne m'était pas moins cher, et avec lequel je m'étais étroitement lié à Kbnigsberg, retenu au Stolzenberg , près de Dantzick, sous une surveillance sévère. Le motif de sa détention était , comme je l'appris, un défaut de prévoyance dans l'administration d'une caisse publique qu'on lui avait confiée ; ses ennemis avaient su profiter de cette circonstance pour le perdre. On reconnut dans la suite que cet honnête homme n'était pas capable d'une mauvaise action ; mais ce fut un peu tard, car il ne fut mis en liberté qu'au moment où la régence fut changée. Il eut aussi la satisfaction d'être employé d'une manière honorable dans l'administration. Je trouvai dans un état plus heureux mes anciens amis , Tritt et Schnaase ; l'un était secrétaire du conseil, et l'autre avocat. Au moyen de quelques recommandations, que mes amis de Hambourg et de Stettin m'avaient données pour diverses familles distinguées de Dantzick , nous y fîmes en peu de temps beaucoup de nouvelles connaissances. Le savant Wi chers , les marchands Wagner et Clairke, le notaire Glummert, et plusieurs personnes de leur société qui étaient
tous amateurs de musique, ne voulurent pas laisser échapper cette occasion d'entendre une écolière de la célèbre Mara , qui était précédée d'une brillante réputation. Ils arrangèrent donc, après avoir obtenu son consentement, quelques concerts, où elle obtint de grands applaudissemens, et qui lui procurèrent de bonnes recettes. On aurait vivement désiré nous conserver plus long-temps; mais ayant l'intention de passer quelques semaines à Kônigsberg, à la prière instante des parens de ma femme , je me vis obligé d'abréger notre séjour à Dantzidk et de hâter notre départ.
On nous fît, comme je m'y étais attendu, un très bon accueil à Kônigsberg. 11 serait impossible de décrire la joie de ma Charlotte , en revoyant sa sœur et toute sa famille, après une séparation de près de vingt ans. Ses parens, qui l'aimaient dune égale tendresse, ne ressentirent pas moins d'allégresse en la serrant dans leurs bras. 11 leur fallut quelque temps pour se remettre de la première émotion, et ils s'empressèrent à l'envi l'un de l'autre de nous combler de caresses et d'amitié. Les deux maisons que mon beaufrère avait perdues dans le grand incendie,
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avaient été rebâties, et il avait aussi réparé ses autres pertes. Outre ces parens qui m'étaient si chers, je retrouvai aussi M. Jestern ( conseiller de guerre , et depuis conseiller supérieur des forêts), qui, pendant la situation pénible où je m'étais trouvé à Munich et depuis à Berlin , m'avait prouvé par ses conseils et ses services qu'il était véritablement mon ami. Je fus, par son entremise, admis dans la maison du chirurgien général Gerlach; son épouse , grande musicienne , conçut le plus vif attachement pour ma fille. Cette aimable famille chercha , dès les premiers momens de notre connaissance, à nous procurer chaque jour des plaisirs nouveaux , et prévint jusqu'à nos moindres désirs. En peu de temps ses amis devinrent aussi les nôtres, et bientôt, au moyen de mes anciens amis, et de ceux que je dus à mes lettres de recommandation , nous nous trouvâmes entourés d'un cercle nombreux d'excellentes personnes, qui croyaient qu'il était de leur devoir de nous combler , pendant notre séjour , des preuves les plus évidentes de leur estime et de leur affection, (i)
(1) M. de Hippel , conseiller de guerre, et premier
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Je fis aussi la connaissance du célèbre professeur Kant dans la maison du conseiller de Hippel , et je trouvai dans ce grand philosophe un homme d'une société' agréable. J'eus aussi, le lendemain de mon arrivée , le bonheur inattendu d'être honoré d'une visite du duc de Holstein-Bek , qui avait ici sa résidence ordinaire, et de recevoir de sa bouche l'assurance flatteuse de son affection. Le public musical de Konigsberg avait été prévenu des talens de ma fille par plusieurs lettres de Dantzick , et par quelques poésies en son honneur. Il désira l'entendre dans un concert qui fut bientôt préparé sous la direction de l'organiste Richter, célèbre aussi comme pianiste. Ce concert eut lieu avec le plus grand succès. Une chose bien remarquable, cest que tous les musiciens qui y furent employés refusèrent obstinément leurs honoraires , afin de donner par là une preuve de leur haute estime pour
bourguemestre ( depuis conseiller de guerre privé ) , le conseiller-aulique Hoyer , le secrétaire de la chambre John , le marchand Adler , les libraires Hartung et Dengel , les savans Le Noble , Gruno et Plessing, les organistes Richter et Pobielsky, le musicien Zander ; dont je me rappellerai toujours les noms avec reconnaissance.
la cantatrice. C'est assurément une politesse bien rare et bien flatteuse , qui fait autant d'honneur à ces artistes généreux qu'à celle qui en fut l'objet.
Nous goûtâmes pendant quelques semaines , dans la société de tant d'excellens amis, les plaisirs les plus purs et les plus agréables, et nous désirâmes souvent que Konigsberg fût le lieu de notre destination; mais, comme il n'en était pas ainsi, et que l'automne approchait de plus en plus , nous fûmes obligés de nous en éloigner à notre grand regret. Nous prîmes donc congé, avec une vive douleur, des bons habitans de Konigsberg , et continuâmes notre voyage en nous rendant à Mittau par Tilsit et par la Lithuanie.