‹ Mémoires de BrandesChapitre 37 sur 97 · TOME II. II · texte numérisé non relu

TOME II. II

diverses grandes villes. Ils nous demandèrent de quelle sorte de vin nous désirions boire, car ils out dans leurs caves une provision de vins de toute espèce, même des vins de France, de Champagne et de Hongrie, comme aussi de toutes les liqueurs fines de Dantzick. Le compte était toujours modéré, eu égard à la mauière dont on était traité. Au contraire, les chambres vis-à-vis de celles dont j'ai parlé, et qui étaient destinées aux paysans et aux voituriers , offraient un aspect dégoûtant. Elles étaient arrangées à la polonaise ; on y remarquait seulement un peu plus de propreté ; du moins je n'y vis jamais, comme en Pologne, des poulets , des canards et des cochons. Ces auberges sont entretenues presque toutes pour le compte des seigneurs, et les aubergistes n'y sont employés que comme régisseurs. Dans la Livouie, je ne fus ni aussi bien traité ni à aussi bon compte, (i)

Mon ancien ami Huhn , avec lequel je m'étais autrefois lié très étroitement à Leipsick, avait maintenant, dans sa ville natale,

(i) D'après des nouvelles plus récentes données par des voyageurs, on doit établir en Livonie plusieurs auberges aussi commodes que celles de la Courlande.

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la charge d'avocat supérieur de la justice, et obtint par la suite celle de conseiller de justice. Il vint, à notre arrivée, au devant de nous, nous reçut à bras ouverts , et nous donna, par son aimable accueil, par son désir de nous être utile, et par sa complaisance, des preuves évidentes de son amitié. Mon premier soin, après avoir pris quelque repos, fut de me faire présenter au duc et à son épouse , et de leur remettre les lettres de recommandation que j'avais reçues à Berlin du prince héréditaire de Prusse et du comte de Medem. Tous deux me firent un accueil des plus gracieux, et me permirent de leur présenter le lendemain ma femme et ma fille. A mon retour chez moi, je trouvai une ample provision de toutes sortes de vin, qui y avait été apportée par ordre du prince, comme une première preuve de sa bienveillance.

Le directeur de musique, Hiller , que j'avais laissé deux mois auparavant à Schwedt, était déjà arrivé avec ses deux écolières. On donna bientôt un concert à la cour. Ces dernières y firent preuve de leurs talens distingués. Ma fille y fut aussi invitée, et ne fut pas moins applaudie, tant à cause de la pureté de son

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chant, qu'à cause de la perfection de son jeu sur le piano.

Pendant le peu de temps que nous passâmes à Mil tau , je fis la connaissance de plusieurs savans artistes el personnages distingués (i). Je me trouvai particulièrement honoré de l'affection que me montra l'épouse de M. le chambellan de Reck, sœur de la duchesse. C'était une dame d'un excellent cœur, qui possédait des connaissances étendues, et qui s'est distinguée comme poète, sous le nom à! Elise. Elle ne se contenta pas de me faire l'honneur de m'écrire quelquefois; mais elle eut même la bonté de m'adinetlre au nombre de ses amis.

Le duc, qui chaque jour montrait plus d'affection pour moi , nous fît aussi la grâce de nous inviter plusieurs fois à venir dans quelques uns de ses châteaux de plaisance, et de nous y montrer lui-même toutes les choses remarquables qu'ils renfermaient. Dans dépareilles occasions, je ne pouvais assez admirer

(i) Les professeurs Farber, Beseke , Kuttner et son frère, le conseiller du grand consistoire, Hnhn et sa famille , le premier avocat de justice Andrae , le capitaine de Scli.ifer , le major de Hagemeister , le maître de concert Veichsner, etc. etc.

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ses lumières et ses connaissances variées. Je fus très étonne' d'apprendre que plusieurs chefsd'œuvre , dont la perfection attirèrent particulièrement mon attention , étaient l'ouvrage de quelques uns de ses serfs, dont l'éducation avait été dirigée vers ce but, et qui, dans la suite , voyageant chez l'étranger, aux frais du duc, s'étaient efforcés de devenir des artistes parfaits.

Dans des momens d'abandon , ce prince généreux s'exprima quelquefois avec beaucoup de franchise sur les désagrémens de sa position actuelle et sur sa situation passée; le triste récit de ses premières années, qu'il nous fit avec la plus grande simplicité, nous toucha tous jusqu'aux larmes. ïl apprit avec peine que nous avions déjà conclu un engagement fixe pour Riga, parce qu'il désirait fort nous garder continuellement à sa cour et à son service. Cependant il ne perdit pas l'espérance de voir ses vœux accomplis par la suite.

Autant le séjour de la cour et la société de mes savans amis de IVJittau offraient dagrémens, autant la ville par elle-même offre peu de ressource. On trouve, à la vérité, quelquefois dans certaines familles un accueil

amical et une conversation solide; mais ou cherche vainement ces avantages dans la plupart des maisons publiques. Les rues , en grande partie, ne sont point pavées, et dans un temps de pluie continuelle on peut à peine y passer sans voiture. Dans différens endroits, la boue s'amoncelle à une hauteur incroyable, parce qu'elle n'est que très rarement enlevée (t). Un plaisant de Riga demanda un jour à l'aubergiste chez lequel il était logé : « Quand la boue entassée sur le marché célébrerat-elle son jubilé ? » Entre autres obstacles qu'on opposa toujours aux utiles dispositions du prince, on refusa absolument de répondre au désir qu'il avait manifesté de voir chaque paysan qui viendrait avec une voiture à Mittau , apporter une pierre un peu grosse pour améliorer peu à peu le pavé.

L'entrepreneur du théâtre de Riga, qui avait appris notre séjour à Mittau , et qui désirait nous avoir le plus tôt possible auprès de lui , voyant que nous nous y arrêtions plus long-temps qu'il ne l'avait espéré, nous envoya le comédien Pauser (qui avait été autre-

(i) Suivant le récit d'un voyageur, plusieurs rues sont pavées, et beaucoup plus propres qu'autrefois.

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fois sous ma direction à Dresde ) pour m'inviter à partir le plus tôt possible pour Riga. Comme j'étais déjà à ses gages, il était juste que je satisfisse à son désir sans plus de délai. Je pris donc congé de la cour et de mes amis. Le duc et son épouse virent notre départ avec un déplaisir sensible. Le premier eut la bonté d'envoyer à ma fille, qui avait chanté dans plusieurs concerts, un habit plein de goût et une bague de diamans, et il me donna luimême une grande, médaille d'or et plusieurs autres d'argent, en m'assurant de son éternelle bienveillance. Nous quittâmes enfin Mittau , vivement touchés de tant de faveurs et de l'accueil gracieux qu'on nous y avait fait, et nous arrivâmes heureusement à Riga, après un voyage très agréable de près de six mois.

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