TOME II
La plus grande partie des habitans du pays se compose de Lettes et dEstlandais , qui sont presque tous serfs, et traites par les gentilshommes avec une sévérité qui dégénère souvent en barbarie. On a bien plus d'humanité pour eux à Riga , où ils servent de domestiques dans la plupart des maisons. S'il arrive qu'un maître soit mécontent de l'un ou de l'autre de ces malheureux, il le met en vente, et fait insérer son signalement daus les feuilles publiques, en indiquant sa figure, son âge et ses facultés. Quiconque possède un Lette, a le droit de le traiter comme bon lui semble; seulement il n'est pas maître de sa vie. On conçoit facilement que la paresse , l'ivrognerie et l'ignorance la plus profonde sont les suites funestes de l'esclavage dans lequel ces malheureux sont plongés, et semblent les rendre dignes de cet état. On trouve cependant quelques exceptions. Plusieurs d'entre eux: ont des talens et des qualités , et s'efforcent de s'élever à une condition moins abjecte. Ils parviennent souvent à obte îir leur affranchissement, en se montrant fidèles, appliqués (du moins lorsque leurs maîtres ont des sentimens humains ) , quelquefois aussi au moyen des économies qu'ils ont faites
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et du produit de leur travail. Ces affranchis logent ordinairement dans les faubourgs , où on leur permet d'exercer différentes professions.
Quelques uns d'entre eux se font mâteurs, et acquièrent souvent de grandes richesses; mais ils n'ont pas la permission de faire le commerce , et ne peuvent espérer d' obtenir jamais le droit de bourgeoisie. Un Allemand aurait honte d'entretenir avec eux des relations intimes ; et le mariage avec une fille lette y quoiqu'elle soit affranchie , est regardé comme déshonorant, (i)
Parmi plusieursconnaissancesqueje fis, non par bienséance, mais par affection , se trouvait
(1) Les Lettes formaient originairement un même peuple avecles Lithuaniens, etsont, comme ces derniers, une tribu de Finlandais. Ces deux peuples avaient la même langue , et leurs noms paraissent avoir la même signification. Les véritables Lettes se trouvent dans le gouvernement russe de Riga ou dans l'ancien duché de Livonie. Ils ont encore leur langage particulier. Ils sont pour la plupart serfs. Leur sort autrefois très dur, et l'esclavage révoltant dans lequel la tyrannie des nobles les retenait, ont été considérablement adoucis par un ukase impérial de 1804 , et plus encore par les mesures qui ont été prises depuis. ( Note du traducteur )
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aussi un de ces Lettes affranchis , actuellement mâteur impérial, et nommé Damm.
Malgré le préjugé existant contre sa nation, ses connaissances et sa probité le rendaient digne dune estime et d'une distinction particulières. Quelques uns de mes amis m'adressèrent des remontrances sur ma liaison avec cet homme; mais je leur répondis franchement que je ne croyais pas manquer à ce que je me devais en montrant de l'estime à un honnête homme, quelle que fit sa position personnelle. Ils parurent convaincus ; mais ils ne purent gagner sur eux de suivre mon exemple.
Le trait suivant prouvera combien , malgré les lumières généralement répandues dans ce pays, le préjugé dont j'ai parlé poursuit ces pauvres Lettes. Une demoiselle qui avait été tout récemment chanteuse de la cour du duc de Courlande, mais qui avait été congédiée par suite d'un faux pas de jeunesse, donnait des leçons de musique dans la maison d'un Lette , parent de mou ami Damm. Le jeune homme devint éperdument amoureux délie, et rechercha sa main. J'écrivis au père de cette fille , qui était mon ami et mon compatriote , et qui remplissait alors
les fonctions de directeur royal en Prusse. Je lui fis part de celle demande, en ajoutant qu'à la vérité cette union ne procurerait pas à sa fille un rang dans le monde, mais qu'elle serait heureuse avec ce jeune homme , qui était aussi honnête que riche. Mon ami , satisfait de cette recommandation, consentit de suite au mariage proposé. Le bruit s'en répandit dans le public , et bien des gens furent très étonnés qu'une fille libre et pauvre pût s'abaisser au point d'épouser le fils d'un Lette affranchi et riche. J'en parlai à un magistrat, et lui dis que le père de la jeune personne avait, à la vérité, un emploi considérable; mais qu'il ne possédait pas assez de fortune pour établir sa fille dune manière plus avantageuse. Soit , répliqua celui-ci ; mais il est cependant inouï d'approuver une telle mésalliance.