CHAPITRE PREMIER
Arrivée à Riga. — Quelle réception on nous J fait. — Théâtre. — Vieille connaissance. — Arrivée du grand-duc.
A environ une lieue de la ville, nos voituriers s'arrêtèrent dans une hôtellerie pour faire rafraîchir leurs chevaux. A peine étions-nous descendus, que deux dames bien mises accoururent au-devant de nous, et nous prièrent d'entrer dans un jardin peu éloigné. Elles firent apporter du café, du vin, des viandes froides , etc. , et nous prièrent avec beaucoup de politesse de vouloir bien accepter pour quelque temps l'hospitalité qu'elles nous offraient. C'étaient les épouses du comédien Pauser et de son hôte , riche boulanger de Riga, nommé Dorndorf, qui l'avait accompagné à Mittau. Elles étaient venues en voiture au-devant de leurs maris.
Cet accueil aimable me donna une opinion
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très avantageuse de l'aisance et de la bonté des habitans de cette ville , et , en vérité, dans la suite mon attente fut surpassée de beaucoup.
Après que nous nous fumes rafraîchis et reposés, nous nous remîmes en route, accompagnés de ces braves gens La boulangère nous envoya , le soir même et tous les jours suivans , ce qui était nécessaire pour notre nourriture, en nous faisant dire que, puisque nous n'avions pas encore de ménage établi , elle espérait que nous voudrions bien nous contenter, en attendant, de sa cuisine. Son mari , ayant appris que je ferais le lendemain ma visite au conseiller privé de Vittinghof, qui était alors à sa maison de campagne , un peu éloignée de la ville , m'envoya , à mon grand étonnement, sa voiture, qui se trouva devant ma porte bien avant le temps que j'avais fixé pour mon départ (i). De pareils
(1) Les habilans de Riga jouissent de la plus grande aisance; presque dans chaque maison le propriétaire a son équipage. Un étranger est étonné quand il voit telle femme d'artisan se promener dans son propre carrosse; cependant cela occasionne beaucoup moins de dépense qu'on ne le croirait : les chevaux et le fourrage sont ici à beaucoup meil'eur marché qu'en Allemagne. Quelques bourgeois ont besoin de chevaux
iyO MEMOIRES
traits d'hospitalité et de bonté de cœur méritent d'être publiés, et il est juste de faire connaître ceux qui agissent aussi généreusement.
Mon chef actuel, M. de Vittinghof, me fît, en me voyant, un léger reproche sur ce que j'avais tardé à me rendre à mon poste; mais en même temps il parut me voir avec joie, et m'assura qu'il avait toujours eu beaucoup d'estime pour moi. Le lendemain matin, il envoya à ma femme et à ma fille deux fourrures et deux manchons avec un billet très flatteur, qui portait, «que les dames nouvellement arrivées n'étant pas accoutumées à
pour leur mélier, comme , par exemple , les brasseurs, les distillateurs , les boulangers , elc. ; d'autres les louent pendant la semaine aux marchands» qui les emplovent pour transporter dans le port leurs blés et d'autres marchandises. Par là , les propriétaires se couvrent largement de leurs dépenses, et le dimanche les chevaux leur servent pour se rendre à ce qu'ils appellent leurs hqfchen (petites maisons de campagne), qui sont, toutes un peu éloignées de la ville. Un étranger qui a été une seule fois invité par le propriétaire à venir dans une de ces maisons de campagne , a dès ce moment la liberté d'v retourner, sans autre invitation , aussi souvent que cela lui convient, et il est toujours sûr d'y être bien reçu.
la température froide de ce pays, il espérait que les préservatifs qu'il leur offrait n'arriveraient pas mal à propos. »
Pour donner aux comédiens, qui étaient venus de différentes contrées de l'Allemagne , l'occasion de se faire connaître, il les invita, quelques jours après notre arrivée , à un repas brillant dans une de ses maisons de campagne voisine de Riga.
Là, il me présenta à tous les membres de la troupe, comme directeur du théâtre nouvellement établi sous sa surintendance. Parmi les comédiennes qui se trouvaient là , je remarquai une personne déjà avancée en âge, que je crus reconnaître. On l'appela Mme Hùbler. J'entamai par curiosité une conversation avec elle, et je reconnus, à ma grande surprise, mon ancienne amante, mademoiselle Steinbrecher. Depuis que nous ne nous étions vus , les années avaient changé non seulement nos personnes, mais aussi nos sentimens : elle jouait à présent les rôles de mères, et moi ceux de pères, qui convenaient également à notre âge. En ma qualité de directeur, j'eus journellement occasion de la voir et de lui donner souvent des preuves de mon estime, car c'était une comédienne pleine de
mérite, qui se distinguait à présent par une conduite honnête et plus réservée qu'autrefois; d'ailleurs, il ne fut pas du tout mention de mes folies de jeunesse et du refus que je m'étais attiré.
A mon départ de Hambourg, j'avais reçu du marchand Bbtefeur une lettre de recommandation pour son frère, qui avait ici un commerce considérable, auquel était associé le marchand Delenhof. Je n'aurais jamais pu mat tendre à l'accueil amical que je reçus dans cette maison. Son équipage fut, dès ma première visite, continuellement au service de ma famille. 11 eut aussi 1 attention de nous pourvoir en abondance, et pendant long-temps, de vin, de café, de sucre et d'autres choses nécessaires dans un ménage, sous le prétexte qu'étant étrangers nous pourrions facilement être trompés, si nous achetions nous-mêmes ces denrées. Je lui demandai , au bout de quelques mois, et à plusieurs reprises, le compte de ces différenles fournitures; mais cet homme généreux me déclara que je perdrais son amitié si je faisais encore mention de ces bagatelles insignifiantes. A sa recommandation , nous fûmes bientôt introduits auprès de plusieurs familles distinguées , qui
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nous reçurent d'une manière non moins gracieuse.
L'instruction de mes enfans ayant été interrompue près de six mois par notre voyage, je leur donnai, aussitôt après notre arrivée, tous les maîtres nécessaires. Les leçons de l'organisle Feht et du directeur de musique Baumbach, tous les deux artistes pleins de mérite dans leur genre, portèrent bientôt au plus haut degré de perfection les talens de ma fille ; et mon fils eut le bonheur de trouver dans son maître , nommé Brotze, non seulement un honnête homme et un savant distingué, mais aussi un véritable ami, qui s'efforça avec un soin extraordinaire de cultiver les heureuses dispositions de son élève, et de donner à cette culture une direction avantageuse.
Dès que la construction de la nouvelle salle fut achevée, on en fît l'ouverture; toutes les dispositions en étaient pleines de goût et de magnificence, et obtinrent les suffrages unanimes du public; la troupe eut également le plus grand succès. Ma femme et ma fille eurent le bonheur de ne rencontrer ici aucune rivale importante, et n'ayant point à craindre l'envie, elles purent donner un libre essor à
leurs talens; aussi, en peu de jours, elles eurent gagne l'estime générale, tant à cause de leur mérite comme actrices, qu'à cause de leur bonne conduite comme femmes. Le grandduc et son épouse passèrent à Riga dans l'arrière-saison , à leur retour de Pétersbourg. On fît à ces grands personnages une réception des plus brillantes. Le théâtre lui-même célébra leur arrivée par un ballet allégorique, et la représentation de la comédie de Jeannette, que Gotter a composée d'après la Nanine de Voltaire. Le grand-duc récompensa généreusement les acteurs, et eut la bonté de m'exprimer combien il était content du chant de ma fille, qui avait joué le rôle principal de cette pièce.